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The Project Gutenberg EBook of Les enfants du capitaine Grant, by Jules Verne

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Title: Les enfants du capitaine Grant

Author: Jules Verne

Release Date: November 26, 2004 [EBook #14163]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT ***




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Jules Verne
LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT

(1868)


Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
Chapitre I Balance-fish
Chapitre II Les trois documents
Chapitre III Malcolm-Castle
Chapitre IV Une proposition de lady Glenarvan
Chapitre V Le départ du «Duncan»
Chapitre VI Le passager de la cabine numéro six
Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Paganel
Chapitre VIII Un brave homme de plus à bord du «Duncan»
Chapitre IX Le détroit de Magellan
Chapitre X Le trente-septième parallèle
Chapitre XI Traversée du Chili
Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs
Chapitre XIII Descente de la cordillère
Chapitre XIV Le coup de fusil de la providence
Chapitre XV L’espagnol de Jacques Paganel
Chapitre XVI Le rio-Colorado
Chapitre XVII Les pampas
Chapitre XVIII À la recherche d’une aiguade
Chapitre XIX Les loups rouges
Chapitre XX Les plaines argentines
Chapitre XXI Le fort indépendance
Chapitre XXII La crue
Chapitre XXIII Où l’on mène la vie des oiseaux
Chapitre XXIV Où l’on continue de mener la vie des oiseaux
Chapitre XXXV Entre le feu et l’eau
Chapitre XXVI L’Atlantique
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre I Le retour à bord
Chapitre II Tristan d’Acunha
Chapitre III L’île Amsterdam
Chapitre IV Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs
Chapitre V Les colères de l’océan Indien
Chapitre VI Le cap Bernouilli
Chapitre VII Ayrton
Chapitre VIII Le départ
Chapitre IX La province de Victoria
Chapitre X Wimerra river
Chapitre XI Burke et Stuart
Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst
Chapitre XIII Un premier prix de géographie
Chapitre XIV Les mines du mont Alexandre
Chapitre XV «Australian and New Zealand gazette»
Chapitre XVI Où le major soutient que ce sont des singes
Chapitre XVII Les éleveurs millionnaires
Chapitre XVIII Les alpes australiennes
Chapitre XIX Un coup de théâtre
Chapitre XX Aland! Zealand!
Chapitre XXI Quatre jours d’angoisse
Chapitre XXII Eden
TROISIÈME PARTIE
Chapitre I Le macquarie
Chapitre II Le passé du pays où l’on va
Chapitre III Les massacres de la Nouvelle-Zélande
Chapitre IV Les brisants
Chapitre V Les matelots improvisés
Chapitre VI Où le cannibalisme est traité théoriquement
Chapitre VII Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter
Chapitre VIII Le présent du pays où l’on est
Chapitre IX Trente milles au nord
Chapitre X Le fleuve national
Chapitre XI Le lac Taupo
Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori
Chapitre XIII Les dernières heures
Chapitre XIV La montagne tabou
Chapitre XV Les grands moyens de Paganel
Chapitre XVI Entre deux feux
Chapitre XVII Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la
Nouvelle-Zélande
Chapitre XVIII Ayrton ou Ben Joyce
Chapitre XIX Une transaction
Chapitre XX Un cri dans la nuit
Chapitre XXI L’île Tabor
Chapitre XXII La dernière distraction de Jacques Paganel


PREMIÈRE PARTIE



Chapitre I
_Balance-fish_

Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique
yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le
pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité
du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en
or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le
_Duncan_; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs
écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus
distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le
royaume-uni.

Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady
Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs.

Le _Duncan_, nouvellement construit, était venu faire ses essais à
quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à
rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon,
quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait
dans le sillage du yacht.

Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de
cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac
Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal.

«Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que
c’est un requin d’une belle taille.

-- Un requin dans ces parages! s’écria Glenarvan.

-- Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson
appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes
les mers et sous toutes les latitudes. C’est le «balance-fish», et
je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là!
Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady
Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à
quoi nous en tenir.

-- Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? dit lord Glenarvan au major;
êtes-vous d’avis de tenter l’aventure?

-- Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le
major.

-- D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer
ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à
votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une
bonne action.

-- Faites, John,» dit lord Glenarvan.

Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la
dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante.

La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface
les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec
une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les
matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte
corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard.
Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante
yards, sentit l’appât offert à sa voracité. Il se rapprocha
rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur
extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence,
tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne
rigoureusement droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux
saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses
mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une
quadruple rangée de dents. Sa tête était large et disposée comme
un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y
tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des
squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des
provençaux.

Les passagers et les marins du _Duncan_ suivaient avec une vive
attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut à portée
de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et
l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier.

Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse
au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen
d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. Le requin se
débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel.
Mais on eut raison de sa violence.

Une corde munie d’un noeud coulant le saisit par la queue et
paralysa ses mouvements. Quelques instants après, il était enlevé
au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht.
Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution,
et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la
formidable queue de l’animal.

La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la
part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite,
mais non leur cu_rio_sité. En effet, il est d’usage à bord de tout
navire de visiter soigneusement l’estomac du requin.

Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à
quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée.

Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante
«exploration», et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait
encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents
livres.

Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si
le _balance-fish_ n’est pas classé parmi les géants de l’espèce,
du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables.

Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans
plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans
l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal
jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en
jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage
fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des
viscères.

«Eh! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il.

-- Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la
bête aura avalé pour se lester.

-- Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce
coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu
digérer.

-- Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second
du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne
fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin,
mais encore la bouteille?

-- Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin
a dans l’estomac!

-- Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on
voit bien qu’elle ne sort pas de la cave.

-- Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution;
les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents
précieux.

-- Vous croyez? dit le major Mac Nabbs.

-- Je crois, du moins, que cela peut arriver.

-- Oh! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a
peut-être là un secret.

-- C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.

-- Eh bien, Tom?

-- Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il
venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin.

-- Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on
la porte dans la dunette.»

Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si
singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle
prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine
John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours
un peu curieuse.

Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun
interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il là le
secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant
confié au gré des flots par quelque navigateur désoeuvré?

Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan
procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit,
d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles
circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités
d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le
plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie
d’une importante découverte.

Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à
l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux
portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses
parois, très épaisses et capables de supporter une pression de
plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment
champenoise. Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou
d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace
de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards
d’une longue pérégrination.

«Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major.

Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée
sans conteste.

«Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette
bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.

-- Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on
peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétrifiées
qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire,
sous l’action des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un
long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre
d’un requin.

-- Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le
major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a
pu faire un long voyage.

-- Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan.

-- Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec
les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre
elle-même à toutes nos questions.»

Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui
protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort
endommagé par l’eau de mer.

«Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là
quelque papier, il sera en fort mauvais état.

-- C’est à craindre, répliqua le major.

-- J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée
ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin
l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du _Duncan_.

-- Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu
la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien
déterminées. On peut alors, en étudiant les courants
atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais
avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent
contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.

-- Nous verrons bien,» répondit Glenarvan.

En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et
une forte odeur saline se répandit dans la dunette.

«Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine.

-- Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! Il y a là des
papiers!

-- Des documents! des documents! s’écria lady Helena.

-- Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par
l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent
aux parois de la bouteille.

-- Cassons-la, dit Mac Nabbs.

-- J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan.

-- Moi aussi, répondit le major.

-- Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus
précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à
celui-là.

-- Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John
Mangles, et cela permettra de retirer le document sans
l’endommager.

-- Voyons! Voyons! Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan.

Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en
eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse
bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe
pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris
tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de
papier adhérents les uns aux autres.

Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala
devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine
se pressaient autour de lui.


Chapitre II
_Les trois documents_

Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer,
laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes
indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. Pendant
quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention; il
les retourna dans tous les sens; il les exposa à la lumière du
jour; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la
mer; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un oeil
anxieux.

«Il y a là, dit-il, trois documents distincts, et
vraisemblablement trois copies du même document traduit en trois
langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième allemand.
Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet
égard.

-- Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens? demanda lady
Glenarvan.

-- Il est difficile de se prononcer, ma chère Helena; les mots
tracés sur ces documents sont fort incomplets.

-- Peut-être se complètent-ils l’un par l’autre? dit le major.

-- Cela doit être, répondit John Mangles; il est impossible que
l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux mêmes endroits,
et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur
trouver un sens intelligible.

-- C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais
procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais.»

Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de
mots:

_62 bri gow sink... Etc_.

«Voilà qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air
désappointé.

-- Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est là du bon
anglais.

-- Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Glenarvan; les mots
_sink, aland, that, and, lost_, sont intacts; _skipp_ forme
évidemment le mot _skipper_, et il est question d’un sieur Gr,
probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé.

-- Ajoutons, dit John Mangles, les mots _monit_ et _ssistance_
dont l’interprétation est évidente.

-- Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répondit lady Helena.

-- Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes
entières. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du
naufrage?

-- Nous les retrouverons, dit lord Edward.

-- Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était
invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?

-- En complétant un document par l’autre.

-- Cherchons donc!» s’écria lady Helena.

Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent,
n’offrait que des mots isolés et disposés de cette manière: _7
juni glas... Etc_.

«Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès qu’il eut jeté
les yeux sur ce papier.

-- Et vous connaissez cette langue, John? demanda Glenarvan.

-- Parfaitement, votre honneur.

-- Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots.»

Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en
ces termes:

«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événement; _7 juni_
veut dire _7 juin_, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62
fournis par le document anglais, nous avons cette date complète:
_7 juin 1862_.

-- Très bien! s’écria lady Helena; continuez, John.

-- Sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot
_glas_, qui, rapproché du mot _gow_ fourni par le premier
document, donne _Glasgow_. Il s’agit évidemment d’un navire du
port de Glasgow.

-- C’est mon opinion, répondit le major.

-- La seconde ligne du document manque tout entière, reprit John
Mangles. Mais, sur la troisième, je rencontre deux mots
importants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux
_matrosen_, qui signifie _matelots_ en langue allemande.

-- Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de
deux matelots?

-- C’est probable, répondit lord Glenarvan.

-- J’avouerai à votre honneur, reprit le capitaine, que le mot
suivant, _graus_, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire.
Peut-être le troisième document nous le fera-t-il comprendre.
Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés.
_Bringt ihnen_ signifie _portez-leur_, et si on les rapproche du
mot anglais situé comme eux sur la septième ligne du premier
document, je veux dire du mot _assistance_, la phrase _portez-leur
secours_ se dégage toute seule.

-- Oui! Portez-leur secours! dit Glenarvan, mais où se trouvent
ces malheureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du
lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.

-- Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady
Helena.

-- Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous
connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus
faciles.»

Voici le fac-simile exact du troisième document:

_Troi ats tannia gonie... Etc_.

«Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs,
voyez!...

-- Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le
commencement. Permettez-moi de relever un à un ces mots épars et
incomplets. Je vois d’abord, dès les premières lettres, qu’il
s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais
et français, nous est entièrement conservé: le _Britannia_. Des
deux mots suivants _gonie_ et _austral_, le dernier seul a une
signification que vous comprenez tous.

-- Voilà déjà un détail précieux, répondit John Mangles; le
naufrage a eu lieu dans l’hémisphère austral.

-- C’est vague, dit le major.

-- Je continue, reprit Glenarvan. Ah! Le mot _abor_, le radical du
verbe _aborder_. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais où?
_contin_! est-ce donc sur un continent? _cruel_!....

-- _Cruel!_ s’écria John Mangles, mais voilà l’explication du mot
allemand _graus... Grausam... Cruel!_

-- Continuons! Continuons! dit Glenarvan, dont l’intérêt était
violemment surexcité à mesure que le sens de ces mots incomplets
se dégageait à ses yeux. _Indi_... S’agit-il donc de l’_Inde_ où
ces matelots auraient été jetés? Que signifie ce mot _ongit_? Ah!
_longitude_! et voici la latitude: _trente-sept degrés onze
minutes_.

-- Enfin! Nous avons donc une indication précise.

-- Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.

-- On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan,
et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément,
ce document français est le plus complet des trois. Il est évident
que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils
contiennent tous le même nombre de lignes. Il faut donc maintenant
les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur
sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite.

-- Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand
que vous allez faire cette traduction?

-- En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots
intéressants nous ont été conservés dans cette langue.

-- Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce
langage nous est familier.

-- C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces
restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les
intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne
peut être douteux; puis, nous comparerons et nous jugerons.»

Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants après, il
présentait à ses amis un papier sur lequel étaient tracées les
lignes suivantes: _7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow
sombré... Etc_.

En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le
_Duncan_ embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses
ordres.

«Quelles sont les intentions de votre honneur? dit John Mangles en
s’adressant à lord Glenarvan.

-- Gagner Dumbarton au plus vite, John; puis, tandis que lady
Helena retournera à Malcolm-Castle, j’irai jusqu’à Londres
soumettre ce document à l’amirauté.»

John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla
les transmettre au second.

«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches.
Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de
quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute
notre intelligence à deviner le mot de cette énigme.

-- Nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady Helena.

-- Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses
bien distinctes dans ce document: 1) les choses que l’on sait; 2)
celles que l’on peut conjecturer; 3) celles qu’on ne sait pas. Que
savons-nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le
_Britannia_, de Glasgow, a sombré; que deux matelots et le
capitaine ont jeté ce document à la mer par 37°11’ de latitude, et
qu’ils demandent du secours.

-- Parfaitement, répliqua le major.

-- Que pouvons-nous conjecturer? reprit Glenarvan. D’abord, que le
naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite
j’appellerai votre attention sur le mot _gonie_. Ne vient-il pas
de lui-même indiquer le nom du pays auquel il appartient?

-- La Patagonie! s’écria lady Helena.

-- Sans doute.

-- Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septième
parallèle? demanda le major.

-- Cela est facile à vérifier, répondit John Mangles en déployant
une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie
est effleurée par ce trente-septième parallèle. Il coupe
l’Araucanie, longe à travers les pampas le nord des terres
patagones, et va se perdre dans l’Atlantique.

-- Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le
capitaine _abor..._ abordent quoi? _contin..._ Le continent; vous
entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils?
Vous avez là deux lettres providentielles _Pr..._ Qui vous
apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont _pris_ ou
_prisonniers_ de qui? De _cruels indiens_. Êtes-vous convaincus?
Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-mêmes dans les places
vides? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est-
ce que la lumière ne se fait pas dans votre esprit?»

Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une
confiance absolue. Tout son feu se communiquait à ses auditeurs.
Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est évident! C’est évident!»

Lord Edward, après un instant, reprit en ces termes:

«Toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent extrêmement
plausibles; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la
Patagonie. D’ailleurs, je ferai demander à Glasgow quelle était la
destination du _Britannia_, et nous saurons s’il a pu être
entraîné dans ces parages.

-- Oh! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit
John Mangles. J’ai ici la collection de la _mercantile and
shipping gazette_, qui nous fournira des indications précises.

-- Voyons, voyons!» dit lady Glenarvan.

John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit
à la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues,
et bientôt il dit avec un accent de satisfaction:

«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glasgow.
B_ritannia_, capitaine Grant.

-- Grant! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu
fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique!

-- Oui, répondit John Mangles, celui-là même qui, en 1861, s’est
embarqué à Glasgow sur le _Britannia_, et dont on n’a jamais eu de
nouvelles.

-- Plus de doute! Plus de doute! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le
_Britannia_ a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours
après son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie.
Voilà son histoire tout entière dans ces restes de mots qui
semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est
belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles que
nous ne savons pas, elles se réduisent à une seule, au degré de
longitude qui nous manque.

-- Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est
connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit
au théâtre du naufrage.

-- Nous savons tout, alors? dit lady Glenarvan.

-- Tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre
les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si
j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant.»

Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans
hésiter la note suivante:

_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-mâts Britannia,» de» Glasgow»,
a» sombré» sur les côtes de la Patagonie dans
l’hémisphère» austral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et
«le capitaine» Grant vont tenter d’aborder le «continent» où ils
seront prisonniers de «cruels indiens.» Ils ont «jeté ce document»
par degrés de «longitude et 37°11’ de» latitude. «Portez-leur
secours» ou ils sont «perdus»_.

«Bien! Bien! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces
malheureux revoient leur patrie, c’est à vous qu’ils devront ce
bonheur.

-- Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop
explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite
à venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte
déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le
fera aujourd’hui pour les naufragés du _Britannia_!

-- Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une
famille qui pleure leur perte. Peut-être ce pauvre capitaine Grant
a-t-il une femme, des enfants...

-- Vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de leur
apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes
amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du
port.»

En effet, le _Duncan_ avait forcé de vapeur; il longeait en ce
moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur
tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile
vallée; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe,
évolua devant Greenok, et, à six heures du soir, il mouillait au
pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre
château de Wallace, le héros écossais.

Là, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la
reconduire à Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord
Glenarvan, après avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans
l’express du railway de Glasgow.

Mais, avant de partir, il avait confié à un agent plus rapide une
note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes
après, apportait au _Times_ et au _Morning-Chronicle_ un avis
rédigé en ces termes:

«Pour renseignements sur le sort du trois-mâts «_Britannia_, de
Glasgow, capitaine Grant», s’adresser à lord Glenarvan, Malcolm-
Castle, «Luss, comté de Dumbarton, écosse.»


Chapitre III
_Malcolm-Castle_

Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est
situé auprès du village de Luss, dont il domine le joli vallon.
Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses
murailles.

Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille Glenarvan,
qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les
usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. À l’époque où
s’accomplit la révolution sociale en écosse, grand nombre de
vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages
aux anciens chefs de clans.

Les uns moururent de faim; ceux-ci se firent pêcheurs; d’autres
émigrèrent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les
Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les
petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs tenanciers. Pas un ne
quitta le toit qui l’avait vu naître; nul n’abandonna la terre où
reposaient ses ancêtres; tous restèrent au clan de leurs anciens
seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans ce siècle de
désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que
des écossais au château de Malcolm comme à bord du _Duncan_; tous
descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac
Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-à-dire qu’ils étaient enfants des
comtés de Stirling et de Dumbarton: braves gens, dévoués corps et
âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le
gaélique de la vieille Calédonie.

Lord Glenarvan possédait une fortune immense; il l’employait à
faire beaucoup de bien; sa bonté l’emportait encore sur sa
générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément
des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Malcolm,
représentait son comté à la chambre des lords. Mais, avec ses
idées jacobites, peu soucieux de plaire à la maison de Hanovre, il
était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par
ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aïeux et
résistait énergiquement aux empiétements politiques de «ceux du
sud.»

Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward
Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence; mais,
tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au
progrès, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire
de l’écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les
«matches» du royal-thames-yacht-club.

Edward Glenarvan avait trente-deux ans; sa taille était grande,
ses traits un peu sévères, son regard d’une douceur infinie, sa
personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait
brave à l’excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIXe
siècle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin
lui-même, car il eût donné son manteau tout entier aux pauvres
gens des hautes terres.

Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à peine; il avait
épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William
Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique
et de la passion des découvertes.

Miss Helena n’appartenait pas à une famille noble, mais elle était
écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord
Glenarvan; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée,
le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il
la rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans fortune,
dans la maison de son père, à Kilpatrick.

Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme; il
l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans; c’était une jeune
personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par
un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait
encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eût été
la riche héritière, et lui l’orphelin abandonné. Quant à ses
fermiers et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur vie
pour celle qu’ils nommaient: notre bonne dame de Luss.

Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à Malcolm-Castle,
au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se
promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores,
aux bords du lac où retentissaient encore les _pibrochs_ du vieux
temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire
de l’écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils
s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des
vastes champs de bruyères jaunies; un autre jour, ils gravissaient
les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers
les _glens_ abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette
poétique contrée encore nommée «le pays de Rob-Roy», et tous ces
sites célèbres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir,
à la nuit tombante, quand «la lanterne de Mac Farlane» s’allumait
à l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille
galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château
de Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis
sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature,
sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait
peu à peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient
ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont
les coeurs aimants ont seuls le secret sur la terre.

Ainsi se passèrent les premiers mois de leur mariage. Mais lord
Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand
voyageur! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le coeur
toutes les aspirations de son père, et il ne se trompait pas. Le
_Duncan_ fut construit; il était destiné à transporter lord et
lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de
la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de
la joie de lady Helena quand son mari mit le _Duncan_ à ses
ordres! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son
amour vers ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se
lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient?

Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.

Il s’agissait du salut de malheureux naufragés; aussi, de cette
absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente
que triste; le lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer
un prompt retour; le soir, une lettre demanda une prolongation;
les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques
difficultés; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord
Glenarvan ne cachait pas son mécontentement à l’égard de
l’amirauté.

Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.

Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant
du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir
une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler à lord
Glenarvan.

«Des gens du pays? dit lady Helena.

-- Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas.
Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de
Balloch à Luss, ils ont fait la route à pied.

-- Priez-les de monter, Halbert,» dit lady Glenarvan.

L’intendant sortit. Quelques instants après, la jeune fille et le
jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena.
C’étaient une soeur et un frère. À leur ressemblance on ne pouvait
en douter.

La soeur avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses
yeux qui avaient dû pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais
courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur.
Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air décidé, et
qui semblait prendre sa soeur sous sa protection. Vraiment!
Quiconque eût manqué à la jeune fille aurait eu affaire à ce petit
bonhomme! La soeur demeura un peu interdite en se trouvant devant
lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole.

«Vous désirez me parler? dit-elle en encourageant la jeune fille
du regard.

-- Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas à vous,
mais à lord Glenarvan lui-même.

-- Excusez-le, madame, dit alors la soeur en regardant son frère.

-- Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena; mais
je suis sa femme, et si je puis le remplacer auprès de vous...

-- Vous êtes lady Glenarvan? dit la jeune fille.

-- Oui, miss.

-- La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans
le _Times_ une note relative au naufrage du _Britannia_?

-- Oui! oui! répondit lady Helena avec empressement, et vous?...

-- Je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.

-- Miss Grant! Miss Grant! s’écria lady Helena en attirant la
jeune fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les
bonnes joues du petit bonhomme.

-- Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de
mon père? Est-il vivant? Le reverrons-nous jamais? Parlez, je vous
en supplie!

-- Ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous
répondre légèrement dans une semblable circonstance; je ne
voudrais pas vous donner une espérance illusoire...

-- Parlez, madame, parlez! Je suis forte contre la douleur, et je
puis tout entendre.

-- Ma chère enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien
faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible
que vous revoyiez un jour votre père.

-- Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put contenir
ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de
lady Glenarvan.

Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse fut passé, la
jeune fille se laissa aller à faire des questions sans nombre;
lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le
_Britannia_ s’était perdu sur les côtes de la Patagonie; de quelle
manière, après le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls
survivants, devaient avoir gagné le continent; enfin, comment ils
imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en
trois langues et abandonné aux caprices de l’océan.

Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena; sa
vie était suspendue à ses lèvres; son imagination d’enfant lui
retraçait les scènes terribles dont son père avait dû être la
victime; il le voyait sur le pont du _Britannia_; il le suivait au
sein des flots; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte;
il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des
vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles
s’échappèrent de sa bouche.

«Oh! papa! Mon pauvre papa!» s’écria-t-il en se pressant contre sa
soeur.

Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne
prononça pas une seule parole, jusqu’au moment où, le récit
terminé, elle dit:

«Oh! madame! Le document! Le document!

-- Je ne l’ai plus, ma chère enfant, répondit lady Helena.

-- Vous ne l’avez plus?

-- Non; dans l’intérêt même de votre père, il a dû être porté à
Londres par lord Glenarvan; mais je vous ai dit tout ce qu’il
contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus à en
retrouver le sens exact; parmi ces lambeaux de phrases presque
effacés, les flots ont respecté quelques chiffres;
malheureusement, la longitude...

-- On s’en passera! s’écria le jeune garçon.

-- Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant à le voir si
déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails
de ce document vous sont connus comme à moi.

-- Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir
l’écriture de mon père.

-- Eh bien, demain, demain peut-être, lord Glenarvan sera de
retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le
soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer
l’envoi immédiat d’un navire à la recherche du capitaine Grant.

-- Est-il possible, madame! s’écria la jeune fille; vous avez fait
cela pour nous?

-- Oui, ma chère miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant à
l’autre.

-- Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de
reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous,
soyez bénis du ciel!

-- Chère enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun
remercîment; toute autre personne à notre place eût fait ce que
nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous
ai laissé concevoir! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous
demeurez au château...

-- Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de
la sympathie que vous témoignez à des étrangers.

-- Étrangers! Chère enfant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes
des étrangers dans cette maison, et je veux qu’à son arrivée lord
Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va
tenter pour sauver leur père.»

Il n’y avait pas à refuser une offre faite avec tant de coeur. Il
fut donc convenu que miss Grant et son frère attendraient à
Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan.


Chapitre IV
_Une proposition de lady Glenarvan_

Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des
craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur
l’accueil fait à sa demande par les commissaires de l’amirauté.
Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du
capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. À quoi
bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur père et
diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir? Cela ne
changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue à cet
égard, et, après avoir satisfait à toutes les questions de miss
Grant, elle l’interrogea à son tour sur sa vie, sur sa situation
dans ce monde où elle semblait être la seule protectrice de son
frère.

Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la
sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille.

Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine.
Harry Grant avait perdu sa femme à la naissance de Robert, et
pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux
soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que
le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon
navigateur et bon négociant tout à la fois, réunissant ainsi une
double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il
habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en écosse. Le
capitaine Grant était donc un enfant du pays.

Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné
une éducation complète, pensant que cela ne peut jamais nuire à
personne, pas même à un capitaine au long cours.

Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et
enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques
années après la naissance de Robert Harry, il se trouvait
possesseur d’une certaine fortune.

C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’esprit, qui rendit son
nom populaire en écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes
familles des Lowlands, il était séparé de coeur, sinon de fait, de
l’envahissante Angleterre. Les intérêts de son pays ne pouvaient
être à ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un
développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie
écossaise dans un des continents de l’Océanie.

Rêvait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis
avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et
l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour? Peut-être.

Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes espérances. On
comprend donc que le gouvernement refusât de prêter la main à son
projet de colonisation; il créa même au capitaine Grant des
difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme.
Mais Harry ne se laissa pas abattre; il fit appel au pat_rio_tisme
de ses compat_rio_tes, mit sa fortune au service de sa cause,
construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, après
avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il
partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en
l’année 1861.

Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles; mais,
depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit
plus parler du _Britannia_, et la _gazette maritime_ devint muette
sur le sort du capitaine.

Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la vieille cousine
d’Harry Grant, et les deux enfants restèrent seuls au monde.

Mary Grant avait alors quatorze ans; son âme vaillante ne recula
pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua
tout entière à son frère encore enfant. Il fallait l’élever,
l’instruire.

À force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit
et jour, se donnant toute à lui, se refusant tout à elle, la soeur
suffit à l’éducation du frère, et remplit courageusement ses
devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc à Dundee dans
cette situation touchante d’une misère noblement acceptée, mais
vaillamment combattue.

Mary ne songeait qu’à son frère, et rêvait pour lui quelque
heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Britannia_ était à jamais
perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à
peindre son émotion, quand la note du _Times_, que le hasard jeta
sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.

Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-
elle apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé
sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait
mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de
l’inconnu.

Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent
le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-
Castle, où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer.

Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady
Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci,
pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en
fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à
plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses
bras les deux enfants du capitaine Grant.

Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la
première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa soeur; il
comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait
souffert, et enfin, l’entourant de ses bras:

«Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce
cri parti du plus profond de son coeur.

Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady
Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut
pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert
furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à
un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le
major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.

«Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs,
lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.

-- Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise!
répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants
deviendrait affreuse.

-- Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté
auraient un coeur plus dur que la pierre de Portland.»

Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans
les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.

Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se
promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de
voiture se fit entendre.

Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de
ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major,
parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci
semblait triste, désappointé, furieux.

Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.

«Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena.

-- Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là
n’ont pas de coeur!

-- Ils ont refusé?...

-- Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions
vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le
document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces
malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de
chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des
indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des
terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour
retrouver trois hommes, -- trois écossais! -- que cette recherche
serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes
qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises
raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des
projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu!

-- Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant
aux genoux de lord Glenarvan.

-- Votre père! quoi, miss... dit celui-ci, surpris de voir cette
jeune fille à ses pieds.

-- Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les
deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner
à rester orphelins!

-- Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si
j’avais su votre présence...»

Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de
sanglots, régnait dans la cour.

Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni
le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement
autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais
protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.

Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant
à lord Glenarvan, il lui dit:

«Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir?

-- Aucun.

-- Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-
là, et nous verrons...»

Robert n’acheva pas sa menace, car sa soeur l’arrêta; mais son
poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.

«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs
de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance
éternelle, et partons tous les deux.

-- Mary! s’écria lady Helena.

-- Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan.

-- Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune
fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux
enfants qui demandent la vie de leur père.»

Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du coeur de sa
gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait
parvenir jusqu’à elle.

Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et
il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que
les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires:
_Passengers are requested not to speak to the man at the wheel_.

Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que
la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces
deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut
alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.

«Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce
que je vais dire.»

La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à
partir. Elle s’arrêta.

Alors lady Helena, l’oeil humide, mais la voix ferme et les traits
animés, s’avança vers son mari.

«Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à
la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-
même. Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous
charger du salut de ces malheureux.

-- Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan.

Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.

«Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de
commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous,
mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de
plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de
sauver des infortunés que leur pays abandonne?

-- Helena! s’écria lord Glenarvan.

-- Oui, vous me comprenez, Edward! Le _Duncan_ est un brave et bon
navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour
du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à
la recherche du capitaine Grant!»

À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa
jeune femme; il souriait, il la pressait sur son coeur, tandis que
Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène
touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés,
laissaient échapper de leur coeur ce cri de reconnaissance:

«Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord
et lady Glenarvan!»


Chapitre V
_Le départ du «Duncan»_

Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce
qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord
Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le
comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du
capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il
vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena,
c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle.

Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute
hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de
leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères,
des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux
hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.

Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour
même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le
_Duncan_ à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les
mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation.
D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas
trop préjugé des qualités du _Duncan_; construit dans des
conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait
impunément tenter un voyage au long cours.

C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait
deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au
nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan,
étaient de dimensions bien inférieures.

Le _Duncan_ avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine,
goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât
portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand
foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était
suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple
clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique
renfermée dans ses flancs.

Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et
construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de
surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle
était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double.
Le _Duncan_ à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure
à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant
ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le
_patent-log_, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il
était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John
Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.

Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin
d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est
difficile de renouveler en route les approvisionnements de
combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John
Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres;
l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter
un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht;
on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de
pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles.

John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne
commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les
meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un
peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.

C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et
dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des
preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns
de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le
commandement du _Duncan_, il l’accepta de grand coeur, car il
aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait,
sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour
lui.

Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute
confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le
second composaient l’équipage du _Duncan_; tous appartenaient au
comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des
tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de
braves gens auxquels ne manquait même pas le _piper-bag_
traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets,
heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le
maniement des armes comme à la manoeuvre d’un navire, et capables
de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand
l’équipage du _Duncan_ apprit où on le conduisait, il ne put
contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton
se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs.

John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son
navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de
lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer
également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady
Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord
du _Duncan_.

Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht
plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse,
comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le _Duncan_.
Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme!

On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la
qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait
servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de
marin.

«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet,
si je ne marche pas droit!

-- Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air
sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était
défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du _Duncan_.

Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le
major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans,
d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait
d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux,
paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec
n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne
s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre
à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne
s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même
pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé
l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême
degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille,
cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire,
mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de
l’âme.

S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la
tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des
vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir
l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment
des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient
formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa
qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm,
et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre
passage sur le _Duncan_.

Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des
circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants
voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au _steamboat-quay_
de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la cu_rio_sité
publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on
ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand
déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine
Burton, commandant le _Scotia_, un magnifique steamer amarré
auprès du _Duncan_, et en partance pour Calcutta.

Le _Scotia_, vu sa taille, avait le droit de considérer le
_Duncan_ comme un simple _fly-boat_.

Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord
Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.

En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était
montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe
de la Clyde, le _Duncan_, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait
prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait
au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes
australes.

Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans
recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du
voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter
Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient
sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour
le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes
du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des
commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord
Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son
devoir, et se souciait peu du reste.

Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et
Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs
Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent
Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des
serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient
installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une
sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme
qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et
volait au secours des naufragés.

Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans
la dunette tout l’arrière du _Duncan_; ils se composaient de deux
chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette;
puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq
étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et
le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom
Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur
le tillac.

L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le
yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et
des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour
les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.

Le _Duncan_ devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la
marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la
population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit
heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier,
depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient
prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et
se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.

Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées
par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott,
reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du
_Duncan_.

Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine
de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les
bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la
providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva
dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses
bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la
reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une
émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John
Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.

À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de
les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se
mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du _Duncan_ avaient été
soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les
garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-
ouest et ne pouvait favoriser la marche du navire.

À deux heures, le _Duncan_ commença à frémir sous la trépidation
de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre
atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la
marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les
passes de la Clyde entre les balises et les _biggings_ dont les
fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y
avait plus qu’à partir.

John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur
le pont.

Bientôt le jusant se fit sentir; le _Duncan_ lança dans les airs
de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea
des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa
le yacht dans le chenal de la rivière.

John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les
passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manoeuvré à son
bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il
commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail,
silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent
place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et
les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.

Une heure après le _Duncan_ rasa les rochers de Dumbarton; deux
heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures
du matin, il doublait le _mull_ de Cantyre, sortait du canal du
nord, et voguait en plein océan.


Chapitre VI
_Le passager de la cabine numéro six_

Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez
houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le _Duncan_ était fort
secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette;
elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien.

Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John
établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le _Duncan_,
mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de
roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube
rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le
lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un
disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan
comme d’un immense bain voltaïque.

Le _Duncan_ glissait au milieu d’une irradiation splendide, et
l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort
des rayons du soleil.

Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation
à cette apparition de l’astre radieux.

«Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début
d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire
et favoriser la marche du _Duncan_.

-- Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena,
répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce
commencement de voyage.

-- La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward?

-- C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan.
Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John?

-- Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un
merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds.
Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous
voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe
aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à
l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne
dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap
Horn.

-- Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines!

-- Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon coeur a
battu bien fort aux paroles du capitaine.

-- Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment
la supportez-vous?

-- Assez bien, _mylord_, et sans éprouver trop de désagréments.
D’ailleurs, je m’y ferai vite.

-- Et notre jeune Robert?

-- Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré
dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le
donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le
voyez-vous?»

Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le
mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux
balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put
retenir un mouvement.

«Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et
je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au
capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine!

-- Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.

-- Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci
quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir.
Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous
conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service
d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre
entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à
lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je
tiendrai ma parole.

-- Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes.

-- Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur
des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre _Duncan_, miss
Mary?

-- Au contraire, _mylord_, répondit la jeune fille, je l’admire et
en véritable connaisseuse.

-- Ah! vraiment!

-- J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû
faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être
pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.

-- Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles.

-- Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous
faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au
monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même
pour une femme! N’est-il pas vrai, John?

-- Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et
j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la
dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas
moins flatté de l’entendre parler ainsi.

-- Et surtout quand elle admire le _Duncan_, répliqua Glenarvan.

-- Qui le mérite bien, répondit John.

-- Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre
yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et
de voir comment nos braves matelots sont installés dans
l’entrepont.

-- Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux.

-- Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit
lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille
Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui
vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas
quitté notre pays! Le _Duncan_, c’est le château de Malcolm, et
l’océan, c’est le lac Lomond.

-- Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château,
répondit lady Helena.

-- À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-
moi prévenir Olbinett.»

Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais
qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs,
remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.

Il se rendit aux ordres de son maître.

«Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit
Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au
lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre
retour.»

Olbinett s’inclina gravement.

«Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena.

-- Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.

-- Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de
son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne
pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en
dormant.»

Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord
Glenarvan descendirent dans l’entrepont.

Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son
habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages
plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le
sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette
contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau
personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût
été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était
absolument inconnu.

Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans; il
ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était
large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande,
son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se
dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard
semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa
physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas
l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais,
par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux.
Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les
choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le
sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne
voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils
écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de
fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon
de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les
poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de
carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants
qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en
bandoulière.

L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la
placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le
regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci
s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se
trouvait à bord du _Duncan_.

Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par
l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son
plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et,
immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande
route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et
l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes
d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il
s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les
compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle
rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point
d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.

Tout autre eût au moins souri à la place du major.

Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.

«Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.

Et il attendit. Personne ne parut.

«Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte.

Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située
sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre
ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas?

«D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan?
C’est impossible.»

Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.

«Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci.

-- Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur...

-- Je suis le passager de la cabine numéro six.

-- Numéro six? répéta le steward.

-- Sans doute. Et vous vous nommez?...

-- Olbinett.

-- Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine
numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-
six heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je
n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une
traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous
plaît?

-- À neuf heures», répondit machinalement Olbinett.

L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de
prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche.

«Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors,
Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je
tombe d’inanition.»

Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait
toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême
volubilité.

«Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore
levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort
aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le
navire marche tout seul.»

Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à
l’escalier de la dunette.

«Voici le capitaine, dit Olbinett.

-- Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de
faire votre connaissance!»

Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non
moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet
étranger à son bord.

L’autre continuait de plus belle:

«Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai
pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne
faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis
véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.»

John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt
Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.

«Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher
capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi
si vous êtes content du _Scotia?_

-- Qu’entendez-vous par le _Scotia?_ dit enfin John Mangles.

-- Mais le _Scotia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a
vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de
son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du
grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes
compliments, alors!

-- Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas
parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine
Burton.

-- Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du _Scotia_, Mr
Burdness, que je m’adresse en ce moment?

-- Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner
la vérité.

Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait
question dans son esprit, et il allait s’expliquer
catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant
remontèrent sur le pont.

L’étranger les aperçut, et s’écria:

«Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur
Burdness, que vous allez me présenter...»

Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre
l’intervention de John Mangles:

«Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena,
monsieur... Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan.

-- Lord Glenarvan, dit John Mangles.

-- _Mylord_, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me
présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un
peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement
connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée
du _Scotia_ nous paraîtra aussi courte qu’agréable.»

Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à
répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus
sur la dunette du _Duncan_.

«Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler?

-- À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la
société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés
de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de
Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de
l’institut royal géographique et ethnographique des Indes
orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science
militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les
travaux des grands voyageurs.»


Chapitre VII
_D’où vient et où va Jacques Paganel_

Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable
personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord
Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire;
le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement
connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les
découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa
correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants
les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit
cordialement la main à son hôte inattendu.

«Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il,
voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une
question?

-- Vingt questions, _mylord_, répondit Jacques Paganel; ce sera
toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.

-- C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire?

-- Oui, _mylord_, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du
_caledonian-railway_ dans un cab, et du cab dans le _Scotia_, où
j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était
sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par
trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer
c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et
de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la
traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai
consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie
de le croire.»

Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en
tenir sur sa présence à bord.

Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué
pendant que l’équipage du _Duncan_ assistait à la cérémonie de
Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant
géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du
navire sur lequel il avait pris passage?

«Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous
avez choisi pour point de départ de vos voyages?

-- Oui, _mylord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée
pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser
enfin dans la patrie des éléphants et des _taugs_.

-- Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de
visiter un autre pays?

-- Non, _mylord_, cela me serait désagréable, car j’ai des
recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des
indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à
remplir.

-- Ah! vous avez une mission?

-- Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme
a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-
Martin. Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des
frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des
missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de
tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot,
reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet
pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base
septent_rio_nale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière
ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La
médaille d’or, _mylord_, est assurée au voyageur qui parviendra à
réaliser ainsi l’un des plus vifs _desiderata_ de la géographie
des Indes.»

Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe.
Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il
eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de
Schaffouse.

«Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de
silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science
vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus
longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez
renoncer au plaisir de visiter les Indes.

-- Y renoncer! Et pourquoi?

-- Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne.

-- Comment! Le capitaine Burton...

-- Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.

-- Mais le _Scotia?_

-- Mais ce navire n’est pas le _Scotia_!»

L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.

Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady
Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique
chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son
front à ses yeux:

«Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il.

Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui
portait ces deux mots en exergue:

_Duncan Glasgow_

«Le _Duncan!_ le _Duncan!_» fit-il en poussant un véritable cri de
désespoir!

Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers
sa cabine.

Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le
major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux
matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg
pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire,
et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le
fait d’une haute distraction.

«Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel,
dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un
jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il
avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant
distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.

-- Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady
Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.

-- Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas
responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un
train de chemin de fer, le ferait-il arrêter?

-- Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady
Helena.

-- Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela
lui plaît, à notre prochaine relâche.»

En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la
dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord.
Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le _Duncan!_ le
_Duncan!_

Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et
venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet
horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan:

«Et ce _Duncan_ va?... Dit-il.

-- En Amérique, Monsieur Paganel.

-- Et plus spécialement?...

-- À Concepcion.

-- Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma
mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le
président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M
Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter
aux séances de la société!

-- Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous
désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un
retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou
vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous
relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui
vous ramènera en Europe.

-- Je vous remercie, _mylord_, il faudra bien se résigner. Mais,
on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a
qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à
bord du _Scotia!_

-- Ah! Quant au _Scotia_, je vous engage à y renoncer
provisoirement.

-- Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le
_Duncan_ est un yacht de plaisance?

-- Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son
honneur lord Glenarvan.

-- Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit
Glenarvan.

-- Mille grâces, _mylord_, répondit Paganel; je suis vraiment
sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple
observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs
des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans
doute... Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour
de roue, et le yacht le _Duncan_ voguerait aussi facilement vers
Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage
d’agrément...»

Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel
ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta
court.

«Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que
d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble
aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas.
Mais le _Duncan_ va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte
de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine
destination...»

En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la
situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle
rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la
généreuse proposition de lady Helena.

«Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout
ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa
route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.

-- Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady
Helena.

-- C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission.
Je débarquerai à votre prochaine relâche...

-- À Madère alors, dit John Mangles.

-- À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de
Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport.

-- Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant
votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous
offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-
vous ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie!

-- Oh! _Mylord_, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de
m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une
situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour
les Indes et fait voile pour l’Amérique!»

Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un
retard qu’il ne pouvait empêcher.

Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames
par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de
tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut
communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement.
Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et
son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.

Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et
le succès indiscutable qu’il prédit au _Duncan_ arrachèrent un
sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
lancé à la recherche du capitaine Grant!

En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était
fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections
admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que
de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre
correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait
présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de
voyager avec la fille de William Tuffnel!

Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser.
À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
«improper.»


Chapitre VIII
_Un brave homme de plus à bord du «Duncan»_

Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de
l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut
connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse,
offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre.

«Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies
avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de
vous arrêter à Madère?

-- Non, dit Glenarvan.

-- Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de
ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue.
Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout
dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine
décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il
n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813,
s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux
mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq
cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est
indifférent de relâcher aux Canaries?...

-- Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte
pas de notre route.

-- Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a
trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai
toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en
attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai
l’ascension de cette montagne célèbre.

-- Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord
Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire.

Et il avait raison de sourire.

Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante
milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante
pour un aussi bon marcheur que le _Duncan_.

Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se
promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de
vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine
l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon:

«Monsieur Paganel? dit-il.

-- Mon cher capitaine, répondit le savant.

-- Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien?

-- Rien.

-- Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais
au-dessus, dans les nuages.

-- Dans les nuages? J’ai beau chercher...

-- Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.

-- Je ne vois rien.

-- C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien
que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de
Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.»

Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence
quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle.

«Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles.

-- Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-
t-il d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de
Ténériffe?

-- Lui-même.

-- Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.

-- Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau
de la mer.

-- Cela ne vaut pas le Mont Blanc.

-- C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le
trouverez peut-être suffisamment élevé.

-- Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je
vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce
Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné
une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les
cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des
pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la
stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et
là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la
montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne.
Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a
atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je
fasse après ce grand homme, je vous le demande?

-- En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à
glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un
navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de
distractions à espérer.

-- Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher
Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points
de relâche importants?

-- Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-
Praïa.

-- Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua
Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du
Sénégal, où je trouverai des compat_rio_tes. Je sais bien que l’on
dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais
tout est curieux à l’oeil du géographe. Voir est une science. Il y
a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant
d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de
leur école.

-- À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis
certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans
les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour
faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun
retard.»

Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans
l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le
_Duncan_, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer
le 2 septembre, à cinq heures du matin.

Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et
pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant
l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile
aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et
conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha
les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du
carré n’en furent pas moins fort animées.

Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son
prochain débarquement. Le _Duncan_ évoluait entre les îles du Cap-
Vert; il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable,
infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail,
il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au
midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa,
et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le
temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que
la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à
torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une
plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de
roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à
travers cet épais rideau de pluie était navrant.

Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville;
l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes
difficultés. Les passagers du _Duncan_ se virent donc consignés
sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
dans une inexprimable confusion. La question du temps fut
naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord.
Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge
universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait
en hochant la tête.

«C’est un fait exprès, disait-il.

-- Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se
déclarent contre vous.

-- J’en aurai pourtant raison.

-- Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.

-- Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages
et mes instruments. Tout sera perdu.

-- Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une
fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu
proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont
les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y
regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou
huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.

-- Sept ou huit mois! s’écria Paganel.

-- Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des
navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer
votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu;
en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie,
il y a beaucoup à faire.

-- Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.

-- Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.

-- Eh bien, des rivières?

-- Il n’y en a pas non plus.

-- Des cours d’eau alors?

-- Pas davantage.

-- Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.

-- Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas
d’arbres.

-- Un joli pays! répliqua le major.

-- Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous
aurez du moins des montagnes.

-- Oh! peu élevées et peu intéressantes, _mylord_. D’ailleurs, ce
travail a été fait.

-- Fait! dit Glenarvan.

-- Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me
voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve
devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!

-- Pas possible?

-- Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se
trouvait à bord de la corvette de l’état _la décidée_, pendant sa
relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous
que je fasse après lui?

-- Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena.
Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»

Paganel garda le silence pendant quelques instants.

«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer
à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»

Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.

«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait
dit: je n’attendrais pas.

«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous
relâcher désormais?

-- Oh! Pas avant Concepcion.

-- Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.

-- Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous
en rapprochez.

-- Je m’en doute bien.

-- D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand
on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu
importe.

-- Comment, peu importe!

-- Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont
aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.

-- Ah! parbleu, _mylord_, s’écria Paganel, voilà une raison que je
n’aurais jamais imaginée!

-- Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en
quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à
découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les
montagnes du Tibet.

-- Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?

-- Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve
peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie
des géographes.

-- Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs
degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de
Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux
Indes. Mais je n’y ai pas songé.

-- Effet de vos distractions habituelles.

-- Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady
Helena de sa voix la plus engageante.

-- Madame, et ma mission?

-- Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan,
reprit Glenarvan.

-- _Mylord_, vous êtes un tentateur.

-- J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!

-- Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts,
ce port célèbre dans les fastes géographiques!

-- Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que,
dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la
France à celui de l’écosse.

-- Oui, sans doute!

-- Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de
plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?

-- Voilà qui est bien dit, madame!

-- Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence.
Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis.
Elle vous jette à bord du _Duncan_, ne le quittez plus.

-- Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors
Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!

-- Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit
Glenarvan.

-- Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être
indiscret!»


Chapitre IX
_Le détroit de Magellan_

La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de
Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort
démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.

«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»

Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan
un homme de coeur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena
un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers
de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un
gentleman accompli.

Le _Duncan_ termina rapidement son chargement de charbon, puis,
quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de
la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi
l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans
l’hémisphère austral.

La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir.
Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme
des probabilités semblait s’accroître chaque jour.

L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa
confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au coeur
de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un
intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment,
il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde
s’en aperçut à bord du _Duncan_.

Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus
heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier
les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des
discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre
le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la
dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient
fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant
découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les
coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages
espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que
personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches
sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au
polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce
nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes
hétérogènes.

Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction
pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces
côtes dont le _Duncan_ s’approchait si rapidement.

On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57°3’ de latitude et
31°15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que
de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait
l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs,
dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe
Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort
sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout
l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.

«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la
gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième
siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les
communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de
l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des
épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il
toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos,
de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit
pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être
rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait
pas même léguer son nom!

-- Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan;
cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander
quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
découvertes de Colomb?

-- Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses
voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas,
Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes
orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers
le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons
coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la
dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce
huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les
terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit
jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition
en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent
Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages
américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du _rio_ de
la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan
la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en
1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la
Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit
de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude
ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et,
le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah!
Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son
coeur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous
les rayons du soleil!

-- Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les
paroles du géographe, j’aurais voulu être là!

-- Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion
pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!

-- Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit
lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du
_Duncan_ à nous raconter cette histoire.

-- Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que
la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères
Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de
villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et
Concepcion, où le _Duncan_ nous mène, sont leur ouvrage. À cette
époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les
cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.

-- Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.

-- Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère
qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.

-- Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus
encourageant sourire.

-- Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du
détroit de Magellan.

-- Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu
savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il
existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos
compat_rio_tes, _mylord_. Il est donc évident que si Robert Grant
et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient
embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais
fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
géographique.

-- Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.

-- Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des
découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie
hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à
cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre
en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un
accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter
contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce
nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son
neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de
Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près
d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de
Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12
février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que
son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le
cap des tempêtes!

-- Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.

-- Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon
garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une
satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du
navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il
voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île,
promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein
des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées,
interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent,
les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au
trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps
s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent,
avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses
vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales,
se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah!
Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il
en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est
à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en
fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers
venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à
faire?

-- Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.

-- Et quoi donc?

-- Ce que nous faisons!»

Cependant le _Duncan_ filait sur cette route des Vespuce et des
Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa
le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du
célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie
furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon;
on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.

Le 25 septembre, le _Duncan_ se trouvait à la hauteur du détroit
de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est
généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans
l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent
soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y
trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un
fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières
abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt
endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui
manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap
Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.

Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un
espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory,
les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait
perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée
devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des
deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de
l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul
habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables
Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de
Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce
qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.

«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une
Patagonie.

-- Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons
des patagons.

-- Je n’en suis pas certain.

-- Mais il en existe, dit lady Helena.

-- J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.

-- Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en
espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.

-- Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans
son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on
ignore comment ils se nomment!

-- Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?

-- Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre
d’écosse pour le savoir.

-- Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent!
Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les
Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les
colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville
leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-
mêmes ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je
vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si
un peuple qui a tant de noms peut exister!

-- Voilà un argument! répondit lady Helena.

-- Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera,
je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au
moins certitude sur leur taille!

-- Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.

-- Ils sont grands, dit Glenarvan.

-- Je l’ignore.

-- Petits? demanda lady Helena.

-- Personne ne peut l’affirmer.

-- Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.

-- Je ne le sais pas davantage.

-- Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les
ont vus...

-- Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne
s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à
peine à leur ceinture!

-- Eh bien!

-- Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le
plus grand patagon!

-- Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le
major; mais s’il s’agissait d’écossais!

-- Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit
Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur
donnent onze pieds de haut.

-- Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.

-- Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont
trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais,
Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont
six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui
connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de
cinq pieds quatre pouces.

-- Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de
tant de contradictions?

-- La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les
patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut
donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que
ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement
quand ils sont debout.

-- Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.

-- À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait
tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai
cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est
magnifique, même sans patagons!»

En ce moment, le _Duncan_ contournait la presqu’île de Brunswick,
entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir
doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de
Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église
apparurent un instant entre les arbres.

Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet
imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts
immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une
neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six
mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un
long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances
douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du
sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle
austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de
ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le
yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces
baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses
vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se
penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux
des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les
bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides
parages.

Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels
la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie
abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la
fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le
_Duncan_ passait devant le Port-Famine.

Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint
s’établir avec quatre cents émigrants.

Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement
rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que
l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva
le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur
les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans
d’existence.

Le _Duncan_ longea ces rivages déserts; au lever du jour, il
naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de
hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient
des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et
des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait
à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-
Nicolas, autrefois la baie des français, ainsi nommée par
Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de
baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui
étaient visibles à une distance de quatre milles.

Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières
glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de
Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme
agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui
formaient dans le ciel comme un archipel aérien.

C’est au cap Froward que finit véritablement le continent
américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le
cinquante-sixième degré de latitude.

Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de
Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre
mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.

Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de
l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de
l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi
pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans?

Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées,
à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet
inextricable labyrinthe.

Le _Duncan_, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de
capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux
brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche,
devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives
abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put
prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough
et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après
avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares
sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer
immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et
Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému
comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la
_Trinidad_ s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique.


Chapitre X
_Le trente-septième parallèle_

Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le _Duncan_ donnait
à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire
long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable.
Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent
du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la
chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward
Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les
innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave,
un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes,
pouvaient mettre le _Duncan_ sur les traces du naufrage; mais on
ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le
port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les
eaux brumeuses de la Clyde.

Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de
Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe,
profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue
espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son
grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes.

«C’est l’accent qui me manque, dit-il.

-- Allons à la douane», répondit Glenarvan.

Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés
de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à
Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva
aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après
Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due
au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des
Pizarre.

Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent
pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses
murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà
par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.

Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient
en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires
impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons
langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et
Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de
femmes et d’enfants.

Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette
décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et,
sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul
de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement,
et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de
prendre des informations sur tout le littoral.

Quant à la question de savoir si le trois-mâts _Britannia_ avait
fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages
chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun
rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au
consul, ni à ses collègues des autres nations.

Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et
n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des
agents sur les côtes.

Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez
les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il
fallut en conclure que le _Britannia_ n’avait laissé aucune trace
de son naufrage.

Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses
démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression
de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du _Duncan_ à
Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette.

Lady Helena consolait, non par ses paroles, -- qu’aurait-elle pu
dire? -- mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine.
Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait
avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de
nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque
Glenarvan, l’interpellant, lui dit:

«Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que
l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée?
Est-ce que le sens de ces mots est illogique?»

Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.

«Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la
catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de _Patagonie_ ne
saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?»

Paganel se taisait toujours.

«Enfin, dit Glenarvan, le mot _indien_ ne vient-il pas encore nous
donner raison?

-- Parfaitement, répondit Mac Nabbs.

-- Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment
où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers
des indiens?

-- Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si
vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me
paraît pas rationnelle.

-- Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les
regards se fixaient sur le géographe.

-- Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que
le capitaine Grant _est maintenant prisonnier des indiens_, et
j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette
situation.

-- Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.

-- Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le
document _seront prisonniers_, lisons _sont prisonniers_, et tout
devient clair.

-- Mais cela est impossible! répondit Glenarvan.

-- Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en
souriant.

-- Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le
navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que
les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même
du naufrage.

-- Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas
pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens
dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire
connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité.

-- Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une
bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.

-- Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y
jettent!»

Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et
admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses
auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une
nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la
parole.

«Quelle idée! s’écria-t-elle.

-- Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe.

-- Alors, votre avis?... Demanda Glenarvan.

-- Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à
l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans
s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans
l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les
naufragés du _Britannia_.

-- Faible chance! répondit le major.

-- Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la
négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit
arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce
continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les
traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce
pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!»

Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des
provinces argentines.

«Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le
continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne.
Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des
pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à
ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici
leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude,
et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être,
au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de
ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que
j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention
providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce
pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne
rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si,
contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre
devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et,
s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le
tour du monde?»

Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent
une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se
levèrent et vinrent lui serrer la main.

«Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la
carte des yeux.

-- Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver,
mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami
Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous
trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou
il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le
délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous
rejoignons le _Duncan_ sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-
Ayres, et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura
raison de tous les indiens des provinces argentines.

-- Bien! Bien! Votre honneur! répondit John Mangles, et
j’ajouterai que cette traversée du continent américain se fera
sans périls.

-- Sans périls et sans fatigues, reprit Paganel. Combien l’ont
accomplie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exécution, et dont
le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’entreprise!
Est-ce qu’en 1872 un certain Basilio Villarmo n’est pas allé de
Carmen aux cordillères? Est-ce qu’en 1806 un chilien, alcade de la
province de Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti d’Antuco, n’a
pas précisément suivi ce trente-septième degré, et, franchissant
les Andes, n’est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un trajet
accompli en quarante jours? Enfin le colonel Garcia, M Alcide
d’Orbigny, et mon honorable collègue, le docteur Martin de Moussy,
n’ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et fait pour la
science ce que nous allons faire pour l’humanité?

-- Monsieur! Monsieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par
l’émotion, comment reconnaître un dévouement qui vous expose à
tant de dangers?

-- Des dangers! s’écria Paganel. Qui a prononcé le mot _danger_?

-- Ce n’est pas moi! répondit Robert Grant, l’oeil brillant, le
regard décidé.

-- Des dangers! reprit Paganel, est-ce que cela existe?
D’ailleurs, de quoi s’agit-il? D’un voyage de trois cent cinquante
lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voyage
qui s’accomplira sous une latitude équivalente à celle de
l’Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémisphère, et
par conséquent sous un climat à peu près identique, d’un voyage
enfin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une promenade!

-- Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena, vous pensez donc
que si les naufragés sont tombés au pouvoir des indiens, leur
existence a été respectée?

-- Si je le pense, madame! Mais les indiens ne sont pas des
anthropophages! Loin de là. Un de mes compat_rio_tes, que j’ai
connu à la société de géographie, M Guinnard, est resté pendant
trois ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert, il a
été fort maltraité, mais enfin il est sorti victorieux de cette
épreuve. Un européen est un être utile dans ces contrées; les
indiens en connaissent la valeur, et ils le soignent comme un
animal de prix.

-- Eh bien, il n’y a plus à hésiter, dit Glenarvan, il faut
partir, et partir sans retard. Quelle route devons-nous suivre?

-- Une route facile et agréable, répondit Paganel. Un peu de
montagnes en commençant, puis une pente douce sur le versant
oriental des Andes, et enfin une plaine unie, gazonnée, sablée, un
vrai jardin.

-- Voyons la carte, dit le major.

-- La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons prendre l’extrémité du
trente-septième parallèle sur la côte chilienne, entre la pointe
Rumena et la baie de Carnero. Après avoir traversé la capitale de
l’Araucanie, nous couperons la cordillère par la passe d’Antuco,
en laissant le volcan au sud; puis, glissant sur les déclivités
allongées des montagnes, franchissant le Neuquem, le Rio Colorado,
nous atteindrons les pampas, le Salinas, la rivière Guamini, la
sierra Tapalquen. Là se présentent les frontières de la province
de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous gravirons la sierra
Tandil, et nous prolongerons nos recherches jusqu’à la pointe
Medano sur les rivages de l’Atlantique.»

En parlant ainsi, en développant le programme de l’expédition,
Paganel ne prenait même pas la peine de regarder la carte déployée
sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nourrie des travaux de
Frézier, de Molina, de Humboldt, de Miers, de D’Orbigny, sa
mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après avoir
terminé cette nomenclature géographique, il ajouta:

«Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous
l’aurons franchie, et nous serons arrivés avant le _Duncan_ sur la
côte orientale, pour peu que les vents d’aval retardent sa marche.

-- Ainsi le _Duncan_, dit John Mangles, devra croiser entre le cap
Corrientes et le cap Saint-Antoine?

-- Précisément.

-- Et comment composeriez-vous le personnel d’une pareille
expédition? demanda Glenarvan.

-- Le plus simplement possible. Il s’agit seulement de reconnaître
la situation du capitaine Grant, et non de faire le coup de fusil
avec les indiens. Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel;
le major, qui ne voudra céder sa place à personne; votre
serviteur, Jacques Paganel...

-- Et moi! s’écria le jeune Grant.

-- Robert! Robert! dit Mary.

-- Et pourquoi pas? répondit Paganel. Les voyages forment la
jeunesse. Donc, nous quatre, et trois marins du _Duncan_...

-- Comment, dit John Mangles en s’adressant à son maître, votre
honneur ne réclame pas pour moi?

-- Mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons nos passagères
à bord, c’est-à-dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui
veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué capitaine du _Duncan_?

-- Nous ne pouvons donc pas vous accompagner? dit lady Helena,
dont les yeux se voilèrent d’un nuage de tristesse.

-- Ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre voyage doit
s’accomplir dans des conditions exceptionnelles de célérité; notre
séparation sera courte, et...

-- Oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady Helena; allez
donc, et réussissez dans votre entreprise!

-- D’ailleurs, ce n’est pas un voyage, dit Paganel.

-- Et qu’est-ce donc? demanda lady Helena.

-- Un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme
l’honnête homme sur terre, en faisant le plus de bien possible.
_Transire benefaciendo_, c’est là notre devise.»

Sur cette parole de Paganel se termina la discussion, si l’on peut
donner ce nom à une conversation dans laquelle tout le monde fut
du même avis. Les préparatifs commencèrent le jour même. On
résolut de tenir l’expédition secrète, pour ne pas donner l’éveil
aux indiens.

Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s’agit de choisir les
matelots destinés à débarquer, tous offrirent leurs services, et
Glenarvan n’eut que l’embarras du choix. Il préféra donc s’en
remettre au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens.

C’est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin, Wilson, un
vigoureux gaillard, et Mulrady, qui eût défié à la boxe Tom Sayers
lui-même, n’eurent point à se plaindre de la chance.

Glenarvan avait déployé une extrême activité dans ses préparatifs.
Il voulait être prêt au jour indiqué, et il le fut. Concurremment,
John Mangles s’approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir
reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer les voyageurs
sur la côte argentine. De là, une véritable rivalité entre
Glenarvan et le jeune capitaine, qui tourna au profit de tous.

En effet, le 14 octobre, à l’heure dite, chacun était prêt. Au
moment du départ, les passagers du yacht se réunirent dans le
carré. Le _Duncan_ était en mesure d’appareiller, et les branches
de son hélice troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano.

Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wilson,
Mulrady, armés de carabines et de revolvers Colt, se préparèrent à
quitter le bord. Guides et mulets les attendaient à l’extrémité de
l’estacade.

«Il est temps, dit enfin lord Edward.

-- Allez donc, mon ami!» répondit lady Helena en contenant son
émotion.

Lord Glenarvan la pressa sur son coeur, tandis que Robert se
jetait au cou de Mary Grant.

«Et maintenant, chers compagnons, dit Jacques Paganel, une
dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux rivages de
l’Atlantique!»

C’était beaucoup demander. Cependant il y eut là des étreintes
capables de réaliser les voeux du digne savant.

On remonta sur le pont, et les sept voyageurs quittèrent le
_Duncan_. Bientôt ils atteignirent le quai, dont le yacht en
évoluant se rapprocha à moins d’une demi-encablure.

Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois:

«Mes amis, Dieu vous aide!

-- Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je
vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes!

-- En avant! cria John Mangles à son mécanicien.

-- En route!» répondit lord Glenarvan.

Et à l’instant même où les voyageurs, rendant la bride à leurs
montures, suivaient le chemin du rivage, le _Duncan_, sous
l’action de son hélice, reprenait à toute vapeur la route de
l’océan.


Chapitre XI
_Traversée du Chili_

La troupe indigène organisée par Glenarvan se composait de trois
hommes et d’un enfant. Le muletier-chef était un anglais
naturalisé dans ce pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de
louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les
différents passages des cordillères.

Puis, il les remettait entre les mains d’un «baqueano», guide
argentin, auquel le chemin des pampas était familier. Cet anglais
n’avait pas tellement oublié sa langue maternelle dans la
compagnie des mulets et des indiens qu’il ne pût s’entretenir avec
les voyageurs. De là, une facilité pour la manifestation de ses
volontés et l’exécution de ses ordres, dont Glenarvan s’empressa
de profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait pas encore à se
faire comprendre.

Ce muletier-chef, ce «catapaz», suivant la dénomination chilienne,
était secondé par deux péons indigènes et un enfant de douze ans.
Les péons surveillaient les mulets chargés du bagage de la troupe,
et l’enfant conduisait la «madrina», petite jument qui, portant
grelots et sonnette, marchait en avant et entraînait dix mules à
sa suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz une; les
deux autres transportaient les vivres et quelques rouleaux
d’étoffes destinés à assurer le bon vouloir des caciques de la
plaine. Les péons allaient à pied, suivant leur habitude. Cette
traversée de l’Amérique méridionale devait donc s’exécuter dans
les conditions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de
la célérité.

Ce n’est pas un voyage ordinaire que ce passage à travers la
chaîne des Andes. On ne peut l’entreprendre sans employer ces
robustes mulets dont les plus estimés sont de provenance
argentine. Ces excellentes bêtes ont acquis dans le pays un
développement supérieur à celui de la race primitive. Elles sont
peu difficiles sur la question de nourriture. Elles ne boivent
qu’une seule fois par jour, font aisément dix lieues en huit
heures, et portent sans se plaindre une charge de quatorze
arrobes.

Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On
mange de la viande séchée, du riz assaisonné de piment, et le
gibier qui consent à se laisser tuer en route. On boit l’eau des
torrents dans la montagne, l’eau des ruisseaux dans la plaine,
relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a sa provision
contenue dans une corne de boeuf appelée «chiffle». Il faut avoir
soin, d’ailleurs, de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu
favorables dans une région où le système nerveux de l’homme est
particulièrement exalté. Quant à la literie, elle est contenue
tout entière dans la selle indigène nommée «recado». Cette selle
est faite de «pelions», peaux de moutons tannées d’un côté et
garnies de laine de l’autre, que maintiennent de larges sangles
luxueusement brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes
couvertures brave impunément les nuits humides et dort du meilleur
sommeil.

Glenarvan en homme qui sait voyager et se conformer aux usages des
divers pays, avait adopté le costume chilien pour lui et les
siens. Paganel et Robert, deux enfants, -- un grand et un petit, -
- ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête
à travers le puncho national, vaste tartan percé d’un trou à son
centre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la patte
de derrière d’un jeune cheval. Il fallait voir leur mule richement
harnachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en
cuir tressé servant de fouet, la têtière enjolivée d’ornements de
métal, et les «alforjas», doubles sacs en toile de couleur
éclatante qui contenaient les vivres du jour.

Paganel, toujours distrait, faillit recevoir trois ou quatre
ruades de son excellente monture au moment de l’enfourcher. Une
fois en selle, son inséparable longue-vue en bandoulière, les
pieds cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité de sa
bête et n’eut pas lieu de s’en repentir.

Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de remarquables
dispositions à devenir un excellent cavalier.

On partit. Le temps était superbe, le ciel d’une limpidité
parfaite, et l’atmosphère suffisamment rafraîchie par les brises
de la mer, malgré les ardeurs du soleil. La petite troupe suivit
d’un pas rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano, afin
de gagner à trente milles au sud l’extrémité du parallèle. On
marcha rapidement pendant cette première journée à travers les
roseaux d’anciens marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux
du départ avaient laissé une vive impression dans l’esprit des
voyageurs. Ils pouvaient voir encore la fumée du _Duncan_ qui se
perdait à l’horizon.

Tous se taisaient, à l’exception de Paganel; ce studieux géographe
se posait à lui-même des questions en espagnol, et se répondait
dans cette langue nouvelle.

Le catapaz, au surplus, était un homme assez taciturne, et que sa
profession n’avait pas dû rendre bavard. Il parlait à peine à ses
péons.

Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien leur service. Si
quelque mule s’arrêtait, ils la stimulaient d’un cri guttural, si
le cri ne suffisait pas, un bon caillou, lancé d’une main sûre,
avait raison de son entêtement. Qu’une sangle vînt à se détacher,
une bride à manquer, le péon, se débarrassant de son puncho,
enveloppait la tête de la mule, qui, l’accident réparé, reprenait
aussitôt sa marche.

L’habitude des muletiers est de partir à huit heures, après le
déjeuner du matin, et d’aller ainsi jusqu’au moment de la couchée,
à quatre heures du soir.

Glenarvan s’en tint à cet usage. Or, précisément, quand le signal
de halte fut donné par le catapaz, les voyageurs arrivaient à la
ville d’Arauco, située à l’extrémité sud de la baie, sans avoir
abandonné la lisière écumeuse de l’océan. Il eût alors fallu
marcher pendant une vingtaine de milles dans l’ouest jusqu’à la
baie Carnero pour y trouver l’extrémité du trente-septième degré.
Mais les agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette partie du
littoral sans rencontrer aucun vestige du naufrage. Une nouvelle
exploration devenait donc inutile, et il fut décidé que la ville
d’Arauco serait prise pour point de départ. De là, la route devait
être tenue vers l’est, suivant une ligne rigoureusement droite.

La petite troupe entra dans la ville pour y passer la nuit, et
campa en pleine cour d’une auberge dont le confortable était
encore à l’état rudimentaire.

Arauco est la capitale de l’Araucanie, un état long de cent
cinquante lieues, large de trente, habité par les molouches, ces
fils aînés de la race chilienne chantés par le poète Ercilla. Race
fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait jamais subi
une domination étrangère. Si Arauco a jadis appartenu aux
espagnols, les populations, du moins, ne se soumirent pas; elles
résistèrent alors comme elles résistent aujourd’hui aux
envahissantes entreprises du Chili, et leur drapeau indépendant, -
- une étoile blanche sur champ d’azur, -- flotte encore au sommet
de la colline fortifiée qui protège la ville.

Tandis que l’on préparait le souper, Glenarvan, Paganel et le
catapaz se promenèrent entre les maisons coiffées de chaumes. Sauf
une église et les restes d’un couvent de franciscains, Arauco
n’offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de recueillir quelques
renseignements qui n’aboutirent pas. Paganel était désespéré de ne
pouvoir se faire comprendre des habitants; mais, puisque ceux-ci
parlaient l’araucanien, -- une langue mère dont l’usage est
général jusqu’au détroit de Magellan, -- l’espagnol de Paganel lui
servait autant que de l’hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut
de ses oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie joie de
savant à observer les divers types de la race molouche qui
posaient devant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le
visage plat, le teint cuivré, le menton épilé, l’oeil méfiant, la
tête large et perdue dans une longue chevelure noire. Ils
paraissaient voués à cette fainéantise spéciale des gens de guerre
qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, misérables
et courageuses, s’employaient aux travaux pénibles du ménage,
pansaient les chevaux, nettoyaient les armes, labouraient,
chassaient pour leurs maîtres, et trouvaient encore le temps de
fabriquer ces _punchos_ bleu-turquoise qui demandent deux années
de travail, et dont le moindre prix atteint cent dollars.

En résumé, ces molouches forment un peuple peu intéressant et de
moeurs assez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices humains,
contre une seule vertu, l’amour de l’indépendance.

«De vrais spartiates», répétait Paganel, quand, sa promenade
terminée, il vint prendre place au repas du soir.

Le digne savant exagérait, et on le comprit encore moins quand il
ajouta que son coeur de français battait fort pendant sa visite à
la ville d’Arauco.

Lorsque le major lui demanda la raison de ce «battement»
inattendu, il répondit que son émotion était bien naturelle,
puisqu’un de ses compat_rio_tes occupait naguère le trône
d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le
nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M De
Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu
trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent
volontiers «l’ingratitude de leurs sujets». Le major ayant
légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône,
Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus
facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon
avoué. Et sur cette remarque, chacun de rire et de boire quelques
gouttes de «chicha» à la santé d’Orellie-Antoine 1er, ex-roi
d’Araucanie. Quelques minutes plus tard, les voyageurs, roulés
dans leur puncho, dormaient d’un profond sommeil. Le lendemain, à
huit heures, la madrina en tête, les péons en queue, la petite
troupe reprit à l’est la route du trente-septième parallèle. Elle
traversait alors le fertile territoire de l’Araucanie, riche en
vignes et en troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit.

À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-treadores», indiens
dompteurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Parfois, un
relais de poste abandonné, qui servait d’abri à l’indigène errant
des plaines. Deux rivières pendant cette journée barrèrent la
route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le
catapaz découvrit un gué qui permit de passer outre. La chaîne des
Andes se déroulait à l’horizon, enflant ses croupes et multipliant
ses pics vers le nord. Ce n’étaient encore là que les basses
vertèbres de l’énorme épine dorsale sur laquelle s’appuie la
charpente du nouveau-monde.

À quatre heures du soir, après un trajet de trente-cinq milles, on
s’arrêta en pleine campagne sous un bouquet de myrtes géants. Les
mules furent débridées, et allèrent paître en liberté l’herbe
épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la viande et le riz
accoutumés. Les pelions étendus sur le sol servirent de
couverture, d’oreillers, et chacun trouva sur ces lits improvisés
un repos réparateur, tandis que les péons et le catapaz veillaient
à tour de rôle.

Puisque le temps devenait si favorable, puisque tous les
voyageurs, sans en excepter Robert, se maintenaient en bonne
santé, puisqu’enfin ce voyage débutait sous de si heureux
auspices, il fallait en profiter et pousser en avant comme un
joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée
suivante, on marcha vivement, on franchit sans accident le rapide
de Bell et le soir, en campant sur les bords du Rio Biobio, qui
sépare le Chili espagnol du Chili indépendant, Glenarvan put
encore inscrire trente-cinq milles de plus à l’actif de
l’expédition. Le pays n’avait pas changé. Il était toujours
fertile et riche en amaryllis, violettes arborescentes,
_fluschies_, daturas et cactus à fleurs d’or. Quelques animaux se
tenaient tapis dans les fourrés. Mais d’indigènes, on voyait peu.
À peine quelques «guassos», enfants dégénérés des indiens et des
espagnols galopant sur des chevaux ensanglantés par l’éperon
gigantesque qui chaussait leur pied nu et passant comme des
ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route et les
renseignements manquaient absolument, Glenarvan en prenait son
parti. Il se disait que le capitaine Grant, prisonnier des
Indiens, devait avoir été entraîné par eux au delà de la chaîne
des Andes. Les recherches ne pouvaient être fructueuses que dans
les pampas, non en deçà. Il fallait donc patienter, aller en
avant, vite et toujours.

Le 17, on repartit à l’heure habituelle et dans l’ordre accoutumé.
Un ordre que Robert ne gardait pas sans peine, car son ardeur
l’entraînait à devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule.

Il ne fallait rien de moins qu’un rappel sévère de Glenarvan pour
maintenir le jeune garçon à son poste de marche.

Le pays devint alors plus accidenté; quelques ressauts de terrains
indiquaient de prochaines montagnes; les _rio_s se multipliaient,
en obéissant bruyamment aux caprices des pentes. Paganel
consultait souvent ses cartes; quand l’un de ces ruisseaux n’y
figurait pas, ce qui arrivait fréquemment, son sang de géographe
bouillonnait dans ses veines, et il se fâchait de la plus
charmante façon du monde.

«Un ruisseau qui n’a pas de nom, disait-il, c’est comme s’il
n’avait pas d’état civil! Il n’existe pas aux yeux de la loi
géographique.»

Aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces _rio_s innommés; il
les notait sur sa carte et les affublait des qualificatifs les
plus retentissants de la langue espagnole.

«Quelle langue! répétait-il, quelle langue pleine et sonore! C’est
une langue de métal, et je suis sûr qu’elle est composée de
soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux d’étain,
comme le bronze des cloches!

-- Mais au moins, faites-vous des progrès? lui répondit Glenarvan.

-- Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’accent! Mais il
y a l’accent!»

Et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant, travaillait à
rompre son gosier aux difficultés de la prononciation, sans
oublier ses observations géographiques. Là, par exemple, il était
étonnamment fort et n’eût pas trouvé son maître. Lorsque Glenarvan
interrogeait le catapaz sur une particularité du pays, son savant
compagnon devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz le
regardait d’un air ébahi.

Ce jour-là même, vers dix heures, une route se présenta, qui
coupait la ligne suivie jusqu’alors.

Glenarvan en demanda naturellement le nom, et naturellement aussi,
ce fut Jacques Paganel qui répondit:

«C’est la route de Yumbel à Los Angeles.»

Glenarvan regarda le catapaz.

«Parfaitement», répondit celui-ci.

Puis, s’adressant au géographe:

«Vous avez donc traversé ce pays? dit-il.

-- Parbleu! répondit sérieusement Paganel.

-- Sur un mulet?

-- Non, dans un fauteuil.»

Le catapaz ne comprit pas, car il haussa les épaules et revint en
tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’arrêtait dans une
gorge peu profonde, à quelques milles au-dessus de la petite ville
de Loja; et cette nuit-là, les voyageurs campèrent au pied des
sierras, premiers échelons de la grande cordillère.


Chapitre XII
_À douze mille pieds dans les airs_

La traversée du Chili n’avait présenté jusqu’ici aucun incident
grave. Mais alors ces obstacles et ces dangers que comporte un
passage dans les montagnes s’offraient à la fois. La lutte avec
les difficultés naturelles allait véritablement commencer.

Une question importante dut être résolue avant le départ. Par quel
passage pouvait-on franchir la chaîne des Andes, sans s’écarter de
la route déterminée? Le catapaz fut interrogé à ce sujet:

«Je ne connais, répondit-il, que deux passages praticables dans
cette partie des cordillères.

-- Le passage d’Arica, sans doute, dit Paganel, qui a été
découvert par Valdivia Mendoza?

-- Précisément.

-- Et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de ce nom?

-- Juste.

-- Eh bien, mon ami, ces deux passages n’ont qu’un tort, c’est de
nous entraîner au nord ou au sud plus qu’il ne convient.

-- Avez-vous un autre paso à nous proposer? demanda le major.

-- Parfaitement, répondit Paganel, le paso d’Antuco, situé sur le
penchant volcanique, par trente-sept degrés trente minutes, c’est-
à-dire à un demi-degré près de notre route. Il se trouve à mille
toises de hauteur seulement et a été reconnu par Zamudio De Cruz.

-- Bon, fit Glenarvan, mais ce paso d’Antuco, le connaissez-vous,
catapaz?

-- Oui, _mylord_, je l’ai traversé, et si je ne le proposais pas,
c’est que c’est tout au plus une voie de bétail qui sert aux
indiens pasteurs des versants orientaux.

-- Eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où passent les
troupeaux de juments, de moutons et de boeufs, des _pehuenches_,
nous saurons passer aussi.

Et puisqu’il nous maintient dans la ligne droite, va pour le paso
d’Antuco.»

Le signal du départ fut aussitôt donné, et l’on s’enfonça dans la
vallée de las Lejas, entre de grandes masses de calcaire
cristallisé. On montait suivant une pente presque insensible. Vers
onze heures, il fallut contourner les bords d’un petit lac,
réservoir naturel et rendez-vous pittoresque de tous les _rio_s du
voisinage; ils y arrivaient en murmurant et s’y confondaient dans
une limpide tranquillité. Au-dessus du lac s’étendaient de vastes
«ilanos», hautes plaines couvertes de graminées, où paissaient des
troupeaux indiens.

Puis, un marais se rencontra qui courait sud et nord, et dont on
se tira, grâce à l’instinct des mules. À une heure, le fort
Ballenare apparut sur un roc à pic qu’il couronnait de ses
courtines démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient déjà
raides, pierreuses, et les cailloux, détachés par le sabot des
mules, roulaient sous leurs pas en formant de bruyantes cascades
de pierres. Vers trois heures, nouvelles ruines pittoresques d’un
fort détruit dans le soulèvement de 1770.

«Décidément, dit Paganel, les montagnes ne suffisent pas à séparer
les hommes, il faut encore les fortifier!»

À partir de ce point, la route devint difficile, périlleuse même;
l’angle des pentes s’ouvrit davantage, les corniches se
rétrécirent de plus en plus, les précipices se creusèrent
effroyablement.

Les mules avançaient prudemment, le nez à terre, flairant le
chemin. On marchait en file. Parfois, à un coude brusque, la
madrina disparaissait, et la petite caravane se guidait alors au
bruit lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les capricieuses
sinuosités du sentier ramenaient la colonne sur deux lignes
parallèles, et le catapaz pouvait parler aux péons, tandis qu’une
crevasse, large de deux toises à peine, mais profonde de deux
cents, creusait entre eux un infranchissable abîme.

La végétation herbacée luttait encore cependant contre les
envahissements de la pierre, mais on sentait déjà le règne minéral
aux prises avec le règne végétal. Les approches du volcan d’Antuco
se reconnaissaient à quelques traînées de lave d’une couleur
ferrugineuse et hérissées de cristaux jaunes en forme d’aiguilles.
Les rocs, entassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se
tenaient contre toutes les lois de l’équilibre. évidemment, les
cataclysmes devaient facilement modifier leur aspect, et, à
considérer ces pics sans aplomb, ces dômes gauches, ces mamelons
mal assis, il était facile de voir que l’heure du tassement
définitif n’avait pas encore sonné pour cette montagneuse région.

Dans ces conditions, la route devait être difficile à reconnaître.
L’agitation presque incessante de la charpente andine en change
souvent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur
place. Aussi le catapaz hésitait-il; il s’arrêtait; il regardait
autour de lui; il interrogeait la forme des rochers; il cherchait
sur la pierre friable des traces d’indiens. Toute orientation
devenait impossible.

Glenarvan suivait son guide pas à pas; il comprenait, il sentait
son embarras croissant avec les difficultés du chemin; il n’osait
l’interroger et pensait, non sans raison peut-être, qu’il en est
des muletiers comme de l’instinct des mulets et qu’il vaut mieux
s’en rapporter à lui.

Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi dire à
l’aventure, mais toujours en gagnant des zones plus élevées de la
montagne. Enfin il fut forcé de s’arrêter court. On se trouvait au
fond d’une vallée de peu de largeur, une de ces gorges étroites
que les indiens appellent «quebradas». Un mur de porphyre, taillé
à pic, en fermait l’issue. Le catapaz, après avoir cherché
vainement un passage, mit pied à terre, se croisa les bras, et
attendit. Glenarvan vint à lui.

«Vous vous êtes égaré? demanda-t-il.

-- Non, _mylord_, répondit le catapaz.

-- Cependant, nous ne sommes pas dans le passage d’Antuco?

-- Nous y sommes.

-- Vous ne vous trompez pas?

-- Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux
indiens, et voilà les traces laissées par les troupeaux de juments
et de moutons.

-- Eh bien, on a passé par cette route!

-- Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier tremblement de terre
l’a rendue impraticable...

-- Aux mulets, répondit le major, mais non aux hommes.

-- Ah! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j’ai fait ce que
j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à retourner en
arrière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les
autres passages de la cordillère.

-- Et ce sera un retard?...

-- De trois jours, au moins.»

Glenarvan écoutait en silence les paroles du catapaz. Celui-ci
était évidemment dans les conditions de son marché. Ses mules ne
pouvaient aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut
faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna vers ses
compagnons, et leur dit:

«Voulez-vous passer quand même?

-- Nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin.

-- Et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi s’agit-il, après
tout? De franchir une chaîne de montagnes, dont les versants
opposés offrent une descente incomparablement plus facile! Cela
fait, nous trouverons les _baqueanos_ argentins qui nous guideront
à travers les pampas, et des chevaux rapides habitués à galoper
dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter.

-- En avant! s’écrièrent les compagnons de Glenarvan.

-- Vous ne nous accompagnez pas? demanda celui-ci au catapaz.

-- Je suis conducteur de mules, répondit le muletier.

-- À votre aise.

-- On se passera de lui, dit Paganel; de l’autre côté de cette
muraille, nous retrouverons les sentiers d’Antuco, et je me fais
fort de vous conduire au bas de la montagne aussi directement que
le meilleur guide des cordillères.»

Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le congédia, lui, ses
péons et ses mules. Les armes, les instruments et quelques vivres
furent répartis entre les sept voyageurs. D’un commun accord, on
décida que l’ascension serait immédiatement reprise, et que, s’il
le fallait, on voyagerait une partie de la nuit. Sur le talus de
gauche serpentait un sentier abrupt que des mules n’auraient pu
franchir.

Les difficultés furent grandes, mais, après deux heures de
fatigues et de détours, Glenarvan et ses compagnons se
retrouvèrent sur le passage d’Antuco.

Ils étaient alors dans la partie andine proprement dite, qui n’est
pas éloignée de l’arête supérieure des cordillères; mais de
sentier frayé, de paso déterminé, il n’y avait plus apparence.
Toute cette région venait d’être bouleversée dans les derniers
tremblements de terre, et il fallut s’élever de plus en plus sur
les croupes de la chaîne. Paganel fut assez décontenancé de ne pas
trouver la route libre, et il s’attendit à de rudes fatigues pour
gagner le sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est comprise
entre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort
heureusement, le temps était calme, le ciel pur, la saison
favorable; mais en hiver, de mai à octobre, une pareille ascension
eût été impraticable; les froids intenses tuent rapidement les
voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échappent pas, du moins, aux
violences des «temporales», sortes d’ouragans particuliers à ces
régions, et qui, chaque année, peuplent de cadavres les gouffres
de la cordillère.

On monta pendant toute la nuit; on se hissait à force de poignets
sur des plateaux presque inaccessibles; on sautait des crevasses
larges et profondes; les bras ajoutés aux bras remplaçaient les
cordes, et les épaules servaient d’échelons; ces hommes intrépides
ressemblaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des
jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady et l’adresse
de Wilson eurent mille occasions de s’exercer. Ces deux braves
écossais se multiplièrent; maintes fois, sans leur dévouement et
leur courage, la petite troupe n’aurait pu passer.

Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert, que son âge et sa
vivacité portaient aux imprudences. Paganel, lui, s’avançait avec
une furie toute française. Quant au major, il ne se remuait
qu’autant qu’il le fallait, pas plus, pas moins, et il s’élevait
par un mouvement insensible.

S’apercevait-il qu’il montait depuis plusieurs heures? Cela n’est
pas certain. Peut-être s’imaginait-il descendre.

À cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint une hauteur
de sept mille cinq cents pieds, déterminée par une observation
barométrique. Ils se trouvaient alors sur les plateaux
secondaires, dernière limite de la région arborescente. Là
bondissaient quelques animaux qui eussent fait la joie ou la
fortune d’un chasseur; ces bêtes agiles le savaient bien, car
elles fuyaient, et de loin, l’approche des hommes. C’était le
lama, animal précieux des montagnes, qui remplace le mouton, le
boeuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était
le chinchilla, petit rongeur doux et craintif, riche en fourrure,
qui tient le milieu entre le lièvre et la gerboise, et auquel ses
pattes de derrière donnent l’apparence d’un kangourou. Rien de
charmant à voir comme ce léger animal courant sur la cime des
arbres à la façon d’un écureuil.

«Ce n’est pas encore un oiseau, disait Paganel, mais ce n’est déjà
plus un quadrupède.»

Cependant, ces animaux n’étaient pas les derniers habitants de la
montagne. À neuf mille pieds, sur la limite des neiges
perpétuelles, vivaient encore, et par troupes, des ruminants d’une
incomparable beauté, l’alpaga au pelage long et soyeux, puis cette
sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière, dont la laine est
fine, et que les naturalistes ont nommée vigogne. Mais il ne
fallait pas songer à l’approcher, et c’est à peine s’il était
donné de la voir; elle s’enfuyait, on pourrait dire à tire-d’aile,
et glissait sans bruit sur les tapis éblouissants de blancheur.

À cette heure, l’aspect des régions était entièrement
métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants, d’une teinte
bleuâtre dans certains escarpements, se dressaient de toutes parts
et réfléchissaient les premiers rayons du jour. L’ascension devint
très périlleuse alors. On ne s’aventurait plus sans sonder
attentivement pour reconnaître les crevasses. Wilson avait pris la
tête de la file, et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses
compagnons marchaient exactement sur les empreintes de ses pas, et
évitaient d’élever la voix, car le moindre bruit agitant les
couches d’air pouvait provoquer la chute des masses neigeuses
suspendues à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête.

Ils étaient alors parvenus à la région des arbrisseaux, qui, deux
cent cinquante toises plus haut, cédèrent la place aux graminées
et aux cactus. À onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes
abandonnèrent le sol aride, et toute trace de végétation disparut.
Les voyageurs ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à huit
heures, pour réparer leurs forces par un repas sommaire, et, avec
un courage surhumain, ils reprirent l’ascension, bravant des
dangers toujours croissants. Il fallut enfourcher des arêtes
aiguës et passer au-dessus de gouffres que le regard n’osait
sonder. En maint endroit, des croix de bois jalonnaient la route
et marquaient la place de catastrophes multipliées. Vers deux
heures, un immense plateau, sans trace de végétation, une sorte de
désert, s’étendit entre des pics décharnés. L’air était sec, le
ciel d’un bleu cru; à cette hauteur, les pluies sont inconnues, et
les vapeurs ne s’y résolvent qu’en neige ou en grêle. Çà et là,
quelques pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire blanc
comme les os d’un squelette, et, par instants, des fragments de
quartz ou de gneiss, désunis sous l’action de l’air, s’éboulaient
avec un bruit mat, qu’une atmosphère peu dense rendait presque
imperceptible.

Cependant, la petite troupe, malgré son courage, était à bout de
forces. Glenarvan, voyant l’épuisement de ses compagnons,
regrettait de s’être engagé si avant dans la montagne. Le jeune
Robert se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait aller
plus loin. À trois heures, Glenarvan s’arrêta.

«Il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien que personne ne
ferait cette proposition.

-- Prendre du repos? répondit Paganel, mais nous n’avons pas
d’abri.

-- Cependant, c’est indispensable, ne fût-ce que pour Robert.

-- Mais non, _mylord_, répondit le courageux enfant, je puis
encore marcher... Ne vous arrêtez pas...

-- On te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais il faut
gagner à tout prix le versant oriental. Là nous trouverons peut-
être quelque hutte de refuge. Je demande encore deux heures de
marche.

-- Est-ce votre avis, à tous? demanda Glenarvan.

-- Oui», répondirent ses compagnons.

Mulrady ajouta:

«Je me charge de l’enfant.»

Et l’on reprit la direction de l’est. Ce furent encore deux heures
d’une ascension effrayante. On montait toujours pour atteindre les
dernières sommités de la montagne.

La raréfaction de l’air produisait cette oppression douloureuse
connue sous le nom de «puna «. Le sang suintait à travers les
gencives et les lèvres par défaut d’équilibre, et peut-être aussi
sous l’influence des neiges, qui à une grande hauteur vicient
évidemment l’atmosphère. Il fallait suppléer au défaut de sa
densité par des inspirations fréquentes, et activer ainsi la
circulation, ce qui fatiguait non moins que la réverbération des
rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la
volonté de ces hommes courageux, le moment vint donc où les plus
vaillants défaillirent, et le vertige, ce terrible mal des
montagnes, détruisit non seulement leurs forces physiques, mais
aussi leur énergie morale. On ne lutte pas impunément contre des
fatigues de ce genre. Bientôt les chutes devinrent fréquentes, et
ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traînant sur les genoux.

Or, l’épuisement allait mettre un terme à cette ascension trop
prolongée, et Glenarvan ne considérait pas sans terreur
l’immensité des neiges, le froid dont elles imprégnaient cette
région funeste, l’ombre qui montait vers ces cimes désolées, le
défaut d’abri pour la nuit, quand le major l’arrêta, et d’un ton
calme:

«Une hutte», dit-il.


Chapitre XIII
_Descente de la cordillère_

Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, autour, au-
dessus même de cette hutte, sans en soupçonner l’existence. Une
extumescence du tapis de neige la distinguait à peine des rocs
environnants. Il fallut la déblayer. Après une demi-heure d’un
travail opiniâtre, Wilson et Mulrady eurent dégagé l’entrée de la
«_casucha_». Et la petite troupe s’y blottit avec empressement.

Cette _casucha_, construite par les indiens, était faite
«d’adobes», espèce de briques cuites au soleil; elle avait la
forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dressait au
sommet d’un bloc de basalte. Un escalier de pierre conduisait à la
porte, seule ouverture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle
fût, les ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s’y frayer
un passage, lorsque les temporales les déchaînaient dans la
montagne.

Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si ses murs
n’eussent pas été suffisamment étanches dans la saison des pluies,
à cette époque du moins ils garantissaient à peu près contre un
froid intense que le thermomètre portait à dix degrés au-dessous
de zéro. D’ailleurs, une sorte de foyer avec tuyau de briques fort
mal rejointoyées permettait d’allumer du feu et de combattre
efficacement la température extérieure.

«Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas
confortable. La providence nous y a conduits, et nous ne pouvons
faire moins que de l’en remercier.

-- Comment donc, répondit Paganel, mais c’est un palais! Il n’y
manque que des factionnaires et des courtisans. Nous serons
admirablement ici.

-- Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin,
car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble,
et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche
de venaison.

-- Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du
combustible.

-- Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en
secouant la tête d’un air de doute.

-- Puisqu’on a fait une cheminée dans cette _casucha_, répondit le
major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à
brûler.

-- Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour
le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron.

-- Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel.

-- Si vous avez besoin de moi?... Dit Robert en se levant.

-- Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras
un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!»

Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la _casucha_. Il était
six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme
absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et
le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des
plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le
consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495
millimètres. La dépression de la colonne barométrique
correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds.
Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de
neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces
montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le
géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons
se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût
franchi la grande chaîne du nouveau-monde.

Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre,
portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils
occupaient alors le sommet des _nevados_ de la Cordillère, et
dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les
versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables
sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de
plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées
longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le
glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines.
Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante,
produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les
saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons,
s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à
peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la
lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi
à pic des flancs occidentaux.

C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés
dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait
une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et
formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’oeil
s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle
devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre
de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la
vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère
béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme
un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours
apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des
torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui
l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres
incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de
laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat,
qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration
éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations
intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs
crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les
ombres de l’horizon.

Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette
lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les
bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson,
moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le
bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec
revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une
certaine plante nommée «ilaretta», dont la racine pouvait brûler
suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la _casucha_, on
l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout
à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez
d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par
le major.

«En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés
de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de
l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette
hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix
degrés.»

Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau
de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-
vingt-sept degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques
gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un
peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une
réflexion aussi sensée qu’inutile.

«Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait
pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le boeuf et le
mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue
alimentaire!

-- Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper,
savant Paganel?

-- Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de
venaison serait le bienvenu.

-- Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.

-- J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique
vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak
quelconque!

-- Cela est probable, répondit le major.

-- Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le
froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion?

-- Évidemment, et pour peu que cela vous plaise...»

Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le
remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des
hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient
longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais
ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité.

La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc
offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan
rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les
quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone
si élevée.

«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme
il s’approche!

-- Une avalanche? dit Mulrady.

-- Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel.

-- Voyons, dit Glenarvan.

-- Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa
carabine.

Tous s’élancèrent hors de la _casucha_. La nuit était venue,
sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à
demi rongé de sa dernière phase.

Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres,
et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de
quelques rocs dominants. Les hurlements, -- des hurlements de
bêtes effarées, -- redoublaient. Ils venaient de la partie
ténébreuse des cordillères. Que se passait-il?

Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres
animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces
animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui,
malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme
assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou
seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac
Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de
se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à
quelques pieds au-dessus d’eux.

Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour
mieux voir, fut culbuté en un clin d’oeil.

En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata.

Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à
quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son
irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur
les pentes éclairées par la réverbération du volcan.

«Ah! Je les tiens, dit une voix, -- la voix de Paganel.

-- Et que tenez-vous? demanda Glenarvan.

-- Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses
lunettes dans une pareille bagarre!

-- Vous n’êtes pas blessé?...

-- Non, un peu piétiné. Mais par qui?

-- Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal
qu’il avait abattu.

Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on
examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.

C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse;
elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et
grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du
ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il
s’écria:

«C’est un guanaque!

-- Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan.

-- Une bête qui se mange, répondit Paganel.

-- Et c’est bon?

-- Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous
au_rio_ns de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais
qui va découper l’animal?

-- Moi, dit Wilson.

-- Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel.

-- Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert.

-- Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français
il y a toujours un cuisinier.»

Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison
sur les charbons produits par la racine de _ilaretta_. Dix minutes
plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort
appétissante sous le nom de «filets de guanaque».

Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents.

Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale,
accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée.

«C’est horrible! dit l’un.

-- Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre.

Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette
grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On
commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il
entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de
l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair
de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue
détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa
son cerveau.

«J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé!

-- Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda
tranquillement Mac Nabbs.

-- Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché!
Comment ai-je pu oublier cela?

-- Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin.

-- Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué
au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue
course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au
goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau
tout entier.

-- Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan.

-- Absolument certain.

-- Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces
animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être
paisiblement endormis dans leur gîte?

-- À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de
vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher
plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous,
major?

-- Dormons, Paganel.»

Sur ce, chacun s’enveloppa de son _poncho_, le feu fut ravivé pour
la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes
s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la
basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique.

Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient
dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à
ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement
inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des
bêtes fauves.

À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins.
Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco,
et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un
danger prochain.

Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se
modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance.
Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient
commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-
être pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots
délivrés d’un dur esclavage.

Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque
instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle
crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait
la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre
fuyante sur les murs de la _casucha_. Puis, ses pressentiments
revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits
extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires?

À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés,
sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne
viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir
qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques
milles pieds au-dessous de son sommet.

Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.

La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas
un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets
mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith
étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements
duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à
travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se
demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains
et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il
regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin.

Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il
n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment
endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura
plusieurs heures.

Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était
un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient
d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore.
Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la
_casucha_ osciller et s’entr’ouvrir.

«Alerte!» s’écria-t-il.

Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient
entraînés sur une pente rapide.

Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme
des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les
pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe
s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène
particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles,
se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine.

«Un tremblement de terre!» s’écria Paganel.

Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur
la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région
où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre
fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par
les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine
récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des
vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues
sous le nom de «tremblores».

Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes
accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait
avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de
cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un
mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les
roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des
masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige
pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le
massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement
de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la
houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux
de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la
précision d’une faux immense toutes les saillies du versant
oriental.

Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs
milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante
sous un angle de cinquante degrés.

Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer.
À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si
tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond
d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la
vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait,
aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis,
presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême
instinct de conservation.

Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de
leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent
sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était
arrêté net.

Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva
étourdi du coup, mais ferme encore, -- le major. Il secoua la
poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses
compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de
plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur
les autres.

Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui
qui manquait, c’était Robert Grant.


Chapitre XIV
_Le coup de fusil de la providence_

Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues
pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle
une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette
contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres
magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au
temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des
forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté
dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance,
l’oeil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du
désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de
l’hiver à l’été.

Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le
tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces
souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la
chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou
tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence
extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée.
Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait
sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain
cherché ses points de repère accoutumés.

Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de
son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines
et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était
huit heures du matin.

Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major,
revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un
étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était
descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de
locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un
d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à
l’appel.

Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était
particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous,
et surtout Glenarvan.

Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut
désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans
quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait
son second père.

«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il
faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons
l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme
qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une
corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux!
Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment
ose_rio_ns-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le
capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»

Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils
sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur
d’espérance, et ils baissaient les yeux.

«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez!
Vous n’espérez plus rien! Rien!»

Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la
parole et dit:

«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a
disparu?»

À cette demande, aucune réponse ne fut faite.

«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait
l’enfant pendant la descente de la cordillère?

-- Près de moi, répondit Wilson.

-- Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle
tes souvenirs. Parle.

-- Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert
Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de
lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre
descente.

-- Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes
ont dû te paraître longues!

-- Ne te trompes-tu pas?

-- Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux
minutes!

-- Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche
ou à ta droite?

-- À ma gauche. Je me rappelle que son _poncho_ fouettait ma
figure.

-- Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?...

-- Également sur la gauche.

-- Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major,
se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai
qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition,
l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise
entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le
chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là
que nous le retrouverons.»
$$$
Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les
pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses
hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient
constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les
moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en
partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les
vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après
avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques
plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de
longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre
du repos. Vaines recherches.

L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais
aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme,
s’était à jamais refermée sur lui.

Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se
retrouvaient au fond de la vallée.

Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à
peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de
soupirs:

«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»

Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la
respecta.

«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque
repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour
recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.

-- Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut
demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?

-- Dieu le sait, dit Tom Austin.

-- Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.

Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.

Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il
fit établir un campement provisoire.

Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du
riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non
loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady
alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une
boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et
demeura étendu sur son _poncho_ dans une profonde prostration.

La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme
la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient
immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la
cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier
appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul,
collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les
battements de son coeur, appelant d’une voix désespérée.

Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne.
Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter
secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où
l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts
furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert!
Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.

Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les
plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son
désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui
proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres
manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins
annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la
traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de
difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan
Atlantique que rendez-vous avait été donné au _Duncan_. Toutes les
raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans
l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.

Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur.
Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan
secouait la tête.

Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.

«Partir? dit-il.

-- Oui! Partir.

-- Encore une heure!

-- Oui, encore une heure», répondit le digne major.

Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure
lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une
prolongation d’existence.

Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de
tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et
que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.

«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»

Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son
regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se
leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.

«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»

Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction
si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir
grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une
hauteur incommensurable.

«Un condor, dit Paganel.

-- Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il
descend! Attendons!»

Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?

«Qui sait?» avait-il dit.

Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible
d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des
incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il
atteint un développement extraordinaire.

Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des boeufs au
fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux
jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses
serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à
vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite
que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures
vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions
terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une
puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.

Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!»
Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme
oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la
vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il
décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du
sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze
pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide
aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux
de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir
dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.

Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les
arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol
une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur
les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité
vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et
secouant sa crête cartilagineuse.

«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.

Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.

«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une
exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»

Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de
hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que
l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau
reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.

Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps
inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant.
L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les
airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il
avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa
lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches
atmosphériques.

«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces
rocs, plutôt que de servir...»

Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya
de coucher en joue le condor.

Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se
troublaient.

«Laissez-moi faire», dit le major.

Et l’oeil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa
l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.

Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine,
qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée
blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à
la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes
ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa
proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le
sol, à dix pas des berges du ruisseau.

«À nous! à nous!» dit Glenarvan.

Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se
précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.

Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert
disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le
cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit
sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps
inanimé.

Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines,
qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:

«Il vit! Il vit encore!»

En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure
baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il
regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:

«Ah! vous, _mylord_... Mon père!...»

Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et,
s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement
sauvé.


Chapitre XV
_L’espagnol de Jacques Paganel_

Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en
courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses.
Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne
résista au désir de le presser sur son coeur. Il faut croire que
ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant
n’en mourut pas. Au contraire.

Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement
le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas
du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile
sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil
reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les
épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de
cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge
entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et
blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières,
l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques
rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque,
cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était
retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement
de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se
terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant
les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes
étaient formées d’un morceau de cuir de boeuf, et fixées à la
cheville par des courroies croisées régulièrement.

La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle
intelligence, malgré le ba_rio_lage qui la décorait. Il attendait
dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur
son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-
froid.

Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui
courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa
main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du
lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa
physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle
expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il
inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le
major ni son ami ne purent comprendre.

Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les
étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel
idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant,
certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent
Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole,
dont il connaissait quelques mots usuels.

«_Espanol?_» dit-il.

Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui
a la même signification affirmative chez tous les peuples.

«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est
heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»

On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec
une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit
probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la
situation.

«Parfait», dit-il.

Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:

«_Vos sois un homem de bem!_»

L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.

«Il ne comprend pas, dit le géographe.

-- Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.

-- C’est juste. Diable d’accent!»

Et de nouveau Paganel recommença son compliment.

Il obtint le même succès.

«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur
magistrale, il fit entendre ces mots:

«_Sem duvida, um patagâo_.»

L’autre resta muet comme devant.

«_Dizeime!_» ajouta Paganel.

Le patagon ne répondit pas davantage.

«_Vos compriendeis?_» cria Paganel si violemment qu’il faillit
s’en rompre les cordes vocales.

Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit,
mais en espagnol:

«_No comprendo_.»

Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller
ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.

«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois
infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!

-- Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu
en espagnol.»

Et se tournant vers le patagon:

«_Espanol?_ répéta-t-il.

-- _Si, si!_» répondit l’indigène.

La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.

Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’oeil.

«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire
se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de
ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?

-- Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.

-- Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol...

-- Lui?

-- Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre
langue, en croyant étudier...»

Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné
de haussements d’épaules, le coupa net.

«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.

-- Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.

-- Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua
le géographe, qui commençait à s’impatienter.

-- C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas,
riposta tranquillement le major.

-- Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition
inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne
peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une
langue pour une autre!

-- Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel,
expliquez-moi ce qui se passe ici.

-- Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le
livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la
langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en
impose!»

Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après
quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort
mauvais état, et le présenta d’un air assuré.

Le major prit le livre et le regarda:

«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.

-- Ce sont les _Lusiades_, répondit Paganel, une admirable épopée,
qui...

-- Les _Lusiades!_ s’écria Glenarvan.

-- Oui, mon ami, les _Lusiades_ du grand Camoëns, ni plus ni
moins!

-- Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un
portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six
semaines!

-- Camoëns! _Lusiades!_ portugais!...»

Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous
ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses
oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.

Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment
l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.

«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce
n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi?
Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis!
Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre
l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela
continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu
de jeter mon cigare!»

À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique
déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs,
il donnait l’exemple.

«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon coeur! Vous ne rirez pas
tant de moi que j’en ris moi-même!»

Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit
jamais sorti de la bouche d’un savant.

«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit
le major.

-- Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et
l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais
aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon
erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la
langue qu’il parle si bien.»

Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots
avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait
Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le
Tonnant».

Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes
à feu.

Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut
d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des
pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si
providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme
d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du
capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient
retournés auprès de Robert.

Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une
parole, lui mit la main sur la tête.

Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.

Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du _rio_ quelques
poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous
ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses
forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos
suffiraient à le remettre.

On décida donc que cette journée et la nuit suivante se
passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs,
restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport.
Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave
était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des
frontières patagones, et l’un des plus intelligents _baqueanos_ du
pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa
petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia»
d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient
les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite
moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à
comprendre. Elle fut acceptée.

Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs
compagnons, remontèrent le _rio_ sous la conduite du patagon.

Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à
grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette
région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les
gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri
sans peine une armée de cent mille ruminants.

De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des
_rio_s, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des
cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient
l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à
travers les ilanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort
bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas»,
gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et
les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres
comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient
l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les
«chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à
tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.

Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les
interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement
du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par
les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les
prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se
plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le
campement des indiens s’offrait à sa vue.

Cette _tolderia_ occupait le fond d’une vallée étranglée entre les
contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de
branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands
troupeaux de vaches laitières, de moutons, de boeufs et de
chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et
trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre
pattes.

Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces
ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes
massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres
minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la
physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un
anthropologiste le caractère des races pures.

C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.

Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment
qu’ils avaient des boeufs et des chevaux, il n’en demandait pas
davantage.

Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En
échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés,
d’une centaine de livres de _charqui_ ou viande séchée, de
quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les
indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré,
acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement
la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le
patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile.

Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux
«fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au
campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par
des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit,
c’est-à-dire aux vivres et aux montures.

Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses
forces lui étaient presque entièrement revenues.

La fin de la journée se passa dans un repos complet.

On parla un peu de tout, des chères absentes, du _Duncan_, du
capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui
n’était pas loin peut-être.

Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait
l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai
patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui
pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du
Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les
deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et
celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre
cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à
l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.

«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra
pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un
patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»


Chapitre XVI
_Le rio-Colorado_

Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal
du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le
quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les
voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la
mer.

Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan,
celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de
certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre
la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.

Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière.
Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit
d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.

L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait
une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête
légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’oeil
ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine
haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui
font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur,
admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel
il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».

Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau»
en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.

Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le
patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son
harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans
la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas
consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de
cuir, attachée à l’avant du recado.

L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou
l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles
s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est
donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec
une surprenante habileté. Le _lazo_, au contraire, n’abandonne pas
la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde
longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien
tressés, et terminée par un noeud coulant qui glisse dans un
anneau de fer. C’est ce noeud coulant que lance la main droite,
tandis que la gauche tient le reste du _lazo_, dont l’extrémité
est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en
bandoulière complétait les armes offensives du patagon.

Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce
naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de
la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des
chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.

Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement
Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.

Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle
peut se diviser en trois parties.

La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de
deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de
buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est
tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts
milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur
foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.

C’est la troisième partie des pampas.

En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan
rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées
«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent,
lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.

Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre
souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables
trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle
faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le
plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par
la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un
désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière
impalpable se dégageait de ces innombrables _medanos_, et
pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles
fussent.

Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous
l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et,
vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles,
présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du
soir.

Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait
être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir
arriver l’heure du coucher.

Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un _rio_
torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises
rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains
géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens
seuls connaissent.

La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne
d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température
supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi,
cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir
venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme
assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y
méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale
du ciel.

«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons:
«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous
allons avoir un coup de pampero.»

Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines
argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne
s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour
des gens abrités d’un simple _poncho_, le pampero souffla avec une
grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes
s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait
d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le
rassura, après avoir consulté son baromètre.

«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois
jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine.
Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, -- et c’est le
cas, -- On en est quitte pour quelques heures de rafales
furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le
ciel aura repris sa pureté habituelle.

-- Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.

-- Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me
feuilleter tant qu’il vous plaira.»

Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba
subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos
réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel
surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit
joyeux et s’étirait comme un jeune chien.

Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis
le départ de Talcahuano.

Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du
point où le _rio_-Colorado coupe le trente-septième parallèle,
c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du
continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse
attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au
sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec
lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir
suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des
indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république
argentine aux cordillères sont situées plus au nord.

Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi
des caciques ne se rencontraient pas.

Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il
s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec
des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à
quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la
prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien
montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait
voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité
absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.

C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de
«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil.
Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à
regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint
singulièrement justifier l’interprétation du document.

Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers
de la pampa, entre autres une route assez importante, -- celle de
Carmen à Mendoza, -- reconnaissable aux ossements d’animaux
domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de boeufs, qui
la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux
de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils
étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain
y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles
animaux.

Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route
rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se
reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux
villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces
argentines.

Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de
la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à
l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide,
Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne
guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.

Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux
indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il
ne fit aucune observation.

Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il
arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:

«Route de Carmen, dit-il.

-- Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son
plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.

-- Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.

-- Non, répliqua Paganel.

-- Et nous allons?

-- Toujours à l’est.

-- C’est aller nulle part.

-- Qui sait?»

Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément
surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le
moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on
ne parle pas sérieusement.

«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de
silence.

-- Non, répondit Paganel.

-- Ni à Mendoza?

-- Pas davantage.»

En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que
disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.

«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza,
répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa
double question.

-- Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit
Glenarvan.

-- Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.

-- Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer
le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher
toujours vers l’est?

-- Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien
n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document
sera pour lui une histoire fantastique.

-- Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne
comprendra pas, ou l’historien?

-- Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore
de mon espagnol!

-- Eh bien, essayez, mon digne ami.

-- Essayons.»

Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours
fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de
traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à
demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.

Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il
se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en
cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus,
le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le
sable, il traça une carte géographique où se croisaient des
latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où
s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un
tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille,
sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe
dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui
fondait en eau, et regarda le patagon.

«A-t-il compris? demanda Glenarvan.

-- Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris,
j’y renonce.»

Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux
restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent
effaçait peu à peu.

«Eh bien?» lui demanda Paganel.

Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire
ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir
à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses
démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un
geste.

«Vous cherchez un prisonnier? dit-il.

-- Oui, répondit Paganel.

-- Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se
couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par
une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.

-- Oui, oui, c’est cela.

-- Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de
la vaste mer les secrets du prisonnier?

-- Dieu lui-même.

-- Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une
certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut,
jusqu’au soleil!»

Paganel, t_rio_mphant dans la personne de son élève, traduisit
immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.

«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon
pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»

Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu
dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens
des pampas.

Paganel fit la demande, et attendit la réponse.

«Peut-être», dit le patagon.

À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept
voyageurs. On l’interrogeait du regard.

Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet
interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le
grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne
sortît de ses lèvres.

Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de
telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi
dire, dans leur langue naturelle.

«Et ce prisonnier? demanda Paganel.

-- C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.

-- Vous l’avez vu?

-- Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens.
C’était un brave! Il avait un coeur de taureau!

-- Un coeur de taureau! dit Paganel. Ah!

Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme
courageux!

-- Mon père!» s’écria Robert Grant.

Puis, s’adressant à Paganel:

«Comment dit-on «_c’est mon père_» en espagnol? lui demanda-t-il.

-- _Es mio padre_», répondit le géographe.

Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix
douce:

«_Es mio padre!_

-- _Suo padre!_» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.

Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le
considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent
était empreint d’une paisible émotion.

Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.

Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en
avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la
fois dans son esprit.

Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que
l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui
parcourent le pays entre le Colorado et le _rio _Negro.

«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.

-- Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.

-- Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?

-- Oui.

-- Et quel est ce cacique?

-- Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme
à deux coeurs!

-- C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel,
après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la
langue patagone. -- et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-
il.

-- Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.

-- Et quand en avez-vous entendu parler?

-- Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux
étés dans le ciel des pampas!»

La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait
exactement avec la date du document. Mais une question restait à
poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.

«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait
pas trois?

-- Je ne sais, répondit Thalcave.

-- Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?

-- Rien.»

Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les
trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui
résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les
indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de
sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la
phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait
évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les
voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est.
La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces
sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol
argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité
parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans
quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares
artificielles creusées de la main des indiens. À de longs
intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que
perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme
une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques
bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et
toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà
l’infertilité du sol.

Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le _rio_-
Colorado. Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent
une telle diligence, que le soir même, par 69°45’ de longitude,
ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom
indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un
long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son
embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la
masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par
imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène
n’est pas encore parfaitement déterminée.

En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se
baigner «géographiquement».

Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de
les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des
neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du
fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le
traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de
toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des
lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe
put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.

Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du
Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à
défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les
montagnes du Tibet.

Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28
octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et
même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié,
jamais panorama plus insignifiant.

Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des
«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes
permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux
s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement
minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui
fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes
argentines.

On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne,
n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens
sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à
coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes,
exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas
désavouée un compositeur de l’avenir.


Chapitre XVII
_Les pampas_

La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième
degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine
araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement
à cette région.

Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages
substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect
particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de
terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le
géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait
ces terrains de l’époque tertiaire.

Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que
les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et
sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de
ces contrées.

La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les
savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a
des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province
de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant
l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée
dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant
l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température
plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de
la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente
sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à
de brusques excès, à des modifications rapides qui font
incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes
thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril
et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à
cette époque de l’année, le temps était très sec et la température
fort élevée.

On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol,
enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité
parfaite; plus de _médanos_, ni le sable dont ils se formaient, ni
la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les
chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-
brava», l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux
indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus
en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des
saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se
plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se
délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait,
et se désaltérant pour l’avenir.

Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les
«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure
tue un boeuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-
dessus des broussailles et aidait son maître à frayer un passage
aux chevaux qui le suivaient.

Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc
facilement et rapidement.

Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie;
pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde.
Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément
prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il
n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces
enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour
prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il
n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe
peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable,
et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.

Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant
les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de
longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des
chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de
boeufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en
ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout
de forces et tombant peu à peu sur la route.

Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de
squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi
qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave,
qui ne fut point embarrassé de lui répondre.

Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du
patagon intriguèrent fort leurs compagnons.

«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.

-- Le feu du ciel, répondit le géographe.

-- Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin;
un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!

-- Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois,
d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous,
par leurs fureurs.

Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!

-- Il fait bien chaud, dit Wilson.

-- Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à
l’ombre.

-- Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui
me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.

-- Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement
de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.

-- Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très
affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon?
Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.

-- Non, _mylord_, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur,
c’est une bonne chose.

-- L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en
lançant vers le ciel la fumée de son cigare.

Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un
entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de
chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi
pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la
nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à
redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les
malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent
pour s’échapper.

À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de
cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y
avait un banc, un grabat de cuir de boeuf, une marmite, une broche
et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage
dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en
une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les
boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de
Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui
accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut
déclaré excellent.

Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente
et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de
cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement
la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit
courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent
d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous
cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De
gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question.
Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les
aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de
vaches, de taureaux et de boeufs. Ces animaux sont d’ailleurs
d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge
qui distingue leurs congénères européens.

«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une
république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop
française peut-être.

Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent
dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa
monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place
à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de
neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la
terre. Des _chanares_ rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un
vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà
et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile
de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était
épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places,
arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux
regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante
sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit
remarquer.

«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours
de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écoeurant à la
longue.

-- Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le
major.

-- Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons
bien quelque rivière sur notre route.»

Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de
dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les
sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait
à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son
attention.

Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une
odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon;
nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc
assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur
d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins
Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait
quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse
suivante:

«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or,
pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme
en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas
sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et
l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de
près de soixante-quinze milles.

-- Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu
convaincu.

-- Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces
conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent
souvent un développement considérable.

-- Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.

-- Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les
chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.

-- Et dans quel but?

-- Ils prétendent, -- je ne sais jusqu’à quel point cette
prétention est fondée, -- qu’après un incendie des pampas les
graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier
le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt
que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes,
sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les
troupeaux.

-- Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à
quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?

-- Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?

-- Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur
affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-
il arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?

-- Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction
visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais
pas fâché d’assister à un pareil spectacle.

-- Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la
science jusqu’à se faire brûler vif.

-- Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas
De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes
en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques
toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas
l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes voeux!»

Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il
rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du
soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux
haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y
avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque
rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur
le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de
se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest
chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés,
demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle
pluie de feu le terrain calciné des pampas.

Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne
manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora
ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que
l’on rencontrerait quelque _rio_ sur la route, il s’était trop
avancé. En effet, non seulement les _rio_s manquaient, car la
planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les
mares artificielles creusées de la main des indiens étaient
également taries.

En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en
mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui
demanda où il comptait trouver de l’eau.

«Au lac Salinas, répondit l’indien.

-- Et quand y arriverons-nous?

-- Demain soir.»

Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun
comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour,
et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de
maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui,
en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits
insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du
sud-ouest.

Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères
de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du
sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta
fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses
piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant
que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les
naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à
deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.

Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube
naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac
Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif,
et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration
avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte,
et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du
vent du nord, ce simoun des pampas.

Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant
interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en
signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut
appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces
indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du _Britannia_.
Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa
route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour
pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses
ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en
état.

Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait
seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon.
Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait
facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à
cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur
front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur
olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.

Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et
portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes,
_bolas_ et _lazos_.

Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.

Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et
gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.

Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement,
faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.

«Les lâches! s’écria Paganel.

-- Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.

-- Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.

-- Gauchos, répondit le patagon.

-- Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses
compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre
tant de précautions!

-- Pourquoi cela? dit le major.

-- Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.

-- Vous croyez, Paganel?

-- Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se
sont enfuis.

-- Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit
Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes,
quels qu’ils fussent.

-- C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin
d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et
redoutables bandits.

-- Par exemple!» s’écria Paganel.

Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si
vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira
cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:

«Je crois que vous avez tort, Paganel.

-- Tort? Répliqua le savant.

-- Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et
Thalcave sait à quoi s’en tenir.

-- Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec
une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des
pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une
brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.

-- Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.

-- Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?

-- Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en
insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à
votre prochaine édition.»

Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses
connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.

«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin
d’errata de cette espèce!

-- Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.

-- Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.

-- Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.

La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et
sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan
jugea à propos d’intervenir.

«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de
l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»

Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait
facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à
sourire et dit tranquillement:

«C’est le vent du nord.

-- Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord
a à faire dans tout ceci?

-- Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord
qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il
irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de
l’Amérique.

-- Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et
il partit d’un éclat de rire.

Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la
discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention
lui parut un peu trop plaisante.

«Ah! vraiment, _mylord_, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?

-- Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre
bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la
campagne de Rome!

-- Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut
commettre des crimes?

-- Je ne dis pas précisément cela.

-- Dites tout de suite que je veux vous assassiner!

-- Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir,
j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un
jour!»

Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors
Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise
humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.

À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant,
signala les _barrancas_ du lac tant désiré. Un quart d’heure
après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là
l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.


Chapitre XVIII
_À la recherche d’une aiguade_

Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent
aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient
autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux
contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion.
Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé
tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait
plus qu’un immense miroir resplendissant.

Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac
Salinas il entendait parler des _rio_s d’eau douce qui s’y
précipitent en maint endroit.

Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui.
L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale,
quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du
Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans
les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La
soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la
fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah»,
sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et
abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs
épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du
lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux
secs.

Lorsque chacun eut pris place dans le _roukah_, Paganel interrogea
Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire.
Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots,
cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave
parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.

Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les
bras.

«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il
conseillait de nous séparer.

-- Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les
chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un
pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du
trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les
devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini,
qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici.
Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs
compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils
reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.

-- Et alors? demanda Tom Austin.

-- Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-
quinze milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la
sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.

-- L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans
retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau,
et j’offre d’accompagner Thalcave.

-- Oh! _Mylord_, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi
d’une partie de plaisir.

-- Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?

-- Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller
en avant. Voulez-vous... _Mylord_?... Je vous en prie.

-- Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se
séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien
maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et
limpide.

-- Eh bien, et moi? dit Paganel.

-- Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez
avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le
trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout
entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous
ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis
que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave
Jacques Paganel.

-- Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un
commandement supérieur.

-- Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous
conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple,
sur les bords de l’océan Pacifique!

-- Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant
Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment
comprendrez-vous le langage de Thalcave?

-- Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous
n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots
espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une
circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la
sienne.

-- Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.

-- Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut,
jusqu’à l’heure du départ.»

On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on
dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de
rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de
carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement
une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.

Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan
et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière
ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de
satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois
cavaliers se mirent en selle.

«Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady.

-- Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel.

Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non
sans un certain serrement de coeur, le détachement confié à la
sagacité du géographe.

Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une
plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix
pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-
mammel», et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude.

Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons
solaires avec une étonnante intensité.

L’oeil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces
glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite
fait de le détromper.

Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes
étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière
qui intéressait le regard.

À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra
Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini
forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un
aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-
Roy, qui commandait alors l’expédition du _Beagle_, est d’une
fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les
meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest
des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu
de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo»,
sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière
sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le
«quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent
à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois
indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême
facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro»,
dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin
le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs
son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent
s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté
souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre
l’hostilité des indiens.

Certes, on devait croire que des _rio_s abondants descendaient des
croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de
fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont
jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait
faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait
donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans
l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus
rapprochée.

Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes
sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres.
Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni
les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau
les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en
poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan
et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple,
le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle,
donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens.

Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant.

En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples,
les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux
fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri
encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent
cavalier et méritait les compliments de l’indien.

«Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te
féliciter! Il t’applaudit, mon garçon.

-- Et à quel propos, _mylord_?

-- À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval.

-- Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui
rougit de plaisir à s’entendre complimenter.

-- C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop
modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un
sportsman accompli.

-- Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un
marin, que dira-t-il?

-- L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas
de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons
cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir
solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les
mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien
n’est plus naturel.

-- Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra,
_mylord_, quand vous l’aurez sauvé!

-- Tu l’aimes bien, Robert?

-- Oui, _mylord_. Il était si bon pour ma soeur et pour moi! Il ne
pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous
les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de
bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand
vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme
elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas?

-- Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.

-- Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se
parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses
genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux
refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me
revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah! _Mylord_, que
nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien
aimer son père!

-- Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout
ému des paroles échappées de ce jeune coeur.

Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur
allure et cheminaient au pas.

«Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques
instants de silence.

-- Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a
mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui.

-- Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant.

-- Certes.

-- Savez-vous une chose, _mylord_?

-- Parle d’abord, et je te répondrai.

-- C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que
j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine
Mangles, et M Paganel, et les matelots du _Duncan_, si courageux
et si dévoués!

-- Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan.

-- Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous?

-- Non, par exemple, je ne le sais pas!

-- Eh bien, il faut l’apprendre, _mylord_», répondit Robert, qui
saisit la main du lord et la porta à ses lèvres.

Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne
continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les
retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne
pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière.

On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que,
Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir.
À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en
pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’_alfafares_,
sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil.

Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne
diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des
conséquences désastreuses.

Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini
était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si
toutefois un coeur indien a jamais entendu sonner l’heure du
désespoir.

Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et
l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au
pas, ils ne pouvaient faire mieux.

Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures,
Thaouka pouvait le transporter aux bords du _rio_. Il y songea
sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses
deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les
devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée.

Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir
violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas;
il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y
contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec
son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait
du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes
raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka
se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein.

Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins
compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes
supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait
avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle
eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y
méprendre: l’eau n’était pas loin.

Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences
de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à
comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite
de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un
pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil.

«L’eau! dit Glenarvan.

-- L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.

Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres
bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une
irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint
le _rio_ de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent
jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.

Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain
involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre.

«Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein _rio_.

-- Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait
pas d’exemple.

On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées.

Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à
petites gorgées, mais «long comme un _lazo_», suivant l’expression
patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le
_rio_ n’y passât tout entier.

«Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur
espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver
une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois!

-- Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert.
On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de
souffrances.

-- Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les
outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux
attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et
en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis
seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon
repas.»

Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour
chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé
sur les bords du _rio_ une «_ramada_», sorte d’enceinte destinée à
parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement
était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas
de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des
compagnons de Thalcave.

Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein
soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau.

«Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper.
Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont
envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se
plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps
perdu. Es-tu prêt, Robert?

-- Oui, _mylord_», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil
à la main.

Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la
Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des
plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les
«tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des
gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des
râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert
magnifique.

Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais
Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit
comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que
quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux
du monde.

Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour
le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la
pampa.

Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils
et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si
violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très
craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut
impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se
rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne
laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine
de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort
adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très
bon à manger, qui valait son coup de fusil.

En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer,
abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa
part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des
édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à
pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long.
Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une
chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et
dont la rapidité est merveilleuse.

L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la
course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à
l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou
eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet
de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas
d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent
autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En
quelques secondes, elle gisait à terre.

On rapporta donc à la _ramada_, le chapelet de bartavelles,
l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de
Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-
dire dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces.
Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire
avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons
ardents.

Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer
les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de
résistance.

Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de
fourrage sec, amassé dans la _ramada_, leur servit à la fois de
nourriture et de litière.

Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien
s’enveloppèrent de leur _poncho_, et s’étendirent sur un édredon
d’_alfafares_, le lit habituel des chasseurs pampéens.


Chapitre XIX
_Les loups rouges_

La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre
des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la
terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À
l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une
brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer
comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre.
Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du
jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire
des pampas.

Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune.
Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un
profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient
couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait
debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à
l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un
calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons
du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières
lueurs dans la silencieuse obscurité.

Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil,
l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils
abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait
évidemment à surprendre quelque son imperceptible.

Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible
qu’elle fût d’habitude.

Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des
jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont
pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière
hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide
regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et
son inquiétude s’accrut encore.

En effet, toute cette litière sèche d’_alfafares_ devait se
consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux
audacieux.

Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les
événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur
les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’oeil immobile, dans la
posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au
sommeil.

Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le
silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un
étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct
naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain.

Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un
hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la
_ramada_. Le patagon se redressa soudain.

«Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il.

Il se leva et vint examiner attentivement la plaine.

Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave
entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de
_curra-mammel_. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se
croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient
tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le
miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute
ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit
venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne
s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il
arma sa carabine, et vint se placer en observation près des
premiers poteaux de l’enceinte.

Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange
d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La
détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent
clameurs épouvantables.

Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent.

«Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant.

-- Des indiens? dit Glenarvan.

-- Non, répondit Thalcave, des «aguaras.»

Robert regarda Glenarvan.

«Des _aguaras_? dit-il.

-- Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.»

Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci
leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de
hurlements.

Robert fit involontairement un pas en arrière.

«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan.

-- Non, _mylord_, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de
vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.

-- Tant mieux. Ces _aguaras_ sont des bêtes assez peu redoutables,
et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas.

-- Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y
viennent!

-- Et ils seront bien reçus!»

En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne
songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de
carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par
centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne
pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux.

Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut
aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa.
Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille
d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge
cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court
tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très
vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et
poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa
tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute
particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux,
car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros
bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est
pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces
animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar
ou jaguar que l’on peut attaquer face à face.

Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des
ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se
méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la
Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de
cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son
gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très
alarmante.

Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les
chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur.
Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et
prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer
qu’en faisant entendre un sifflement continu.

Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre
l’entrée de la _ramada_. Leurs carabines armées, ils allaient
faire feu sur le premier rang des _aguaras_, quand Thalcave releva
de la main leur arme déjà mise en joue.

«Que veut Thalcave? dit Robert.

-- Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan.

-- Pourquoi?

-- Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!»

Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison
plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa
poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide.

«Eh bien? dit Robert.

-- Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse
aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et
de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!»

L’enfant ne répondit rien.

«Tu n’as pas peur, Robert?

-- Non, _mylord_.

-- Bien, mon garçon.»

En ce moment, une nouvelle détonation retentit.

Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups,
qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à
cent pas de l’enceinte.

Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place;
celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les
matières combustibles, les entassa à l’entrée de la _ramada_, et y
jeta un charbon encore incandescent.

Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel,
et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement
éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors
de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister.
Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par
la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer
Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net.

Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et
s’y brûlèrent les pattes.

De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter
cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de
cadavres jonchaient déjà la prairie.

Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement
moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la
barrière de feu se dresserait à l’entrée de la _ramada_,
l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire,
quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient
à la fois?

Glenarvan regarda Robert et sentit son coeur se gonfler. Il
s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait
un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main
n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut
des loups irrités.

Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation,
résolut d’en finir.

«Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb,
ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre
un parti.»

Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots
d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien
une conversation souvent interrompue par les coups de feu.

Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se
comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les moeurs
du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter
les mots et les gestes du patagon.

Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à
Robert la réponse de Thalcave.

Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque
désespérée.

«Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant.

-- Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever
du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il
rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête
lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes!

-- Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour!

-- Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons
plus le faire à coups de fusil.»

Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup
s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait
la flamme et en ressortait rouge de sang.

Cependant les moyens de défense allaient manquer.

Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la
dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux
assiégés que cinq coups à tirer.

Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux.

Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux
qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger
n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais
Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective
horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut
pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il
le serra contre son coeur, il colla ses lèvres à son front, tandis
que des larmes involontaires coulaient de ses yeux.

Robert le regarda en souriant.

«Je n’ai pas peur! dit-il.

-- Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans
deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! -- bien,
Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où
l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient
de franchir la barrière ardente.

Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande
des _aguaras_ qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la
_ramada_.

Le dénoûment de ce drame sanglant approchait; le feu tombait peu à
peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée
jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi
reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore
quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans
l’enceinte.

Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un
ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa
les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer
silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi,
impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan
n’osait l’interroger.

En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups.
Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants
jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur
la plaine.

«Ils s’en vont! dit Robert.

-- Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits
du dehors.

Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.

Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie
assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs
sombres tanières.

Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée.

Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la _ramada_, mais ses
nouvelles manoeuvres allaient créer un danger plus pressant
encore. Les _aguaras_, renonçant à pénétrer par cette entrée que
défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la _ramada_,
et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté
opposé.

Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi
pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes
vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant
leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle.
Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le
défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant
une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses
regards se portèrent sur l’indien.

Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la
_ramada_, s’était brusquement rapproché de son cheval qui
frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin,
n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus
s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le
regardait faire avec une sinistre épouvante.

«Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler
ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle.

-- Lui! Jamais!» dit Robert.

Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis,
mais de les sauver en se sacrifiant pour eux.

Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux,
pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris
son maître.

Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son
cheval, lui prit le bras d’une main convulsive.

«Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors.

-- Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon.

Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient:

«Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite.

-- Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan.

-- Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à
Robert d’une voix brisée par l’émotion:

«Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous!
Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en
l’attirant sur lui!

-- Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du
patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas!

-- Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.»

Et se tournant vers l’indien:

«Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et
serrés contre les poteaux.

-- Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces
paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval.

-- Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas,
Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui
de rester près de toi.»

Puis, saisissant la bride de Thaouka:

«Ce sera moi, dit-il, qui partirai!

-- Non, répondit tranquillement le patagon.

-- Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride
des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie,
Thalcave!»

Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et
le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés
cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni
Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné
Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine
libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre
qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la
manoeuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui
restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour
employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et
de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer,
quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il
se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté,
il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis
qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve, _mylord_!»

Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps
d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka,
disparaissait dans les ténèbres.

«Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan.

Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un
hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les
traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique
rapidité.

Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la _ramada_. Déjà
la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils
purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les
ombres de la nuit.

Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les
mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme
accoutumé.

«Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en
approuvant d’un signe de la tête.

-- Et s’il tombe? dit Glenarvan.

-- Il ne tombera pas!»

Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre
lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche
de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les
chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer
ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et
qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de
Robert.

À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre.

Le moment de partir était arrivé.

«En route», dit l’indien.

Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert.
Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la
ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter.
Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse,
cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer
son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son
cheval sous l’éperon.

Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations
régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance.

«Ce sont eux», s’écria Glenarvan.

Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus
rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le
détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine
de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le
superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître.

«Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une
indicible expression de tendresse.

Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les
bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer
sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant.

«Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan.

-- Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!»

L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour
remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il
l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du
fier animal.

Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert:

«Un brave!» dit-il.

Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras:

«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi
tenter cette dernière chance de te sauver?

-- _Mylord_, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive
reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a
déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»


Chapitre XX
_Les plaines argentines_

Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin,
Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf
peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est
qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à
peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du
matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses
abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre
la violence de l’attaque et la vigueur de la défense.

Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un
déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la _ramada_. Les filets de
nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa
carapace, un mets délicieux.

«En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de
l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.»

Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau
limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités
digestives d’une grande supé_rio_rité.

À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les
fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres
de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien
restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps,
ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays
plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul
incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3
novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des
longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les
frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la
baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours,
quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du
chemin, se trouvaient heureusement franchis.

Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare
les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que
Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne
doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons
d’esclavage.

Des quatorze provinces qui composent la république argentine,
celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus
peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud,
entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.

Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement
salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes
arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque
parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.

Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs
constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration
notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept
degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la
Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes
et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir
tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait
avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le
pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot
plus juste, «déshabité.»

Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes,
faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.

Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers
roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des
«tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces
jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux
étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs
épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se
balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis»,
et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en
troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu.
On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes
tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville.
Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des
voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.

«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler
un flamant.

-- Bon! dit le major.

-- Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.

-- Profitez-en, Paganel.

-- Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de
témoins.»

Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea,
suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des
phénicoptères.

Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il
n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les
flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les
observait attentivement à travers ses lunettes.

«Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-
vous vus voler?

-- Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on
ne pouvait faire moins.

-- Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches
empennées?

-- Pas le moins du monde.

-- Pas du tout, ajouta Robert.

-- J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela
n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon
illustre compat_rio_te Chateaubriand, d’avoir fait cette
comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah!
Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse
figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et
ne l’emploie qu’à la dernière extrémité.

-- Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major.

-- Enchanté.

-- Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre
Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»

Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en
grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas
comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer
l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif
étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète
ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien.
Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:

«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons
guère à nous entendre!»

Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et
se retournant vers Glenarvan:

«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement
bizarre.

-- Lequel?

-- C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces
plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit
qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit
qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de _zorillo_ et
leurs fouets en cuir tressé.

-- Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?

-- Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.

-- Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des
pampas?

-- Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre
leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques
Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.

-- Quels sont ces gens-là?

-- Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une
trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des
sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un
indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie
aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec
Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils
font généralement le métier de _salteadores_.

-- Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?

-- Je vais le savoir», répondit Paganel.

Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:

«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre
route à l’est jusqu’au fort indépendance, -- c’est notre chemin, -
- et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous
saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine
argentine.

-- Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.

-- Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de
milles.

-- Et nous y arriverons?...

-- Après-demain soir.»

Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un
indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu.
Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance
toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si
Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été
entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas
d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la
piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de
Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on
trouverait à qui parler.

Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour
une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon.
C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs
campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le
lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations
sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne
pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la
cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur
rapide allure.

À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier
anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud
contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra
pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers
le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien
armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se
laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable
rapidité. Glenarvan était furieux.

«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la
dénomination qui avait amené une discussion entre le major et
Paganel.

«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du
nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces
animaux-là?

-- Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.

-- Et de là à en être, mon cher savant?

-- Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»

L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta
point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très
curieuse observation.

«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une
rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se
trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est
tout le contraire. Ces gens-là ont l’oeil particulièrement
méchant.»

Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour
caractériser la race indienne.

Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton
serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des
surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on
campait dans une vaste _tolderia_ abandonnée, où le cacique
Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À
l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon
reconnut que la _tolderia_ n’avait pas été occupée depuis
longtemps.

Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la
plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil
furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de
marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner,
particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.

Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la
plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire
américain. Il y avait là des _azedarachs_, des pêchers, des
peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls,
vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes
enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et
s’engraissaient par milliers boeufs, moutons, vaches et chevaux,
marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de
grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le
sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient
admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On
le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias,
qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous
leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.

Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs
troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux
dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la
famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa
ont tout du grossier marchand de boeufs, rien du patriarche des
temps bibliques.

C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce
sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine
d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à
intéresser le major, qui ne s’en cacha point.

Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de
mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias,
de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les
saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide
qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si
parfaite que l’oeil ne pouvait s’y habituer.

Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs
estancias, et aussi un ou deux saladeros.

C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de
succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher.
Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se
salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces
travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les
animaux au corral; ils les saisissent avec le _lazo_, qu’ils
manient habilement, et les conduisent au saladero; là, boeufs,
taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et
décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre
sans résistance.

L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier
périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une
férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un
affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un
saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une
atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces
d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements
prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras,
grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de
vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore
palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros
étaient muets, paisibles et inhabités.

L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.

Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au
fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et
suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes
graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et
défendues par des fossés profonds; la maison principale était
pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants,
organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les
pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les
renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver
au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le _rio_
de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu.
Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus
gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village
apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés
du fort indépendance.


Chapitre XXI
_Le fort indépendance_

La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de
la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à
toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa
texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous
l’influence de la chaleur interne.

Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de
gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a
donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-
Ayres, et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les
_rio_s nés sur ses pentes.

Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-
lieu est le village de Tandil, situé au pied des croupes
septent_rio_nales de la sierra, sous la protection du fort
indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important
ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait
ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques
français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui
fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion
inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à
protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut
élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier
ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le
mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de
l’Amérique du sud.

C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen
de ses «galeras», grandes charrettes à boeufs très propres à
suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec
Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:

Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les
salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de
l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de
laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.

Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez
confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour
s’instruire dans ce monde et dans l’autre.

Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les
renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le
fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de
troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à
l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le
major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent
vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur
une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez
mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans
difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême
sécurité.

Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du
fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus
jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et
de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur
uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par
une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais,
il n’était point question; la douceur de la température autorisait
d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel
eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons.
Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un
sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.

Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le
caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce
devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient
sous les ordres du treizième.

Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique
argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants
dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de
voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements
de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du
caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant
géographe.

«Voilà qui est particulier», dit-il.

Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des
bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur
nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le
temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de
la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se
dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.

Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était
un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les
moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux
grisonnants, l’oeil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait
juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa
pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure
_sui generis_ des vieux sous-officiers de son pays.

Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan
et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait
de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.

Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait
l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit
d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:

«Un français?

-- Oui! Un français! répondit Paganel.

-- Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta
le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur
inquiétante.

-- Un de vos amis? demanda le major à Paganel.

-- Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des
amis dans les cinq parties du monde.»

Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant
qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux
commandant.

Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses
affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était
pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme
avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne
lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du
moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un
nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses
visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort
indépendance était un sergent français, ancien compagnon de
Parchappe.

Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté,
et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement
argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se
nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas
espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans
le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service
dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui
nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien
entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis
de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que
l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de
Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout
entière.

«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan!
Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»

Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et
présenta les armes avec une grâce parfaite.

«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou
brigadier général!»

Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le
contredire ni sur la supé_rio_rité du métier des armes, ni sur
l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux,
et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est
illusion.»

Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand
étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de
paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le
commandant.

Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français
finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé
ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à
être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne
personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer
toutefois, à propos d’une indienne.

Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à
ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était
l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en
français tout ce voyage à travers les pampas et termina en
demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le
pays.

«Ah!... Personne!... Répondit le sergent en haussant les épaules.
Effectivement!... Personne!... Nous autres, bras croisés... Rien à
faire!

-- Mais pourquoi?

-- Guerre.

-- Guerre?

-- Oui! Guerre civile...

-- Guerre civile?... Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se
mettait à «parler nègre.»

-- Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le
sergent.

-- Eh bien?

-- Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du
général Flores. Indiens pillards, pillent.

-- Mais les caciques?

-- Caciques avec eux.

-- Quoi! Catriel.

-- Pas de Catriel.

-- Et Calfoucoura?

-- Point de Calfoucoura.

-- Et Yanchetruz?

-- Plus de Yanchetruz!»

Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un
air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié,
une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention
du Brésil, décimait les deux partis de la république.

Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne
pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le
sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas
cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des
provinces argentines.

Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les
plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était
prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux
jusqu’aux frontières du nord.

Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une
recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites
septent_rio_nales de la pampa?

C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement
débattue.

Cependant, une question importante pouvait encore être posée au
sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses
amis se regardaient en silence.

«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent
retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»

Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait
appel à ses souvenirs.

«Oui, dit-il enfin.

-- Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.

Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.

«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un oeil avide.

-- Il y a quelques années, répondit Manuel, oui... C’est cela...
Prisonniers européens... Mais jamais vus...

-- Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez... La date
du naufrage est précise... Le _Britannia_ s’est perdu en juin
1862... Il y a donc moins de deux ans.

-- Oh! Plus que cela, _mylord_.

-- Impossible, s’écria Paganel.

-- Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe... Il s’agissait de
deux hommes.

-- Non, trois! dit Glenarvan.

-- Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.

-- Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?

-- Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non... Un
français et un italien.

-- Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.

-- Oui! Et j’ai appris depuis... Français sauvé.

-- Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux
lèvres du sergent.

-- Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.

Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air
désespéré.

«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!

-- Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet
qu’impatienté.

-- Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il
faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une
fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de
mes compat_rio_tes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut
effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui
plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du
Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs
mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry
Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»

Un profond silence accueillit cette déclaration.

L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la
nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son
évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre
évidente.

Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit
alors la parole:

«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs?
demanda-t-il au sergent français.

-- Jamais, répondit Manuel... On l’aurait appris à Tandil... Je le
saurais... Non, cela n’est pas...»

Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au
fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans
avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main
avec lui.

Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses
espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux
humides de larmes.

Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler.
Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne
desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé
dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse
piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur
si excusable.

On rentra à la fonda.

Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et
dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées,
tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir
en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on
rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer?
Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains
des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été
certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait
échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de
Tandil à Carmen, à l’embouchure de _rio_ Negro. Or, entre
trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit.
Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans
tarder, le _Duncan_, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.

Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la
foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées.
Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui
arracher une interprétation nouvelle.

«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il
s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du
capitaine et sur le lieu de sa captivité!

-- Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du
poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les
pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit
le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques
Paganel!»


Chapitre XXII
_La crue_

Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance
des rivages de l’Atlantique.

À moins de retards imprévus, et certainement improbables,
Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le _Duncan_. Mais
revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si
complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à
cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses
ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire
seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les
relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à
huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la
sierra Tandil.

Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son
caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet
insuccès d’une âme tranquille; son coeur battait à se rompre, et
sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait
de toutes les façons les mots du document pour en tirer un
enseignement nouveau.

Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le
major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un
homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom
Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À
un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de
la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.

«Un mauvais présage, dit Wilson.

-- Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.

-- Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici»,
répliqua sentencieusement Wilson.

Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et
retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à
la mer. À chaque pas, des _rio_s limpides arrosaient cette fertile
contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol
reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une
tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient
passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son
long tapis de verdure.

Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là,
prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées
par la haute température des journées précédentes et disposées par
nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles.
D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y
règne en maître rendaient le climat de cette contrée
particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la
grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur.
Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas,
et, le soir, les chevaux, après avoir allégrement fourni une
traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes
«canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri
manquait. Les _poncho_s servirent à la fois de tentes et de
couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en
tint aux menaces, fort heureusement.

Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des
eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité
suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les
uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la
route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau
bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux
purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants,
nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les
obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être
engagé.

Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant.
En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille,
revint au galop, et s’écria:

«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!

-- Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?

-- Oui, oui, tout au moins un taillis.

-- Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant
les épaules.

-- Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà
un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme
du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!

-- Mais il parle sérieusement, dit le major.

-- Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»

Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un
immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à
perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais
étrange.

«Eh bien? dit Robert.

-- Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers
l’indien et l’interrogeant.

-- Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les boeufs sont
dessous.

-- Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans
cette boue?

-- Oui», fit le patagon.

En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol
ébranlé par sa course; des centaines de boeufs venaient de périr
ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui
se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être
ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait
de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait
les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après,
le champ de cornes restait à deux milles en arrière.

Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses
qui ne lui semblait pas ordinaire.

Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande
taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon;
mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt
sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore,
puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de
quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait
prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce
qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel
et inquiéta Glenarvan.

Le savant fut donc invité à interroger l’indien.

Ce qu’il fit aussitôt.

Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée
d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le
métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé.
Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait
toujours des passes praticables.

«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.

-- Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!...

-- Est-ce que les _rio_s des sierras grossis par les pluies ne
débordent jamais?

-- Quelquefois.

-- Et maintenant, peut-être?

-- Peut-être!» dit Thalcave.

Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit
connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.

«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.

-- Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.

-- Marcher vite», répondit l’indien.

Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se
fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la
dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la
plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux
envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc
de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une
inondation eût immédiatement transformés en lac.

On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se
déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures,
les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie
tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle
occasion ne se présenta de se montrer philosophe.

Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le
recevoir stoïquement. Les _poncho_s étaient ruisselants; les
chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont
engorgées; la frange des _recados_ semblait faite de filets
liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le
sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient
dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du
ciel.

Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils
arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu
difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des
voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses
compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans
cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien
des pampas.

Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur
fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au
dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges
gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt
fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau.
Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.

L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au _charqui_ humide
et ne perdit pas un coup de dent.

L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à
Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais
cela ne prit pas.

«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»

Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette
circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un
oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du
rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du
vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux
chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du
ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante
cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le
premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de
lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous
la garde de Dieu.

Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans
accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours
veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le
mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner
le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et
l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche
conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques,
les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses
«banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte,
pensa, non sans raison, que les _rio_s Grande et Vivarota, où se
drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être
confondus dans un lit large de plusieurs milles.

Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il
s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver
asile?

L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point
culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des
eaux devait être rapide.

Les chevaux furent donc poussés à fond de train.

Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux
puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il
bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.

Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes
d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les
planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses
naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec
violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le
maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de
sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant
l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien
qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses
jambes.

«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues
si voraces des eaux argentines?

-- Non, répondit l’indien.

-- Il s’effraye donc de quelque danger?

-- Oui, il a senti le danger.

-- Lequel?

-- Je ne sais.»

Si l’oeil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka,
l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un
murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait
entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par
rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux,
fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-
d’aile; les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les
premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des
beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un
demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui,
se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de
bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.

C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des
tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de
la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence
les flots de l’océan.

«_Anda, anda!_ cria Thalcave d’une voix éclatante.

-- Qu’est-ce donc? dit Paganel.

-- La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval
qu’il lança dans la direction du nord.

-- L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête,
volèrent sur les traces de Thaouka.

Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et
large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en
océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les
touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et
formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par
nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait
évidemment eu rupture des _barrancas_ des grands fleuves de la
Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du _rio_
Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.

La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un
cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une
nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain
un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon.
Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop
échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.

Glenarvan regardait souvent en arrière.

«L’eau nous gagne, pensait-il.

-- _Anda, anda!_» criait Thalcave.

Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.

De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui
traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans
les crevasses du sol.

Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On
les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours.
Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations
annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux
milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea
cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les
fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils
venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur
course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux,
noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême
difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et
voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer.
Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six
pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre
les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée
montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces
cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur
salut n’était plus dans leurs mains.

Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul
les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale
à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt
milles à l’heure.

Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit
entendre.

«Un arbre, dit-il.

-- Un arbre? s’écria Glenarvan.

-- Là, là!» répondit Thalcave.

Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une
espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu
des eaux.

Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités.

Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner
à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais
les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les
portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un
hennissement étouffé et disparut.

Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.

«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.

-- Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont
solides.

-- Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le
jeune Grant.

-- Il va, _mylord_! Il va! Il nage comme un poisson!

-- Attention!» dit le major d’une voix forte.

Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une
vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les
fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout
disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant
plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses.
Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des
eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka
portant son maître, avaient pour jamais disparu.

«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras
et nageait de l’autre.

-- Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne
suis pas fâché...»

De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre
homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte
d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une
coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.

Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide
élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se
laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une
énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de
l’arbre où portait le courant.

L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il
fut atteint par la troupe entière.

Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut
s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.

L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les
branches mères prenaient naissance.

Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son
cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras
puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais
Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.

Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa
longue crinière, il l’appelait en hennissant.

«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.

-- Moi!» s’écria l’indien.

Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix
brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait
au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers
le brumeux horizon du nord.


Chapitre XXIII
_Où l’on mène la vie des oiseaux_

L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver
refuge ressemblait à un noyer.

Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.

En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les
plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé
au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des
rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon.
Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.

Cet _ombu_ mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait
couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout
cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se
trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces
branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient
l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés,
enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un
impénétrable abri.

La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près
horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses
feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette
île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à
l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la
circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés,
de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur
partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux
innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient
l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à
travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc
de cet _ombu_ portait à lui seul une forêt tout entière.

À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes
ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante
usurpation de domicile.

Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet _ombu_
solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux,
des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _picaflors_, oiseaux-
mouches aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent,
il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses
fleurs.

Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune
Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent
de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait
alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait
un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de
toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne
purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la
plaine liquide; l’_ombu_, seul au milieu des eaux débordées,
frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord,
passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés,
des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho
démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des
estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et
sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui
se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.

Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira
l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui
disparaissaient dans l’éloignement.

«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers
le courageux patagon.

-- Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons
rejoindre son honneur.»

Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les
trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là,
Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à
cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson
rendit compte de sa visite à la cime de l’_ombu_. Tous partagèrent
son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la
question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou
Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’_ombu_
était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne
céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation
croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression
du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.

Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen
d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les
divers niveaux d’eau.

La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus
grande élévation. C’était déjà rassurant.

«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.

-- Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.

-- Faire notre nid! s’écria Robert.

-- Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque
nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.

-- Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?

-- Moi», répondit le major.

Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était
confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux
branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas
mouillées, mais rebondies.

«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous
songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de
tout oublier.

-- Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le
major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!

-- J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si
distrait!

-- Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.

-- La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac
Nabbs.

-- Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment
diminué d’ici vingt-quatre heures.

-- Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme,
répliqua Paganel.

-- Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.

-- Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.

-- Et du feu? dit Wilson.

-- Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.

-- Où?

-- Au sommet du tronc, parbleu!

-- Avec quoi?

-- Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.

-- Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à
une éponge mouillée!

-- On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un
rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir
de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?

-- Moi!» s’écria Robert.

Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans
les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva
de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon
de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors
d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine
ces matières c_ombu_stibles, qui furent déposées sur une couche de
feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de
l’_ombu_. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger
d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de
bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer
le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes
écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par
un mouvement rapide, il fit au moyen de son _poncho_ un violent
appel d’air.

Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva
du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que
les _poncho_s accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du
vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait
songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-
être que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions
étaient fort restreintes. L’_ombu_ ne produisait aucun fruit;
heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’oeufs
frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches,
sans compter leurs hôtes emplumés.

Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.

Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il
s’agissait de procéder à une installation confortable.

«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée,
dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison
est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner.
J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois
bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du
monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et
nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et
autres animaux.

-- Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.

-- J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.

-- Et moi, les miens, répondit Robert.

-- À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le
moyen de fabriquer la poudre?

-- C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en
parfait état.

-- Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.

-- De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il
me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.

-- Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.

-- Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur
ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.

-- Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait
partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons,
l’un portant l’autre.

-- À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le
major.

-- À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et
maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je
vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-
haut un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai
au courant des choses de ce monde.»

On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de
branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de
feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la
couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.

Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt
chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors,
mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter
avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine
Grant. Si les eaux se retiraient, le _Duncan_, avant trois jours,
reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux
matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il
semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée
de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était
irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle
serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en
apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!

«Pauvre soeur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»

Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à
répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-
il pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du
document?

«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est
pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la
captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné!
Nous l’avons lu de nos propres yeux!

-- Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et
cependant nos recherches n’ont pas réussi.

-- C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.

-- Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton
tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que
nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au
bout tous ses enseignements.

-- Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que
peut-il rester à faire?

-- Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons
le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Duncan_, et suivons
jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième
parallèle.

-- Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit
Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de
réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner
de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie
si clairement nommée dans le document?

-- Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas,
répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du
_Britannia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les
côtes de l’Atlantique?»

Glenarvan ne répondit pas.

«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en
remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la
tenter?

-- Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan.

-- Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins,
ne partagez-vous pas mon opinion?

-- Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson
approuvèrent d’un signe de tête.

-- Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants
de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave
discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine
Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il
le faut. Toute l’écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme
de coeur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si
faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde
par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question
à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante
et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à
présent nos recherches sur le continent américain?»

La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne
n’osait se prononcer.

«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au
major.

-- Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez
grande responsabilité que de vous répondre _hic et nunc_. Cela
demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les
contrées que traverse le trente-septième degré de latitude
australe.

-- Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.

-- Interrogeons-le donc», répliqua le major.

On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de
l’_ombu_. Il fallut le héler.

«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.

-- Présent, répondit une voix qui venait du ciel.

-- Où êtes-vous?

-- Dans ma tour.

-- Que faites-vous là?

-- J’examine l’immense horizon.

-- Pouvez-vous descendre un instant?

-- Vous avez besoin de moi?

-- Oui.

-- À quel propos?

-- Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.

-- Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me
déranger pour vous le dire.

-- Eh bien, allez.

-- Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud
traverse l’océan Atlantique.

-- Bon.

-- Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.

-- Bien.

-- Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.

-- Après?

-- Il court à travers la mer des Indes.

-- Ensuite?

-- Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.

-- Allez toujours.

-- Il coupe l’Australie par la province de Victoria.

-- Continuez.

-- En sortant de l’Australie...»

Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-
il? Le savant ne savait-il plus?

Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de
l’_ombu_. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une
nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel
s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son
secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de
branche en branche.

Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait
tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au
passage.

«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.

-- Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris?
Encore une de vos éternelles distractions?

-- Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion.
Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois!

-- Laquelle?

-- Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous
trompons toujours!

-- Expliquez-vous!

-- Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous
cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!

-- Que dites-vous? s’écria Glenarvan.

-- Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où
il n’a jamais été!»


Chapitre XXIV
_Où l’on continue de mener la vie des oiseaux_

Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que
voulait dire le géographe?

Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle
conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette
affirmation de Paganel était une réponse directe à la question
qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de
dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.

Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.

«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés
dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y
est pas!

-- Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.

-- C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur,
comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il
n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos
questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a
traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.

-- Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?...

-- Je prétends, répondit Paganel, que le mot _austral_ qui se
trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous
l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot _Australie_.

-- Voilà qui serait particulier! répondit le major.

-- Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est
tout simplement impossible.

-- Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons
pas en France.

-- Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde
incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le
naufrage du _Britannia_ a eu lieu sur les côtes de l’Australie?

-- J’en suis sûr! répondit Paganel.

-- Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui
m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société
géographique.

-- Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit
sensible.

-- Parce que, si vous admettez le mot _Australie_, vous admettez
en même temps qu’il s’y trouve des _indiens_, ce qui ne s’est
jamais vu jusqu’ici.»

Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait
sans doute, et se mit à sourire.

«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de t_rio_mpher; je
vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous
autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce
sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!

-- Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.

-- Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du
document que de Patagonie! Le mot incomplet _indi... N_e signifie
pas _indiens_; mais bien _indigènes!_ or, admettez-vous qu’il y
ait des «indigènes» en Australie?»

Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.

«Bravo! Paganel dit le major, -- admettez-vous mon interprétation,
mon cher lord?

-- Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot
_gonie_ ne s’applique pas au pays des patagons!

-- Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de _Patagonie!_
lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.

-- Mais quoi?

-- _Cosmogonie! Théogonie! Agonie!_...

-- _Agonie! dit_ le major.

-- Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune
importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le
point principal, c’est que _austral_ indique l’_Australie_, et il
fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir
pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si
j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été
faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris
autrement!»

Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments
accueillirent ces paroles de Paganel.

Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de
renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont
les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se
rendre.

«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus
qu’à m’incliner devant votre perspicacité.

-- Parlez, Glenarvan.

-- Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement
interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?

-- Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en
présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement
depuis quelques jours.

Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant
ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur
le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre,
et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «_le 7
juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après_...»
Mettons, si vous voulez, «de_ux jours, trois jours_» ou «_une
longue agonie_», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «_sur
les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et
le capitaine Grant vont essayer d’aborder_» ou «_ont abordé le
continent, où ils seront_» ou «_sont prisonniers de cruels
indigènes. Ils ont jeté ce document_», etc., etc. Est-ce clair?

-- C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut
s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!

-- Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes
sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»

-- Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria
Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!

-- En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.

-- Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence
à bord du _Duncan_ est un fait providentiel?

-- Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la
providence, et n’en parlons plus!»

Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si
grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation
morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce
labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une
nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets
écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce
continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà
vers la terre australienne. En remontant à bord du _Duncan_, ses
passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady
Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte
du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur
situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul
regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.

Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six.
Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse
journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert
d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains
à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya
les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.

«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.

Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les
marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady
rallumaient les charbons du brasero.

Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun
symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir
atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle
elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne
s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de
baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât
étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant
commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des
eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse
rapidité.

Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations,
des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de
joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines
roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus
enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des
merveilles culinaires.

Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasera,
ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce
brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle,
s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de
petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés
«mojarras», frétillaient dans un pli de son _poncho_, et
promettaient de faire un plat exquis.

En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’_ombu_.
Paganel portait prudemment des oeufs d’hirondelle noire, et un
chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom
de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires
«d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à
manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.

Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les
oeufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les
cendres chaudes.

Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.

La viande sèche, les oeufs durs, les _mojarras_ grillés, les
moineaux et les _hilgueros_ rôtis composèrent un de ces festins
dont le souvenir est impérissable.

La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa
double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces
congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il
se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique _ombu_
qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les
profondeurs étaient immenses.

«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en
pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous
allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le
soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes
pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres
taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-
à-dire, non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!

-- Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?

-- Oui! Certes.

-- Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité...

-- La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit
le savant.

-- Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez
jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?

-- Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des
classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-
genres, des espèces...

-- Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais
été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais
certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans
l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et
autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.

-- Vous auriez fait cela? demanda Paganel.

-- Je l’aurais fait.

-- Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!

-- Non pas au point de vue humain, répondit le major.

-- C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au
contraire, j’aurais précisément conservé les mégatheriums, les
ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si
malheureusement privés...

-- Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et
qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des
savants!»

Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de
rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé.
Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie
n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec
Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement.
Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:

«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme
au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut
nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait
espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.

-- Pourquoi pas? répondit le savant.

-- Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.

-- Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est
trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres!
Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement
pu chercher asile entre les branches de l’_ombu_.

-- Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.

-- Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois.
C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce
carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou
à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient
avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le
nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.

-- Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.

-- Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta
Paganel d’un air de dédain!

-- Enchanté d’être fade! riposta le major.

-- Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le
blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est
pas l’avis de messieurs les jaguars!

-- Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu
qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me
réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est
pas tellement agréable...

-- Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui
pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous
plaignez de votre sort, Glenarvan?

-- Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre
aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?

-- Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la
vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à
croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.

-- Il ne leur manque que des ailes! dit le major.

-- Ils s’en feront quelque jour!

-- En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami,
de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le
parquet d’une maison ou le pont d’un navire!

-- Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme
elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde.
Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!

-- Non, mais...

-- Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de
dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.

-- Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.

-- C’est de son âge, répondit Glenarvan.

-- Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a
de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.

-- Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie
contre les richesses et les lambris dorés.

-- Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez
bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire
arabe qui me revient à l’esprit.

-- Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.

-- Et que prouvera votre histoire? demanda le major.

-- Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.

-- Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez
toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous
racontez si bien.

-- Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-
Raschild qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux
derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était
chose difficile à trouver en ce monde. «cependant», ajouta-t-il,
je connais un moyen infaillible de «vous procurer le bonheur. --
Quel est-il?» demanda le jeune prince. -- C’est, répondit le
derviche, de «mettre sur vos épaules la chemise d’un homme
«heureux!» -- là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en
fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite
toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi,
des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de
seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse
alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des
chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin
sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de
chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son
père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout
joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant
un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe
pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? --
Oui! fait l’autre. -- Tu ne désires rien? -- Non. -- Tu ne
changerais pas ton sort pour celui d’un roi? -- Jamais! -- Eh
bien, vends-moi ta chemise! -- Ma chemise! Je n’en ai point!»


Chapitre XXXV
_Entre le feu et l’eau_

L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On
l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant
obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne
convaincre personne.

Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire
contre fortune bon coeur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a
ni palais ni chaumière.

Pendant ces discours et autres, le soir était venu.

Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante
journée. Les hôtes de l’_ombu_ se sentaient non seulement fatigués
des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la
chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés
donnaient déjà l’exemple du repos; les _hilgueros_, ces rossignols
de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les
oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage
assombri. Le mieux était de les imiter.

Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel,
Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner
une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ.
Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de
l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste
jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les
constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient
voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément.
Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et
Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami
Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont
splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de
quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en
losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille
l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de
lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses,
dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme
la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où
semble manquer absolument la matière stellaire.

À son grand regret, O_rio_n, qui se laisse voir des deux
hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses
deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie
patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, O_rio_n représente un
immense _lazo_ et trois bolas lancées par la main du chasseur qui
parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations,
reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du
regard en créant autour de lui comme un double ciel.

Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de
l’est prenait un aspect orageux.

Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à
peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre,
envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa
force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un
souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme
absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne
plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme
si queue vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité
à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la
sentait courir le long de ses nerfs.

Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par
ces ondes électriques.

«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.

-- Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune
garçon.

-- Oh! _Mylord_, répondit Robert.

-- Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.

-- Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du
ciel.

-- Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais
bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons
trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel,
un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à
vos dépens.

-- Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.

-- La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!

-- Non, mais ça réchauffe.

-- Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à
s’envelopper de leur philosophie et de leurs _poncho_s le plus
étroitement possible, et surtout à faire provision de patience,
car nous en aurons besoin!»

Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse
des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande
indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs
crépusculaires.

L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage
inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre
même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit
n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait
aussi profond que l’obscurité.

«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»

Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches
lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-
clarté très surprenante; elle était produite par une myriade de
points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des
eaux.

«Des phosphorescences? dit Glenarvan.

-- Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de
véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les
dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!

-- Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi
comme des étincelles?

-- Oui, mon garçon.»

Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.

Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon,
long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-
tuco». Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches
situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût
permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de
sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.

Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit
des recommandations pour la nuit.

Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers
roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et
l’_ombu_ serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher
fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si
l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se
garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide
courant qui se brisait au pied de l’arbre.

On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.

Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de
son _poncho_ et attendit le sommeil.

Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au coeur
de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne
sauraient se défendre. Les hôtes de l’_ombu_, agités, oppressés,
ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les
trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures
sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité
de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.

Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et
brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue
se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et
cotonneux, sans bruit strident.

Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se
confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.

«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.

-- Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue,
l’orage sera terrible.

-- Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un
beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.

-- Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.

-- Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de
Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que
j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la
mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la
région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en
effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres,
le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon
collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq
minutes de roulement non interrompu.

-- Montre en main? dit le major.

-- Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel,
si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique
point culminant de cette plaine est précisément l’_ombu_ où nous
sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet
arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre
affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes
amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous
les arbres pendant l’orage.

-- Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!

-- Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous
choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!

-- Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour
s’instruire. Ah! Cela commence!»

Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette
inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des
tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au
médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.

Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides
oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et
dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle
électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés,
qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du
ciel.

Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-
uns, lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six
fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point
la cu_rio_sité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses
statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils
se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en
mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags
coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux
étonnants de lumière arborescente.

Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une
bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à
peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de
matières c_ombu_stibles, et, bientôt reflété par les eaux
miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’_ombu_
occupait le point central.

Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce
terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des
nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces
rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt
la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou
les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de
Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés
subitement d’une vie spectrale.

Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait
toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et
des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur
le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la
surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles
illuminées par le feu des éclairs.

Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?

Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour
quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de
cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère
qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe
enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire.
Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques
secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut
perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse
remplit l’atmosphère.

Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être
entendue, qui criait:

«L’arbre est en feu.»

Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si
elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se
propagea sur le côté ouest de l’_ombu_; le bois mort, les nids
d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse,
fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.

Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait
fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la
partie orientale de l’_ombu_ respectée par la flamme, muets,
troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des
rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages
grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des
serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans
les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des
éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse
hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère;
tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient
l’_ombu_ comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major,
Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les
suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait
de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait
l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable,
et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.

«À l’eau!» cria Glenarvan.

Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter
dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus
violente terreur:

«À moi! à moi!»

Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du
tronc.

«Qu’y a-t-il?

-- Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.

Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux
de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les
larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue
aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de
lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en
arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent
tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à
l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient
là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et
attaquaient l’_ombu_ avec les longues dents de leur mâchoire
inférieure.

À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort
épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par
les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major
lui-même, d’une voix calme, dire:

«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»

L’orage était alors dans sa pé_rio_de décroissante, mais il avait
développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs
auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une
violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme
trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut,
qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore
s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité
vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide
enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement
giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air
environnants.

En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’_ombu_ et
l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses
racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de
leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons
et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste
arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent
dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut
l’oeuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs
sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le
vider sur son passage.

Alors l’_ombu_, couché sur les eaux, dériva sous les efforts
combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un
seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les
mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi
entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il
lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du
torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces
sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie,
tandis que l’_ombu_, dont les flammes, au souffle de l’ouragan,
s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot
en feu dans les ombres de la nuit.


Chapitre XXVI
_L’Atlantique_

Pendant deux heures, l’_ombu_ navigua sur l’immense lac sans
atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient
peu à peu éteintes.

Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu.
Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si
l’on se sauvait.

Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du
sud-ouest au nord-est.

L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair,
était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points
de repère à l’horizon.

L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient
place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent,
et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les
hauteurs du ciel.

La marche de l’_ombu_ était rapide sur l’impétueux torrent; il
glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque
puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce.
Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours
entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit
observer que ses racines frôlaient le sol.

Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec
soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En
effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’_ombu_
s’arrêta net.

«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.

L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une
extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits
de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson,
lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand
un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval
retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa
dans l’ombre.

«Thalcave! s’écria Robert.

-- Thalcave! répondirent ses compagnons.

-- _Amigos!_» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là
où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-
même.

En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter
que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine.
Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur
fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse
cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une
estancia abandonnée.

Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de
succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas
miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun
d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de
tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans
des rivières argentines.

Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et
reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de
l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle
interprétation du document, et quelles espérances elle permettait
de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses
du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et
confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.

On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur
journée de repos passée sur l’_ombu_, ne se firent pas prier pour
se remettre en route.

À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.

On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se
procurer des moyens de transport.

Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en
somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se
refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et
même deux au besoin.

En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de
l’Atlantique.

Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux
l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à
travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait
sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par
des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des
pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras
Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de
pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches
du cap Corrientes.

Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant
d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La
_virazon_, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les
deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes
herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites
mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de
_curra-mabol_.

Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre
cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner.
On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur
les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient
passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils
aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en
délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer
montante frappa leurs oreilles.

«L’océan! s’écria Paganel.

-- Oui, l’océan!» répondit Thalcave.

Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer,
escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.

Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en
vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le _Duncan_, sans
l’apercevoir.

«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant
bord sur bord!

-- Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.

Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de
réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez
mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante
des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes.
Si donc le _Duncan_ était au rendez-vous assigné, l’homme du
bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait
aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique.
Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre
en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des
rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la
mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup
sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces
tapis de sable.

Il était donc fort naturel que le _Duncan_, jugeant cette côte
détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles,
avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible.
Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le _Duncan_ ne
pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.

Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il
n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi
bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre
horizon?

Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes;
les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage;
puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit
improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son
menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd
sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande
brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses
vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec
un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de
savoir le _Duncan_ si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût
pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan
avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait
le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace
de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les
pampas, la plaine argentine, le _Duncan_ avait eu le temps de
doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.

Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête
avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le
vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et
son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y
était.

Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer
Glenarvan. Quand le coeur et la raison se débattent, celle-ci
n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans
cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary
Grant, l’équipage de son _Duncan_. Il errait sur le rivage désert
que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il
regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments,
surprendre en mer une lueur indécise.

«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu
du _Duncan_. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces
ténèbres!»

Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y
voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans
son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha
de sa couche de sable.

«Qui va là? s’écria-t-il.

-- C’est moi, Paganel.

-- Qui, vous?

-- Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.

-- Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.

-- Oui, vos yeux, pour distinguer notre _Duncan_ dans cette
obscurité. Allons, venez.

-- Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs,
d’être utile à Glenarvan.

Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant»
comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.

Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant
quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette
contemplation.

«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.

-- Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.

-- Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de
bâbord ou de tribord.

-- Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit
Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.

Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami,
machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la
relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses
pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.

Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.

Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le
reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube
naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:

«Le _Duncan!_ le _Duncan!_

-- Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se
précipitant sur le rivage.

En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles
soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée
se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était
forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher
le pied des bancs.

Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures
du _Duncan_. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses
passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord
amures, sous son hunier au bas ris.

Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa
carabine, la déchargea dans la direction du yacht.

On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien
retentit, réveillant les échos des dunes.

Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.

«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du _Duncan!_»

Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à
la limite du rivage. Aussitôt, le _Duncan_, changeant son hunier
et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de
plus près la côte.

Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du
bord.

«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop
dure!

-- John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter
son navire.

-- Ma soeur! Ma soeur! disait Robert, tendant ses bras vers le
yacht qui roulait violemment.

-- Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.

-- Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le
major.

Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne
pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de
retour.

Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka
près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des
flots.

Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:

«Viens», dit-il.

L’indien secoua doucement la tête.

«Viens, ami, reprit Glenarvan.

-- Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les
pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense
étendue des plaines.

Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner
la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait
le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays
natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il
n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière,
refusa le prix de ses services en disant:

«Par amitié.»

Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un
souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe.
Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout
perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas
plus riches que lui.

Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave
guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son
portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable
portrait, un chef-d’oeuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.

«Ma femme», dit-il.

Thalcave considéra le portrait d’un oeil attendri, et prononça ces
simples mots:

«Bonne et belle!»

Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots,
vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon.
Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami
intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large
poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique
méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée
avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux.
Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les
offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa
distribution.

En ce moment, l’embarcation du _Duncan_ approchait; elle se glissa
dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt
échouer au rivage.

«Ma femme? demanda Glenarvan.

-- Ma soeur? s’écria Robert.

-- Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le
patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une
minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»

Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave
accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot.
Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras
et le regarda avec tendresse.

«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!

-- Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.

-- Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.

-- _Quien sabe?»_ répondit Thalcave, en levant son bras vers le
ciel.

Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans
le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna,
emporté par la mer descendante.

Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers
l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il
disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert
s’élançait le premier à bord du _Duncan_ et se jetait au cou de
Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de
ses joyeux hurrahs.

Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud
suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves
ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et,
s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les
éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes
épreuves leur généreuse intrépidité.


DEUXIÈME PARTIE



Chapitre I
_Le retour à bord_

Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir.
Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches
refroidît la joie dans le coeur de ses amis. Aussi ses premières
paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance!
Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la
certitude de le retrouver.»

Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre
l’espoir aux passagères du _Duncan_.

En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation
ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de
l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux
qui revenaient à bord.

Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle
s’imaginait voir Harry Grant. Son coeur palpitait; elle ne pouvait
parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses
bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses
yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne
voyaient pas le capitaine.

«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais,
la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint
impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord,
que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-
même, les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il
était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses
rassurantes paroles.

Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John
Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition,
et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle
interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel.
Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon
droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait
courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le
jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa soeur ne
lui eussent offert un refuge.

«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit
en digne fils du capitaine Grant!»

Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses
joues encore humides des larmes de la jeune fille.

On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le
major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux
Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du
brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait
gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et
assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme
une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il
voulut embrasser tout l’équipage du _Duncan_, et, soutenant que
lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il
commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.

Le _stewart_ ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle
politesse, qu’en annonçant le déjeuner.

«Le déjeuner? s’écria Paganel.

-- Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.

-- Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des
serviettes?

-- Sans doute, monsieur Paganel.

-- Et on ne mangera ni _charqui_, ni oeufs durs, ni filets
d’autruche?

-- Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.

-- Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un
sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous
dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins
que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner
que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une
fiction, une chimère!

-- Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel,
répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.

-- Voici mon bras, dit le galant géographe.

-- Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le _Duncan?_
demanda John Mangles.

-- Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous
discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»

Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le
carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression,
afin de partir au premier signal.

Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide
toilette, prirent place à la table.

On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent,
et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel
revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.

Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable
français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le
major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à
Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur
l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout
le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa
déconvenue et de ses profondes études sur l’oeuvre de Camoëns.

«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est
bon, et je ne regrette pas mon erreur.

-- Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.

-- Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le
portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!

-- Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes
compliments, Paganel, mes sincères compliments!»

On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il
mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une
particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les
attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger
signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme
cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse
sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre
propos.

«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il
accompli?

-- Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine.
Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris
la route du détroit de Magellan.

-- Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je
n’étais pas là!

-- Pendez-vous! dit le major.

-- Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce
conseil! répliqua le géographe.

-- Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être
doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque
vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même
temps doubler le cap Horn.

-- Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.

Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette
réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de
sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé
tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du
_Britannia_. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et
trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le _Duncan_
longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-
septième degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la
Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les
côtes de la Patagonie.

Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap
Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les
voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et
depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large,
lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée
des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et
à miss Grant, le capitaine du _Duncan_ serait injuste en
méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya
pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en
songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la
république Argentine.

Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des
félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à
Mary Grant:

«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage
à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne
vous déplaisez point à bord de son navire!

-- Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en
regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.

-- Oh! Ma soeur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et
moi, je vous aime aussi!

-- Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un
peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère
rougeur au front de Mary Grant.

Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John
Mangles ajouta:

«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du _Duncan_, votre
honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée
de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»

Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss
Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur
cu_rio_sité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage
d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le
tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du
condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges,
le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le
refuge sur l’_ombu_, la foudre, l’incendie, les caïmans, la
trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais
ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de
ses auditeurs.

Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses
de sa soeur et de lady Helena.

Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus
enthousiastes.

Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces
paroles:

«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé,
mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»

Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon
particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une
table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea
aussitôt.

«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous
ai annoncé que si les naufragés du _Britannia_ ne revenaient pas
avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver.
De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette
conviction, je dirai mieux, cette certitude:

Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni
sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle,
que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui
touche la Patagonie.

Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine
inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions
une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne
plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du
document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer
ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»

Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il
disserta sur les mots _gonie_ et _indi_ de la façon la plus
convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot _austral_ le mot
Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte
du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire
désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique
jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses,
ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de
John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui
ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.

Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que
le _Duncan_ allait faire immédiatement route pour l’Australie.

Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à
l’est, demanda à faire une simple observation.

«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.

-- Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de
mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve
sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent
à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je
désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur
valeur soit incontestable et incontestée.»

On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses
auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.

«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes
vos questions.

-- Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq
mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois
documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre
côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été
le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre
d’un doute.

-- Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.

-- Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de
providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents
lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur
la côte américaine.

-- J’en conviens, répondit le géographe.

-- Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.

-- Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper,
Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui
qui persiste dans son erreur.

-- Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne
veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en
Amérique.

-- Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.

-- Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être
maintenant le théâtre du naufrage du _Britannia_ aussi évidemment
que l’Amérique le semblait naguère.

-- Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.

-- J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager
votre imagination à se défier de ces évidences successives et
contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne
nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles
recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles
doivent être recommencées ailleurs?»

Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les
frappaient par leur justesse.

«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit
faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents,
voici des cartes. Examinons successivement tous les points par
lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque
autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait
l’indication précise.

-- Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car,
heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.

-- Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais,
dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’oeil
tout l’ensemble du globe terrestre.

La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de
façon à suivre la démonstration de Paganel.

«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir
traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude
rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un
des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»

Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que
Paganel avait raison.

Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.

«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous
passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et
nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se
trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-
les au même examen que Tristan d’Acunha.»

Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à
leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou
allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.

«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le
trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap
Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme
moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais _stra_ et le
mot français _austral_ peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose
est assez évidente pour que je n’insiste pas.»

Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait
toutes les probabilités en sa faveur.

«Allons au delà, dit le major.

-- Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En
quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à
l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout
d’abord, je vous rappellerai que le mot _contin_ du document
français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le
capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle
Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez,
comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils
pourraient convenir à cette nouvelle contrée.

-- En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse
observation des documents et du planisphère.

-- Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non,
il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.

-- Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace
qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-
septième parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.

-- Qui se nomme?... Demanda le major.

-- Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve
aucune trace dans les trois documents.

-- Aucune, répondit Glenarvan.

-- Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les
probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en
faveur du continent australien?

-- Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le
capitaine du _Duncan_.

-- John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon
en suffisante quantité?

-- Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à
Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de
renouveler très facilement notre c_ombu_stible.

-- Eh bien, alors, donnez la route...

-- Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.

-- Faites, Mac Nabbs.

-- Quelles que soient les garanties de succès que nous offre
l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux
aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur
notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous
saurons alors si le _Britannia_ n’y a pas laissé trace de son
naufrage.

-- L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!

-- Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie,
par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.

-- La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.

-- Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre,
répliqua Paganel. Au contraire.

-- Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan
d’Acunha.

-- À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il
remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient
les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.

Bientôt le _Duncan_, s’éloignant de la côte américaine et courant
dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan
Atlantique.


Chapitre II
_Tristan d’Acunha_

Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-
vingt-seize degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour
mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu
onze mille sept cent soixante milles géographiques.

Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-
seize degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que
neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine
à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que
John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne
retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu
d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement,
puis changea, et le _Duncan_ put déployer sur une mer tranquille
toutes ses incomparables qualités.

Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord.
Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un
mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique
s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous
les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si
terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour
les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon
côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest,
vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.

Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident.
On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités
se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme
si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.

Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à
bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à
l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui
partageait actuellement la chambre de _mistress_ Olbinett. Cette
cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du _Scotia_
par Jacques Paganel.

Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il
travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: _Sublimes
impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine_. On
l’entendait essayer d’une voix émue ses pé_rio_des élégantes avant
de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une
fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses
transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses
épiques.

Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles
d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse
ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères
compliments.

Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.

«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel,
et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre
l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»

Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady
Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils
n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne
parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.

«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady
Helena.

-- Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il
ne se trompera pas.»

Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours
après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de
belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont
s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine
contre les vents réguliers du sud-est. Le _Duncan_ se couvrit de
toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son
perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il
courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine
si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son
étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de
course du royal-thames-club.

Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons,
semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une
de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de
plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a
spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le _Duncan_
paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara
justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.

Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de
vigie se fit entendre.

«Terre! Cria-t-il.

-- Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.

-- Sous le vent à nous», répondit le matelot.

À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla
subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut
immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son
instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui
ressemblât à une terre.

«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.

-- En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque
imperceptible encore.

-- C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.

-- Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons
en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de
sept mille pieds, est visible à cette distance.

-- Précisément», répondit le capitaine John.

Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très
escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique
de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du
ciel, tout ba_rio_lé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île
principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un
triangle incliné vers le nord-est.

Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et
10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-
huit milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au
sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans
cette partie de l’Atlantique.

Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux
marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île
Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous
voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots
semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le _Duncan_
donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe
de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.

Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche
des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent
d’innombrables échantillons.

John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades
foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-
ouest et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais
_Julia_ se perdit corps et biens, en 1829. Le _Duncan_ s’approcha
à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond
de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans
le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir,
impalpable débris des roches calcinées de l’île.

La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un
petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort
murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres
et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le
dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en
miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées
par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton
conique montait à sept mille pieds dans les airs.

Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie
anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du
_Britannia_.

Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha
sont hors de la route des navires, et par conséquent peu
fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du _Blendon-Hall_, qui
toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux
bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le _Primauguet_ en
1845, et le trois-mâts américain _Philadelphia_ en 1857. La
statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces
trois catastrophes.

Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus
précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit
de conscience.

Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île,
dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou
Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus
grande.

Pendant cette reconnaissance, les passagers du _Duncan_ se
promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La
population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante
habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des
négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à
désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages
hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur
saxonne et de la noirceur africaine.

Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme
sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la
grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de
l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves,
escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins
stupides se comptent par centaines de mille.

Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée,
remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses,
alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et
là; de verts buissons où l’oeil comptait presque autant de
passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte
de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante
arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant
pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries
robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes
très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques
chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des
céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu
nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel
versait sa douce influence sur cette île privilégiée.

Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse
Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de
chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne
demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes
qui la servaient.»

Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au
yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des
troupeaux de boeufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et
de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient
leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.

Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations
du _Duncan_ ralliaient le yacht.

Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune
trace du _Britannia_ ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce
voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que
de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des
recherches.

Le _Duncan_ pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines
et continuer sa route à l’est.

S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son
équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le
nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent
les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches
se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les
avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.

Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux.
L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et
le jour suivant à faire une ample provision d’huile.

Aussi le départ du _Duncan_ fut-il remis au surlendemain 20
novembre.

Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles
Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce
groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un
des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un
siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à
tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes.
Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y
atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de
l’Atlantique.

En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y
relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au
grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an
1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent
connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y
conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.

Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes,
quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les
coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier,
et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur
anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils
prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan
accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il
semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés
d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans
une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut
noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à
Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une
garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.

La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du
Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821,
et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée
au Cap.

«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais...

-- Ah! Un écossais! dit le major, que ses compat_rio_tes
intéressaient toujours plus spécialement.

-- Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans
l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un
matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée
argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des
naufragés du _Blendon-Hall_, accompagné de sa jeune femme, trouva
refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six
hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six
femmes et quatorze enfants.

En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est
triplé.

-- Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.

Pendant la nuit, l’équipage du _Duncan_ fit bonne chasse, et une
cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après
avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le
profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile
et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers
employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une
nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent
leur fusil pour tâter le gibier acunhien.

Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne,
sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves
poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied
du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était
difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le
capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître
pour un volcan éteint.

Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba
frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre
plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord
devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres
furent entrevues au sommet des plateaux élevés.

Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables
aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un
jour des bêtes féroces très distinguées.

À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la
nuit, le _Duncan_ quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait
plus revoir.


Chapitre III
_L’île Amsterdam_

L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap
Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième
parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le _Duncan_ se
trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de
grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de
six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent
Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois
heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et
un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque
l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre
dans le port du Cap-Town.

Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne
pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la
première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et
doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment
Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses
_lusiades_ la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit
une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant
le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de
Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être
indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus
courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en
s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois,
sinon à abréger les voyages au pays des épices?

Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but,
et il ne l’eût probablement pas entreprise.

La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par
le hollandais Van Riebeck.

C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint
décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du
_Duncan_ profitèrent de leur relâche pour la visiter.

Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un
jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses
approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.

Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases
régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel
trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent
le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-
être. C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu
le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le
jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre
plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et
lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de
Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les
voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le _Duncan_ appareilla
sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques
heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel
l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le
nom de Bonne-Espérance.

Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île
Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite,
c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus
favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se
plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre
ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.

«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par
excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est
le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis.
Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait
pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se
passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la
Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de
l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes
terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles,
l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus
courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports
sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des
indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt
milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles
d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu
qu’une forêt vous sépare!

L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par
exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et
Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse
aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à
elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une
parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du
monde.»

Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à
reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver
Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne
du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être
tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux
chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières
lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein
de ses flots.

C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77°
24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein,
visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore
indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.

«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan
d’Acunha.

-- Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet
axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième
se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan
d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques
et en Robinsons.

-- Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.

-- Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui
n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà
réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compat_rio_te,
Daniel de Foe.

-- Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de
vous faire une question?

-- Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.

-- Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous
effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île
déserte?

-- Moi! s’écria Paganel.

-- Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est
votre plus cher désir!

-- Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin,
l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie
nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une
grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes
récoltes; enfin je coloniserais mon île.

-- À vous tout seul?

-- À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais
seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale,
apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe
aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle
Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un
rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi...

-- Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de
Robinson, et je les jouerais fort mal.

-- Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre
imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais
je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne
songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une
île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous
ne voyez que le beau côté des choses!

-- Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans
une île déserte?

-- Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour
l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est
une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie
matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à
peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent
les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se
sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son
pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir?
Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en
lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon,
il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-
moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»

Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena,
et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les
désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le _Duncan_
mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.

Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles
distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre,
et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord,
est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul;
mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par
les géographes et les navigateurs.

Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais
Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors
l’_espérance_ et la _recherche_ à la découverte de La Pérouse.

C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin
Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis
Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment
décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et
réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne
la _Novara_, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de
commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à
rectifier.

L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un
îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un
ancien volcan.

L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit
les passagers du _Duncan_, peut avoir douze milles de
circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires
qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens
de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M
Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas
encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là
une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs,
en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins
savamment sous le nom de morue de mer.

Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à
demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par
droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à
Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international
quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves
malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise
l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.

Lorsque le _Duncan_ l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population
s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous
les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc
serrer la main à un compat_rio_te dans la personne du respectable
M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de
politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux
jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.

Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de
rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas
beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.

M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute
la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à
l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite
maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un
port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de
la montagne.

Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre
servit de refuge à des naufragés.

Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier
récit par ces mots: _Histoire de deux écossais abandonnés dans
l’île Amsterdam_.

C’était en 1827. Le navire anglais _Palmira_, passant en vue de
l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine
s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des
signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit
Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot,
âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient
méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments,
presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un
mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque
marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger,
veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier
morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant
dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils
vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et
Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui
faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils
devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en
attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.

Cinq mois après, le _Hope_, qui se rendait à Van-Diemen, vint
atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares
caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux
écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un
briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant
peu, si la _Palmira_, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les
eût recueillis à son bord.

La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, -
- si pareil rocher peut avoir une histoire, -- est celle du
capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure,
d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même:
une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas,
et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe,
après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua
le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de
ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son
retour dans son île le héros de Daniel de Foe.

Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots,
deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se
livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais
quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque
les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales
devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le
capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de
ses compat_rio_tes. À partir de ce moment, les deux partis, se
surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs,
tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de
misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par
anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces
malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur
un roc de l’océan Indien.

Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint
ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva
deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun
navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses
épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries
de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues
années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son
hospitalité envers des victimes de la mer. Du _Britannia_ et du
capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot
Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent,
n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.

Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses
compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où
n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient
constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà
tout. Le départ du _Duncan_ fut donc décidé pour le lendemain.

Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux
à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible
sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des voeux pour le
succès de l’expédition, et l’embarcation du _Duncan_ ramena ses
passagers à bord.


Chapitre IV
_Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs_

Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du _Duncan_
ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta
le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit
en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers
montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam
disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière
étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille
milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest
tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât
favorable, et le _Duncan_ atteindrait le but de son voyage.

Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots
que le _Britannia_ sillonnait sans doute quelques jours avant son
naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà
désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables
ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte
avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune
fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui
expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le
courant traversier de l’océan Indien, porte au continent
australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans
le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le
_Britannia_, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-
à-dire désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû
courir à la côte et s’y briser.

Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières
nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862,
d’après la _mercantile and shipping gazette_. Comment, le 7 juin,
huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le _Britannia_
pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à
ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus
difficiles se fussent montrés satisfaits.

C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de
l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le
capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.

Suivant l’habitude, on parlait du _Britannia_, car c’était
l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite
fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les
esprits sur cette route de l’espérance.

Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva
vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le
document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules,
comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une
«semblable misère.»

«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une
réponse.

-- Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je
l’adresserai au capitaine John.

-- Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.

-- Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la
partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et
l’Australie?

-- Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.

-- Est-ce une marche extraordinaire?

-- Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des
vitesses supérieures.

-- Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le
document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date,
lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.

-- En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin...

-- Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver
dans la mer des Indes!»

Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de
Paganel.

«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il
ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à
rechercher les traces du _Britannia_ sur sa côte occidentale.

-- Ou sa côte orientale, dit John Mangles.

-- En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le
document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de
l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter
à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième
parallèle.

-- Ainsi, _mylord_, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?

-- Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut
dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien
remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de
l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et
assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et
peuplée de colons. L’équipage du _Britannia_ n’avait pas dix
milles à faire pour rencontrer des compat_rio_tes.

-- Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre
opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville
d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie
anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué
pour retourner en Europe.

-- Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les
mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le
_Duncan_ nous mène?

-- Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie
de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le
_Britannia_ s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout
secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages
inhospitalières de l’Afrique.

-- Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis
deux ans?

-- Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain,
n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre
australienne après son naufrage?

-- Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.

-- Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine
Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se
réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint
les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des
indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes
de l’Australie.»

Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une
approbation de son système.

«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.

-- Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la
première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies
anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il
serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.

-- Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de
nous!

-- Laisse parler Monsieur Paganel, ma soeur, dit Robert, il finira
par nous apprendre...

-- Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que
le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou...

-- Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-
ils?...

-- Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la
pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au
dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de moeurs douces,
et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande.
S’ils ont fait prisonniers les naufragés du _Britannia_, ils n’ont
jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les
voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont
horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux
de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts,
bien autrement cruels.

-- Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena
en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des
indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le
retrouverons.

-- Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune
fille dont les regards interrogeaient Paganel.

-- Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le
retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?

-- Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la
conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se
perde...

-- Ni moi non plus, répliqua Paganel.

-- Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.

-- L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent
soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre
cinquièmes de l’Europe.

-- Tant que cela? dit le major.

-- Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays
ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le
document lui donne?

-- Certes, Paganel.

-- J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs
qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que
Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais
été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon
départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.

-- Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses
parties? demanda lady Glenarvan.

-- Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent
n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant,
ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en
1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont
travaillé à la reconnaissance de l’Australie.

-- Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.

-- Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui
ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une
navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers
ce continent.

-- Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.

-- Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours
excité par la contradiction.

-- Allez plus loin, Paganel.

-- Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans
hésiter.

-- Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne
doutent de rien.

-- Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore
et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?

-- Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac
Nabbs.

-- Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle
vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je
ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!

-- Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez
besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.

-- Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous
composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les
points.»

Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles,
que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe.
Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les
conduisait le _Duncan_, et son histoire ne pouvait venir plus à
propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours
de mnémotechnie.

» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes
muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent
cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue.
On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux
cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique,
mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au
sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais.
Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive
donc au XVIIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur
espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de
Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du
groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne
discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à
un autre.

-- Un, dit Robert.

-- Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en
second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la
reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais
Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte.
Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de
latitude, et lui donna le nom d’_Eendracht_, que portait son
navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618,
Zeachen reconnaît sur la côte septent_rio_nale les terres
d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de
son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin
descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De
Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes
de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant
Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste
échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le
célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit
rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général
de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui
de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait
que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux,
et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas
garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à
l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À
quel nombre sommes-nous?

-- À dix, répondit Robert.

-- Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux
anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un
des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier,
après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères,
arriva sur le navire le _Cygnet_ au rivage nord-ouest de la
Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec
les naturels, et fit de leurs moeurs, de leur pauvreté, de leur
intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à
la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier,
mais en commandant du _Roebuck_, un bâtiment de la marine royale.
Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande
n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne
pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle,
de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors
apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine
Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux
émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James
Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la
première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à
Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit
navire l’_Endeavour_ dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant
reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte
ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes
nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le
_Botany-Bay_ actuel. Ses relations avec des naturels à demi
abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par
16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’_Endeavour_
toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger
de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la
mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire
allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail,
engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook
put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une
rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que
durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des
communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent
peu, et remirent à la voile. L’_Endeavour_ continua sa route vers
le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la
Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux
dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la
mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit
existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et,
prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de
côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique
de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin
commandait l’_Aventure_ et la _Résolution_; le capitaine Furneaux
alla sur l’_Aventure_ reconnaître les côtes de la terre de Van-
Diemen, et revint en supposant qu’elle faisait partie de la
Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième
voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la _Résolution_ et la
_Découverte_ dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-
Diemen, et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus
tard, mourir aux îles Sandwich.

-- C’était un grand homme, dit Glenarvan.

-- Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son
compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder
une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de
toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse,
écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin
annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute
la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il
part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à
Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver
relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau
continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La
Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au
sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797,
Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement
dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes
du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la
Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même
année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait
sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient
des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il
reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de
longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-
Bay avec le _géographe_ et le _naturaliste_, deux navires français
que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.

-- Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.

-- Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.

-- Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.

-- Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui
du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance
des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.

-- Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.

-- Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du
major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux
voyageurs.

-- Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer
que vous avez une mémoire étonnante.

-- Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme
si...

-- Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la
mémoire des dates et des faits. Voilà tout.

-- Vingt-quatre, répéta Robert.

-- Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an
après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait
le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne
n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au
rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le
lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser
chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le
capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y
parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les
voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel
Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la
même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la
marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la
ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit
ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et
de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus
heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un
passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur
Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée
au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en
1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune
dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le
trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et
1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la
géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des
colonies.

-- Trente-six, dit Robert.

-- Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour
mémoire Eyre et Leichardt, qui pat une portion du pays en 1840 et
1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846,
dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve
Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852;
Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest
du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive
enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart,
qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le
continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus
tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie
fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne
à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862,
j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science
ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et
Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay,
Howit...

-- Cinquante-six! s’écria Robert.

-- Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure,
car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy,
ni De Wickam, ni Stokes...

-- Assez, fit le major, accablé sous le nombre.

-- Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni
Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers...

-- Grâce!...

-- Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell...

-- Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon coeur,
n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue
vaincu.

-- Et sa carabine? demanda le géographe d’un air t_rio_mphant.

-- Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette
bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée
d’artillerie.

-- Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux
connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit
fait...

-- Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.

-- Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.

-- Je dis que les incidents relatifs à la découverte de
l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.

-- Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.

-- Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-
vous ma carabine? demanda Mac Nabbs.

-- À l’instant, major.

-- Marché conclu?

-- Marché conclu.

-- Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient
pas à la France?

-- Mais, il me semble...

-- Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?

-- Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.

-- C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui
n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du
croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au
plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.

-- Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est
une mauvaise plaisanterie!

-- Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est
historique dans le royaume-uni.

-- C’est une indignité! s’écria le pat_rio_tique géographe. Et
cela se répète sérieusement?

-- Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit
Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous
ignoriez cette particularité?

-- Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous
appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas
peur de ce que l’on mange.

-- Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en
souriant modestement.

Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson
resta la propriété du major Mac Nabbs.


Chapitre V
_Les colères de l’océan Indien_

Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son
point à midi, annonça que le _Duncan_ se trouvait par 113° 37’ de
longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent,
non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les
séparaient du cap Bernouilli.

Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne
décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors
le _Duncan_ fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement
connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles
dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des
Indes abritée par le continent australien.

On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli
se relèverait à l’horizon.

Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht;
mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer;
peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les
voiles inertes pendirent le long des mâts.

Le _Duncan_, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les
calmes de l’océan.

Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le
soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le
jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon,
paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait
couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles
d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant
l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un
chapeau.

«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre,
mieux vaut absence de vent que vent contraire.

-- Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais
précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps.
Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons
qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu
qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.

-- Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il
faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après
tout.

-- Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.

-- Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en
examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith,
apparaissait libre de nuages.

-- Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je
ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.

-- Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?

-- Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à
l’apparence du ciel, _mylord_. Rien n’est plus trompeur. Depuis
deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est
en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne
puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la
mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles.
Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du
pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là
une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones,
les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre
lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.

-- John, répondit Glenarvan, le _Duncan_ est un bâtiment solide,
son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons
nous défendre!»

John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct
d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression
anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse
persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de
prudence à son bord.

Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel
n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait
le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la
colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces
lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans
les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.

John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le
ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en
haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine,
sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit.
Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air
étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le
craquement des mâts, le battement des manoeuvres courantes, le
bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement
des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils
ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert,
apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à
agir.

Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient
des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau
de léopard.

«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.

-- Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.

En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier.
Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non
sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant
de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à
conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et
d’adoucir ses mouvements de roulis.

Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au
maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne
pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et
les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de
côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles
furent condamnées.

John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne
quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait
d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.

En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces,
abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique,
et le _storm-glass_ indiquait la tempête.

Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment
secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le
vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il
sifflait dans des manoeuvres dormantes avec une extrême violence.
Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument,
résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs
rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manoeuvres
couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les
voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà
monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme
un alcyon sur leur crête écumante.

Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla
rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette;
quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être
balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si
éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune
capitaine.

«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une
légère accalmie.

-- Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez
rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»

Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui
ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au
moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit
tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce
moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la
pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.

«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les
focs!»

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les
drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas
avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le _Duncan_, dont la
cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa
inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.

Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une
admiration mêlée d’effroi cette lutte du _Duncan_ contre les
flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des
bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les
bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes,
qui se jouaient dans les vents déchaînés.

En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-
dessus des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non
du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le
sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht
donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut
renversé par un coup de barre inattendu. Le _Duncan_ venait en
travers à la lame et ne gouvernait plus.

«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la
passerelle.

-- Le navire se couche! répondit Tom Austin.

-- Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?

-- À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.

John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une
nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient
immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun
mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant
leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma
l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau
d’échappement.

«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.

-- L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle
ne fonctionne plus.

-- Quoi? Il est impossible de la dégager?

-- Impossible.»

Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il
y avait un fait incontestable:

L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus,
s’était échappée par les soupapes.

John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un
auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux
ennemi.

Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan;
puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres
passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.

«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il
faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire
peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.

-- Mais nous pouvons être utiles...

-- Rentrez, rentrez, _mylord_, il le faut! Il y a des
circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le
veux!»

Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il
fallait que la situation fût suprême.

Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de
l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois
compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec
anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.

«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant
dans le carré.

-- Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre
grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de _la tempête_,
au roi qu’il porte à son bord:

«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer
silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-
je!»

Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le
navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice
engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins
possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles
et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à
la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de
trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le
vent.

Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un
cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames
envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était
faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut
résister à de pareilles violences?

Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les
portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa
direction première.

Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait
s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne
pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des
manoeuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et
les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là
sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire.
John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.

Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que
la tempête diminuerait au lever du jour.

Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le
vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit
ouragan.

John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il
portait. Le _Duncan_ donnait une bande effroyable; ses épontilles
en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient
fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage
crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la
hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand
mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent
comme de gigantesques albatros.

Le _Duncan_ se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans
direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts
menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait
longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts,
et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient
livrer passage aux flots.

John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin
et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un
travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant
trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai
de misaine et livrée à l’action du vent.

Alors, sous ce morceau de toile, le _Duncan_ laissa porter et se
prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait
ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait
conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait
sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui,
il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un
énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à
l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des
flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait
d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers.
Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que
lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus
le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à
l’avant avec une irrésistible violence.

Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives
d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15
décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un
instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé
par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir,
et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées
dans le nord.

En effet, il pouvait tout craindre. Le _Duncan_, rejeté hors de sa
route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne
pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non
autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.

À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le
yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne
devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or,
la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.

Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un
navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la
tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.

John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en
particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa
gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout,
et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le
_Duncan_ à la côte.

«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, _mylord_.

-- Faites, John, répondit Glenarvan.

-- Et lady Helena? Miss Grant?

-- Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir
sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.

-- Je vous avertirai, _mylord_.»

Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout
le danger, le sentaient imminent.

Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs
compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes
sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert,
qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades,
les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il
attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze
heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se
dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une
terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y
courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une
prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit
qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une
telle élévation.

«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.

-- C’est mon avis, répondit le second.

-- Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.

S’il n’offre pas une passe praticable au _Duncan_, et s’il ne l’y
conduit lui-même, nous sommes perdus.

-- La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-
nous franchir ces bancs?

-- Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire
pourrait leur résister? P_rio_ns Dieu qu’il nous aide, mon ami!»

Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec
une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles
des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la
terre.

Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse
un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une
sûreté relative.

Mais comment passer?

John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,
l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.
Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary
Grant pâlit.

«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de
sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss
Grant.

-- Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main
du lord à ses yeux humides.

Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des
bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous
la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux
bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et
l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement
talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces
lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en
un mot, de calmer cette mer tumultueuse?

John Mangles eut une dernière idée.

«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de
l’huile!»

Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il
s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut
apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile;
cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle
lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.

Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses
fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils
contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le
gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les
forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-
dessus des bastingages de tribord et de bâbord.

«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.

En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée
par un mascaret mugissant. C’était l’instant.

«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.

Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des
flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour
ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les
eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà
des redoutables bancs.


Chapitre VI
_Le cap Bernouilli_

Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son
navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond
était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc,
nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_,
après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de
crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du
large.

Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:
«Merci, John.»

Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls
mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni
lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité
des périls auxquels ils venaient d’échapper.

Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte
le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où
reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap
Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les
premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit
aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte
du bord.

En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux
degrés à peine. Il se trouvait par 13612 de longitude et 3507 de
latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de
l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap
Bernouilli.

Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le
cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces
deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux
golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au
sud, le golfe Saint-Vincent.

Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde,
capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette
ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre
des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de
cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et
toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes
entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs
que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les
opérations commerciales ou les arts mécaniques.

Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à
décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit
plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent
qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait
contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation.
Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un
outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.

Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la
résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour
des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_;
il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les
dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à
Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.

L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes
orientales pour achever la série de ses recherches.

Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter
du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps.
Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise
maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les
dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent
enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au
cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_,
sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa
brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord
amures, au vent des rivages australiens.

Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se
trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le
cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques
encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes,
et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était
enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs
stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa
découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à
travers les bois et les plaines.

Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses
embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les
accores de la côte.

Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au
trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point
inexploré.

Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme
un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le
rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt
arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de
l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives
verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant
parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là
quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute
la sécheresse d’un continent polaire.

Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.
Les marins ne s’en plaignirent pas.

Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune
Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux
chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse
exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens
furent aussi muets à cet égard que les terres patagones.
Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait
pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait
ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au
hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière
à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte
était fouillée avec soin.

Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli,
qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave.
Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du
_Britannia_.

En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la
catastrophe, la mer avait pu, avait dû

Disperser, ronger les restes du trois-mâts et les arracher de
l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages
comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les
plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons,
faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte,
avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du
continent.

Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques
Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le
géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du
document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu
même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie,
leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le
précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de
l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le
trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro,
vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables
et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes,
le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes
aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui
sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation
est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille
eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et
arriver à l’océan Indien?

Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces.
L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces
argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le
reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le
major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au
document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par
conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se
brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie.

Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette
interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la
captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait
pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir
compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il
n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur
le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.

Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution
définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du
_Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord
Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches
auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir
courageusement et consciencieusement.

Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du
yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au
rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et
Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question
du salut de leur père allait irrévocablement se décider.
Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente
discussion avait judicieusement démontré que les naufragés
seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût
brisé sur les écueils de la côte orientale.

«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune
fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à
terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!

-- Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les
hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient,
et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.

-- Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.

Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des
pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux
milles en mer.

L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des
bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant,
doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de
l’Australie.

Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque
d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et
biens.

Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un
rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées
formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts
pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle
sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit
fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un
éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait
cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères
d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures
du massif.

Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et
arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide.
Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva
le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié
de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites
jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le
paisible major, qui n’y tenait pas autrement.

La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait
sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des
buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan
compara aux _glens_ des basses terres d’écosse, et Paganel aux
landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait
inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du
sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques
constructions de bon augure.

«Un moulin!» s’écria Robert.

À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au
vent.

«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa
longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi
modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes
regards.

-- C’est presque un clocher, dit lady Helena.

-- Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le
pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.

-- Allons au moulin», répliqua Glenarvan.

On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol,
travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect.
La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut
brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un
enclos récemment défriché; quelques boeufs et une demi-douzaine de
chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias
pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu
apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de
terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées
comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un
beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile,
puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une
habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait
avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes
ailes.

En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une
physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux
aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des
étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent
avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y
méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu
de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque
vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las
des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le
bonheur au delà des mers.

Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils
n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs
qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:

«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.

-- Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui
offrait le colon.

-- Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis
australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison
est la vôtre.»

Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de
si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par
_mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les
fils du colon débarrassaien