ðåìîíò áûòîâîé òåõíèêè, ñåðâèñíûé öåíòð Loewe . êîìïëåêòàöèÿ êèà ïèêàíòî . áóõãàëòåðñêèå óñëóãè
The Project Gutenberg EBook of L'île mystérieuse, by Jules Verne

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Title: L'île mystérieuse

Author: Jules Verne

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14287]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

L’ÎLE MYSTÉRIEUSE

(1875)


Table des matières

PARTIE 1 LES NAUFRAGÉS DE L’AIR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
PARTIE 2 L’ABANDONNÉ
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
PARTIE 3 LE SECRET DE L’ÎLE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VIII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX


PARTIE 1
LES NAUFRAGÉS DE L’AIR
CHAPITRE I

«Remontons-nous?

-- Non! Au contraire! Nous descendons!

-- Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons!

-- Pour Dieu! Jetez du lest!

-- Voilà le dernier sac vidé!

-- Le ballon se relève-t-il?

-- Non!

-- J’entends comme un clapotement de vagues!

-- La mer est sous la nacelle!

-- Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous!»

Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent:

«Dehors tout ce qui pèse!... tout! et à la grâce de Dieu!»

Telles sont les paroles qui éclataient en l’air, au-dessus de ce
vaste désert d’eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans
la journée du 23 mars 1865.

Personne n’a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-
est qui se déchaîna au milieu de l’équinoxe de cette année, et
pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce
fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les
ravages qu’il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en
Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se
dessinait obliquement à l’équateur, depuis le trente-cinquième
parallèle nord jusqu’au quarantième parallèle sud!

Villes renversées, forêts déracinées, rivages dévastés par des
montagnes d’eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires
jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par
centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui
broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes
écrasées sur terre ou englouties en mer: tels furent les
témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce
formidable ouragan. Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent
si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l’un le 25 octobre
1810, l’autre le 26 juillet 1825.

Or, au moment même où tant de catastrophes s’accomplissaient sur
terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans
les airs bouleversés. En effet, un ballon, porté comme une boule
au sommet d’une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la
colonne d’air, parcourait l’espace avec une vitesse de quatre-
vingt-dix milles à l’heure, en tournant sur lui-même, comme s’il
eût été saisi par quelque maelström aérien. Au-dessous de
l’appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui
contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces
épaisses vapeurs, mêlées d’eau pulvérisée, qui traînaient jusqu’à
la surface de l’Océan.

D’où venait cet aérostat, véritable jouet de l’effroyable tempête?
De quel point du monde s’était-il élancé? Il n’avait évidemment
pas pu partir pendant l’ouragan. Or, l’ouragan durait depuis cinq
jours déjà, et ses premiers symptômes s’étaient manifestés le 18.
On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très loin,
car il n’avait pas dû franchir moins de deux mille milles par
vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers n’avaient pu avoir
à leur disposition aucun moyen d’estimer la route parcourue depuis
leur départ, car tout point de repère leur manquait. Il devait
même se produire ce fait curieux, qu’emportés au milieu des
violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. Ils se
déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de
cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal.
Leurs yeux ne pouvaient percer l’épais brouillard qui s’amoncelait
sous la nacelle. Autour d’eux, tout était brume. Telle était même
l’opacité des nuages, qu’ils n’auraient pu dire s’il faisait jour
ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées,
aucun mugissement de l’Océan n’avaient dû parvenir jusqu’à eux
dans cette immensité obscure, tant qu’ils s’étaient tenus dans les
hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner
connaissance des dangers qu’ils couraient au-dessus des flots.

Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que
munitions, armes, provisions, s’était relevé dans les couches
supérieures de l’atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq
cents pieds. Les passagers, après avoir reconnu que la mer était
sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut
qu’en bas, n’avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les
objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien
perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de l’abîme.

La nuit se passa au milieu d’inquiétudes qui auraient été
mortelles pour des âmes moins énergiques. Puis le jour reparut,
et, avec le jour, l’ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès
le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes
d’apaisement. À l’aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient
remontés dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe
s’évasa et se rompit. Le vent, de l’état d’ouragan, passa au
«grand frais», c’est-à-dire que la vitesse de translation des
couches atmosphériques diminua de moitié. C’était encore ce que
les marins appellent «une brise à trois ris», mais l’amélioration
dans le trouble des éléments n’en fut pas moins considérable.

Vers onze heures, la partie inférieure de l’air s’était
sensiblement nettoyée. L’atmosphère dégageait cette limpidité
humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands
météores. Il ne semblait pas que l’ouragan fût allé plus loin dans
l’ouest. Il paraissait s’être tué lui-même. Peut-être s’était-il
écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi
qu’il arrive quelquefois aux typhons de l’océan Indien.

Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau,
que le ballon s’abaissait lentement, par un mouvement continu,
dans les couches inférieures de l’air. Il semblait même qu’il se
dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s’allongeait en se
distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde.

Vers midi, l’aérostat ne planait plus qu’à une hauteur de deux
mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds
cubes, et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se
maintenir longtemps dans l’air, soit qu’il eût atteint de grandes
altitudes, soit qu’il se fût déplacé suivant une direction
horizontale. En ce moment, les passagers jetèrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres
qu’ils avaient conservés, tout, jusqu’aux menus ustensiles qui
garnissaient leurs poches, et l’un d’eux, s’étant hissé sur le
cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier
solidement l’appendice inférieur de l’aérostat.

Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le
ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait!

Ils étaient donc perdus! en effet, ce n’était ni un continent, ni
même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. L’espace n’offrait
pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur
laquelle leur ancre pût mordre.

C’était l’immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec
une incomparable violence! C’était l’Océan sans limites visibles,
même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards
s’étendaient alors sur un rayon de quarante milles! C’était cette
plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l’ouragan, qui
devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées,
sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches!
Pas une terre en vue, pas un navire!

Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel,
pour empêcher que l’aérostat ne vînt s’engloutir au milieu des
flots. Et c’était évidemment à cette urgente opération que
s’employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgré leurs
efforts, le ballon s’abaissait toujours, en même temps qu’il se
déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent,
c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest.

Situation terrible, que celle de ces infortunés! Ils n’étaient
évidemment plus maîtres de l’aérostat. Leurs tentatives ne
pouvaient aboutir. L’enveloppe du ballon se dégonflait de plus en
plus. Le fluide s’échappait sans qu’il fût aucunement possible de
le retenir. La descente s’accélérait visiblement, et, à une heure
après midi, la nacelle n’était pas suspendue à plus de six cents
pieds au-dessus de l’Océan.

C’est que, en effet, il était impossible d’empêcher la fuite du
gaz, qui s’échappait librement par une déchirure de l’appareil. En
allégeant la nacelle de tous les objets qu’elle contenait, les
passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur
suspension dans l’air.

Mais l’inévitable catastrophe ne pouvait qu’être retardée, et, si
quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle
et ballon auraient définitivement disparu dans les flots.

La seule manoeuvre qu’il y eût à faire encore fut faite à ce
moment. Les passagers de l’aérostat étaient évidemment des gens
énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n’eût pas
entendu un seul murmure s’échapper de leurs lèvres.

Ils étaient décidés à lutter jusqu’à la dernière seconde, à tout
faire pour retarder leur chute. La nacelle n’était qu’une sorte de
caisse d’osier, impropre à flotter, et il n’y avait aucune
possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y
tombait.

À deux heures, l’aérostat était à peine à quatre cents pieds au-
dessus des flots. En ce moment, une voix mâle -- la voix d’un
homme dont le coeur était inaccessible à la crainte -- se fit
entendre. À cette voix répondirent des voix non moins énergiques.

«Tout est-il jeté?

-- Non! Il y a encore dix mille francs d’or!»

Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.

«Le ballon se relève-t-il?

-- Un peu, mais il ne tardera pas à retomber!

-- Que reste-t-il à jeter au dehors?

-- Rien!

-- Si!... La nacelle!

-- Accrochons-nous au filet! et à la mer la nacelle!»

C’était, en effet, le seul et dernier moyen d’alléger l’aérostat.
Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées,
et l’aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds.

Les cinq passagers s’étaient hissés dans le filet, au-dessus du
cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant
l’abîme.

On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats.
Il suffit de jeter l’objet le plus léger pour provoquer un
déplacement dans le sens vertical. L’appareil, flottant dans
l’air, se comporte comme une balance d’une justesse mathématique.
On comprend donc que, lorsqu’il est délesté d’un poids
relativement considérable, son déplacement soit important et
brusque. C’est ce qui arriva dans cette occasion.

Mais, après s’être un instant équilibré dans les zones
supérieures, l’aérostat commença à redescendre.

Le gaz fuyait par la déchirure, qu’il était impossible de réparer.

Les passagers avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire. Aucun
moyen humain ne pouvait les sauver désormais. Ils n’avaient plus à
compter que sur l’aide de Dieu.

À quatre heures, le ballon n’était plus qu’à cinq cents pieds de
la surface des eaux. Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son
maître dans les mailles du filet.

«Top a vu quelque chose!» s’écria l’un des passagers.

Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre:

«Terre! terre!»

Le ballon, que le vent ne cessait d’entraîner vers le sud-ouest,
avait, depuis l’aube, franchi une distance considérable, qui se
chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée
venait, en effet, d’apparaître dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent.
Il ne fallait pas moins d’une grande heure pour l’atteindre, et
encore à la condition de ne pas dériver. Une heure! Le ballon ne
se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu’il avait gardé de
son fluide?

Telle était la terrible question! Les passagers voyaient
distinctement ce point solide, qu’il fallait atteindre à tout
prix. Ils ignoraient ce qu’il était, île ou continent, car c’est à
peine s’ils savaient vers quelle partie du monde l’ouragan les
avait entraînés! Mais cette terre, qu’elle fût habitée ou qu’elle
ne le fût pas, qu’elle dût être hospitalière ou non, il fallait y
arriver!

Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait
plus se soutenir.

CHAPITRE II

Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames
avait plusieurs fois léché le bas du filet, l’alourdissant encore,
et l’aérostat ne se soulevait plus qu’à demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans l’aile. Une demi-heure plus tard, la terre n’était
plus qu’à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu,
chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. L’enveloppe de l’aérostat
fit poche alors, et le vent s’y engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrière.

Peut-être accosterait-il ainsi la côte!

Or, il n’en était qu’à deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, après avoir été frappé d’un formidable coup de
mer. Comme s’il eût été délesté subitement d’une nouvelle partie
de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et
là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque
parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s’en rapprochait
obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du
rivage, hors de la portée des lames.

Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se
dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l’espace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n’en jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à
l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques
instants après, d’atteindre la terre.

À peine les quatre naufragés -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l’absent,
s’écriaient: «Il essaye peut-être d’aborder à la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!»

Ce n’étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs
d’expéditions aériennes, que l’ouragan venait de jeter sur cette
côte. C’étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
poussés à s’enfuir dans des circonstances extraordinaires.

Cent fois, ils auraient dû périr! Cent fois, leur ballon déchiré
aurait dû les précipiter dans l’abîme! Mais le ciel les réservait
à une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond,
assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se
trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible
guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq
jours.

Voici, d’ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s’était
produite l’évasion des prisonniers, -- évasion qui devait aboutir
à la catastrophe que l’on connaît.

Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s’emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de
l’ennemi et furent internés dans la ville. L’un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à l’état-major
fédéral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l’Union avait
confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du
nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu’une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes «numismatiques», qui semblent faites pour être frappées en
médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie
d’un savant de l’école militante. C’était un de ces ingénieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même
temps que l’ingéniosité de l’esprit, possédait-il la suprême
habileté de main. Ses muscles présentaient de remarquables
symptômes de tonicité. Véritablement homme d’action en même temps
qu’homme de pensée, il agissait sans effort, sous l’influence
d’une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
défie toute mauvaise chance.

Très instruit, très pratique», très débrouillard», pour employer
un mot de la langue militaire française, c’était un tempérament
superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois
conditions dont l’ensemble détermine l’énergie humaine: activité
d’esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la
volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d’Orange
au XVIIe siècle: «Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer.» En même temps, Cyrus Smith était
le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l’Illinois, il s’était battu
à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à
Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait: «Je ne compte jamais mes morts!» Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s’épargnait guère,
la chance le favorisa toujours, jusqu’au moment où il fut blessé
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En même temps que
Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n’était rien moins que
l’honorable Gédéon Spilett», reporter» du New-York Herald, qui
avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu
des armées du Nord.

Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs
anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Les
journaux de l’Union, tels que le New-York Herald, forment de
véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants
avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang
de ces délégués.

Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein
d’idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, résolu dans l’action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s’agissait de tout savoir, pour lui
d’abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la
curiosité, de l’information, de l’inédit, de l’inconnu, de
l’impossible, c’était un de ces intrépides observateurs qui
écrivent sous les balles», chroniquent» sous les boulets, et pour
lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d’une main, carnet de l’autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.

Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu’ils n’ont rien à dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point
important. D’ailleurs», l’humour» ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, après l’affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix
conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin
d’annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier informé.

Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil était calme, vif, rapide dans ses déplacements.
C’était l’oeil d’un homme qui a l’habitude de percevoir vite tous
les détails d’un horizon. Solidement bâti, il s’était trempé dans
tous les climats comme une barre d’acier dans l’eau froide. Depuis
dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York
Herald, qu’il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.

Lorsqu’il fut pris, il était en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son
carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et
Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une égratignure.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n’est de réputation, avaient été tous les deux transportés à
Richmond.

L’ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu’il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent à s’apprécier. Bientôt, leur vie commune
n’eut plus qu’un but, s’enfuir, rejoindre l’armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l’unité fédérale.

Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute
occasion; mais bien qu’ils eussent été laissés libres dans la
ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu’une évasion devait
être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la
mort.

Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l’ingénieur,
d’un père et d’une mère esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L’esclave, devenu libre, n’avait pas voulu quitter son
maître.

Il l’aimait à mourir pour lui. C’était un garçon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu’à l’appellation
abréviative et familière de Nab.

Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et,
à force de ruse et d’adresse, après avoir risqué vingt fois sa
vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s’exprimer.

Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien
autrement difficile d’en sortir, car on surveillait de très près
les prisonniers fédéraux.

Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non
seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire
naître.

Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. La victoire
de Petersburg lui avait été très chèrement disputée. Ses forces,
réunies à celles de Butler, n’obtenaient encore aucun résultat
devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des
prisonniers dût être prochaine. Le reporter, auquel sa captivité
fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n’avait qu’une idée: sortir de Richmond
et à tout prix. Plusieurs fois, même, il tenta l’aventure et fut
arrêté par des obstacles infranchissables.

Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte
de s’échapper pour rejoindre l’armée de Grant, certains assiégés
avaient non moins hâte de s’enfuir, afin de rejoindre l’armée
séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enragé. C’est qu’en effet, si les prisonniers fédéraux ne
pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non
plus, car l’armée du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec
le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire
connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de
l’armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l’idée de
s’enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et
d’arriver ainsi au camp des séparatistes.

Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat fut fabriqué et
mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils étaient munis
d’armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se
prolongerait.

Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il devait
s’effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier général de Lee.

Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Dès le
18, on put voir qu’il tournait à l’ouragan. Bientôt, la tempête
devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il
était impossible de risquer l’aérostat et ceux qu’il emporterait
au milieu des éléments déchaînés.

Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là,
prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville,
l’impatience était grande à voir que l’état de l’atmosphère ne se
modifiait pas.

Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu’aucun changement se
produisît dans la tourmente. On éprouvait même de grandes
difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les
rafales couchaient jusqu’à terre.

La nuit du 19 au 20 s’écoula, mais, au matin, l’ouragan se
développait encore avec plus d’impétuosité. Le départ était
impossible.

Ce jour-là, l’ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues
de Richmond par un homme qu’il ne connaissait point. C’était un
marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans,
vigoureusement bâti, très hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff était un Américain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
d’aventures, tout ce qui peut survenir d’extraordinaire à un être
à deux pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que c’était
une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait
s’étonner de rien. Pencroff, au commencement de cette année,
s’était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin qu’il aimait comme si c’eût été son propre enfant.
N’ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du
siège, il s’y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il
n’eut plus aussi, lui, qu’une idée: s’enfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de réputation l’ingénieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son
frein. Ce jour-là, il n’hésita donc pas à l’aborder en lui disant
sans plus de préparation:

«Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?»

L’ingénieur regarda fixement l’homme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta à voix basse:

«Monsieur Smith, voulez-vous fuir?

-- Quand cela?...» répondit vivement l’ingénieur, et on peut
affirmer que cette réponse lui échappa, car il n’avait pas encore
examiné l’inconnu qui lui adressait la parole.

Mais après avoir, d’un oeil pénétrant, observé la loyale figure du
marin, il ne put douter qu’il n’eût devant lui un honnête homme.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il d’une voix brève.

Pencroff se fit connaître.

«Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?

-- Par ce fainéant de ballon qu’on laisse là à rien faire, et qui
me fait l’effet de nous attendre tout exprès!...»

Le marin n’avait pas eu besoin d’achever sa phrase.

L’ingénieur avait compris d’un mot. Il saisit Pencroff par le bras
et l’entraîna chez lui.

Là, le marin développa son projet, très simple en vérité. On ne
risquait que sa vie à l’exécuter.

L’ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un aérostat.

S’il eût connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il n’aurait pas hésité
à partir, -- avec Harbert, s’entend. Il en avait vu bien d’autres,
et n’en était plus à compter avec une tempête!

Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. L’occasion était là. Il n’était pas homme à la laisser
échapper. Le projet n’était que très dangereux, donc il était
exécutable.

La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait d’être tué, mais, par contre, on pouvait
réussir, et sans cette tempête... Mais sans cette tempête, le
ballon fût déjà parti, et l’occasion, tant cherchée, ne se
présenterait pas en ce moment!

«Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.

-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.

-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.

-- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...

-- Cela suffit. Nous partirons!» dit Cyrus Smith.

Ce «nous» engageait le reporter, mais le reporter n’était pas
homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il
l’approuva sans réserve. Ce dont il s’étonnait, c’était qu’une
idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il
suivait son maître partout où son maître voulait aller.

«À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par
là, en curieux!

-- À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempête ne s’apaise pas avant notre départ!»

Pencroff prit congé de l’ingénieur, et retourna à son logis, où
était resté jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce n’était pas sans une certaine anxiété
qu’il attendait le résultat de la démarche faite auprès de
l’ingénieur. On le voit, c’étaient cinq hommes déterminés qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!

Non! L’ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer à l’affronter dans cette frêle
nacelle! La journée fut terrible. L’ingénieur ne craignait qu’une
chose: c’était que l’aérostat, retenu au sol et couché sous le
vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant plusieurs heures, il
rôda sur la place presque déserte, surveillant l’appareil.
Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches,
et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou
même à rompre ses liens et à s’enfuir dans les airs.

Le soir arriva. La nuit se fit très sombre. D’épaisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mêlée de neige
tombait. Le temps était froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une
trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût
voulu se taire devant les formidables détonations de l’ouragan.
Les rues de la ville étaient désertes. Il n’avait pas même paru
nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se débattait l’aérostat.

Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce
voyage, au milieu des rafales déchaînées!...

«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d’un coup de poing
son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah! on en
viendra à bout tout de même!»

À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers côtés sur la place, que les lanternes de
gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde.
On ne voyait même pas l’énorme aérostat, presque entièrement
rabattu sur le sol.

Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un
anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.

Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils
n’avaient point été aperçus, et telle était l’obscurité, qu’ils ne
pouvaient se voir eux-mêmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
l’ordre de l’ingénieur, détachait successivement les paquets de
lest. Ce fut l’affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.

L’aérostat n’était alors retenu que par le double du câble, et
Cyrus Smith n’avait plus qu’à donner l’ordre du départ. En ce
moment, un chien escalada d’un bond la nacelle.

C’était Top, le chien de l’ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne,
avait suivi son maître. Cyrus Smith craignant un excès de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.

«Bah! un de plus!» dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux
sacs de sable.

Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre
deux cheminées qu’il abattit dans la furie de son départ.

L’ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence.
L’ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les
brumes. Ce fut cinq jours après seulement, qu’une éclaircie laissa
voir l’immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent
entraînait avec une vitesse effroyable!

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six
mille milles de leur pays!

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout d’abord, c’était leur chef
naturel, c’était l’ingénieur Cyrus Smith!

CHAPITRE III

L’ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé,
avait été enlevé par un coup de mer.

Son chien avait également disparu. Le fidèle animal s’était
volontairement précipité au secours de son maître.

«En avant!» s’écria le reporter.

Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant
épuisement et fatigues, commencèrent leurs recherches.

Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à la fois, à la
pensée d’avoir perdu tout ce qu’il aimait au monde.

Il ne s’était pas écoulé deux minutes entre le moment où Cyrus
Smith avait disparu et l’instant où ses compagnons avaient pris
terre. Ceux-ci pouvaient donc espérer d’arriver à temps pour le
sauver.

«Cherchons! cherchons! cria Nab.

-- Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le retrouverons!

-- Vivant?

-- Vivant!

-- Sait-il nager? demanda Pencroff.

-- Oui! répondit Nab! Et, d’ailleurs, Top est là!...»

Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête!

C’était dans le nord de la côte, et environ à un demi-mille de
l’endroit où les naufragés venaient d’atterrir, que l’ingénieur
avait disparu. S’il avait pu atteindre le point le plus rapproché
du littoral, c’était donc à un demi-mille au plus que devait être
situé ce point.

Il était près de six heures alors. La brume venait de se lever et
rendait la nuit très obscure. Les naufragés marchaient en suivant
vers le nord la côte est de cette terre sur laquelle le hasard les
avait jetés, -- terre inconnue, dont ils ne pouvaient même
soupçonner la situation géographique. Ils foulaient du pied un sol
sablonneux, mêlé de pierres, qui paraissait dépourvu de toute
espèce de végétation.

Ce sol, fort inégal, très raboteux, semblait en de certains
endroits criblé de petites fondrières, qui rendaient la marche
très pénible. De ces trous s’échappaient à chaque instant de gros
oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l’obscurité
empêchait de voir. D’autres, plus agiles, se levaient par bandes
et passaient comme des nuées.

Le marin croyait reconnaître des goélands et des mouettes, dont
les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufragés s’arrêtaient, appelaient à grands
cris, et écoutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du
côté de l’Océan.

Ils devaient penser, en effet, que s’ils eussent été à proximité
du lieu où l’ingénieur avait pu atterrir, les aboiements du chien
Top, au cas où Cyrus Smith eût été hors d’état de donner signe
d’existence, seraient arrivés jusqu’à eux. Mais aucun cri ne se
détachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac.
Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait
les moindres anfractuosités du littoral.

Après une course de vingt minutes, les quatre naufragés furent
subitement arrêtés par une lisière écumante de lames. Le terrain
solide manquait. Ils se trouvaient à l’extrémité d’une pointe
aiguë, sur laquelle la mer brisait avec fureur.

«C’est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas
en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.

-- Mais s’il est là! répondit Nab, en montrant l’Océan, dont les
énormes lames blanchissaient dans l’ombre.

-- Eh bien, appelons-le!»

Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel vigoureux, mais
rien ne répondit. Ils attendirent une accalmie. Ils
recommencèrent. Rien encore.

Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers opposé du
promontoire, sur un sol également sablonneux et rocailleux.
Toutefois, Pencroff observa que le littoral était plus accore, que
le terrain montait, et il supposa qu’il devait rejoindre, par une
rampe assez allongée, une haute côte dont le massif se profilait
confusément dans l’ombre. Les oiseaux étaient moins nombreux sur
cette partie du rivage. La mer aussi s’y montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il était même remarquable que l’agitation des
lames diminuait sensiblement. On entendait à peine le bruit du
ressac. Sans doute, ce côté du promontoire formait une anse semi-
circulaire, que sa pointe aiguë protégeait contre les ondulations
du large.

Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le sud, et
c’était aller à l’opposé de cette portion de la côte sur laquelle
Cyrus Smith avait pu prendre pied. Après un parcours d’un mille et
demi, le littoral ne présentait encore aucune courbure qui permît
de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce
promontoire, dont on avait tourné la pointe, se rattachât à la
franche terre.

Les naufragés, bien que leurs forces fussent épuisées, marchaient
toujours avec courage, espérant trouver à chaque moment quelque
angle brusque qui les remît dans la direction première. Quel fut
donc leur désappointement, quand, après avoir parcouru deux milles
environ, ils se virent encore une fois arrêtés par la mer sur une
pointe assez élevée, faite de roches glissantes.

«Nous sommes sur un îlot! dit Pencroff, et nous l’avons arpenté
d’une extrémité à l’autre!»

L’observation du marin était juste. Les naufragés avaient été
jetés, non sur un continent, pas même sur une île, mais sur un
îlot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont
la largeur était évidemment peu considérable.

Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation, refuge désolé de
quelques oiseaux de mer, se rattachait-il à un archipel plus
important? On ne pouvait l’affirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à travers les
brumes, n’avaient pu suffisamment reconnaître son importance.
Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitués à percer
l’ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l’ouest des
masses confuses, qui annonçaient une côte élevée.

Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité, déterminer à quel
système, simple ou complexe, appartenait l’îlot. On ne pouvait non
plus en sortir, puisque la mer l’entourait. Il fallait donc
remettre au lendemain la recherche de l’ingénieur, qui n’avait,
hélas! signalé sa présence par aucun cri.

«Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut être
évanoui, blessé, hors d’état de répondre momentanément, mais ne
désespérons pas.»

Le reporter émit alors l’idée d’allumer sur un point de l’îlot
quelque feu qui pourrait servir de signal à l’ingénieur. Mais on
chercha vainement du bois ou des broussailles sèches. Sable et
pierres, il n’y avait pas autre chose.

On comprend ce que durent être la douleur de Nab et celle de ses
compagnons, qui s’étaient vivement attachés à cet intrépide Cyrus
Smith. Il était trop évident qu’ils étaient impuissants alors à le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l’ingénieur avait pu se
sauver seul, et déjà il avait trouvé refuge sur un point de la
côte, ou il était perdu à jamais!

Ce furent de longues et pénibles heures à passer. Le froid était
vif. Les naufragés souffrirent cruellement, mais ils s’en
apercevaient à peine. Ils ne songèrent même pas à prendre un
instant de repos.

S’oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer toujours, ils
allaient et venaient sur cet îlot aride, retournant incessamment à
sa pointe nord, là où ils devaient être plus rapprochés du lieu de
la catastrophe. Ils écoutaient, ils criaient, ils cherchaient à
surprendre quelque appel suprême, et leurs voix devaient se
transmettre au loin, car un certain calme régnait alors dans
l’atmosphère, et les bruits de la mer commençaient à tomber avec
la houle. Un des cris de Nab sembla même, à un certain moment, se
reproduire en écho. Harbert le fit observer à Pencroff, en
ajoutant:

«Cela prouverait qu’il existe dans l’ouest une côte assez
rapprochée.»

Le marin fit un signe affirmatif. D’ailleurs ses yeux ne pouvaient
le tromper. S’il avait, si peu que ce fût, distingué une terre,
c’est qu’une terre était là.

Mais cet écho lointain fut la seule réponse provoquée par les cris
de Nab, et l’immensité, sur toute la partie est de l’îlot, demeura
silencieuse.

Cependant le ciel se dégageait peu à peu. Vers minuit, quelques
étoiles brillèrent, et si l’ingénieur eût été là, près de ses
compagnons, il aurait pu remarquer que ces étoiles n’étaient plus
celles de l’hémisphère boréal. En effet, la polaire n’apparaissait
pas sur ce nouvel horizon, les constellations zénithales n’étaient
plus celles qu’il avait l’habitude d’observer dans la partie nord
du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au
pôle austral du monde.

La nuit s’écoula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les
hauteurs du ciel se nuancèrent légèrement. L’horizon restait
sombre encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une opaque
brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne
pouvait s’étendre à plus d’une vingtaine de pas. Le brouillard se
déroulait en grosses volutes qui se déplaçaient lourdement.

C’était un contre-temps. Les naufragés ne pouvaient rien
distinguer autour d’eux. Tandis que les regards de Nab et du
reporter se projetaient sur l’Océan, le marin et Harbert
cherchaient la côte dans l’ouest. Mais pas un bout de terre
n’était visible.

«N’importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la côte, je la sens...
elle est là... là... aussi sûr que nous ne sommes plus à
Richmond!»

Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever.

Ce n’était qu’une brumaille de beau temps. Un bon soleil en
chauffait les couches supérieures, et cette chaleur se tamisait
jusqu’à la surface de l’îlot. En effet, vers six heures et demie,
trois quarts d’heure après le lever du soleil, la brume devenait
plus transparente. Elle s’épaississait en haut, mais se dissipait
en bas. Bientôt tout l’îlot apparut, comme s’il fût descendu d’un
nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie
dans l’est, mais bornée dans l’ouest par une côte élevée et
abrupte.

Oui! la terre était là. Là, le salut, provisoirement assuré, du
moins. Entre l’îlot et la côte, séparés par un canal large d’un
demi-mille, un courant extrêmement rapide se propageait avec
bruit.

Cependant, un des naufragés, ne consultant que son coeur, se
précipita aussitôt dans le courant, sans prendre l’avis de ses
compagnons, sans même dire un seul mot. C’était Nab. Il avait hâte
d’être sur cette côte et de la remonter au nord. Personne n’eût pu
le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.

Le reporter se disposait à suivre Nab.

Pencroff, allant alors à lui:

«Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il.

-- Oui, répondit Gédéon Spilett.

-- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira à
porter secours à son maître. Si nous nous engagions dans ce canal,
nous risquerions d’être entraînés au large par le courant, qui est
d’une violence extrême. Or, si je ne me trompe, c’est un courant
de jusant. Voyez, la marée baisse sur le sable. Prenons donc
patience, et, à mer basse, il est possible que nous trouvions un
passage guéable...

-- Vous avez raison, répondit le reporter. Séparons-nous le moins
que nous pourrons...»

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il
le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires
épaules émerger à chaque coupe. Il dérivait avec une extrême
vitesse, mais il gagnait aussi vers la côte. Ce demi-mille qui
séparait l’îlot de la terre, il employa plus d’une demi-heure à le
franchir, et il n’accosta le rivage qu’à plusieurs milliers de
pieds de l’endroit qui faisait face au point d’où il était parti.

Nab prit pied au bas d’une haute muraille de granit et se secoua
vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientôt derrière
une pointe de roches, qui se projetait en mer, à peu près à la
hauteur de l’extrémité septentrionale de l’îlot.

Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse
tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportèrent leurs
regards sur cette terre à laquelle ils allaient demander refuge,
tout en mangeant quelques coquillages dont le sable était semé.
C’était un maigre repas, mais, enfin, c’en était un.

La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au sud, par une
pointe très aiguë, dépourvue de toute végétation et d’un aspect
très sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un
dessin assez capricieux et s’arc-boutait à de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant,
formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-
est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points
extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance
pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l’îlot
occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme
cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. Son
extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille. Devant l’îlot,
le littoral se composait, en premier plan, d’une grève de sable,
semée de roches noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu
à peu sous la marée descendante. Au deuxième plan, se détachait
une sorte de courtine granitique, taillée à pic, couronnée par une
capricieuse arête à une hauteur de trois cents pieds au moins.
Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se
terminait brusquement à droite par un pan coupé qu’on eût cru
taillé de main d’homme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du
promontoire, cette espèce de falaise irrégulière, s’égrenant en
éclats prismatiques, et faite de roches agglomérées et d’éboulis,
s’abaissait par une rampe allongée qui se confondait peu à peu
avec les roches de la pointe méridionale. Sur le plateau supérieur
de la côte, aucun arbre.

C’était une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap
de Bonne-Espérance, mais avec des proportions plus réduites. Du
moins, elle apparaissait telle, vue de l’îlot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan coupé. On
distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont
l’agglomération se prolongeait au delà des limites du regard.
Cette verdure réjouissait l’oeil, vivement attristé par les âpres
lignes du parement de granit. Enfin, tout en arrière-plan et au-
dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et à une
distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. C’était un chapeau de neiges,
coiffant quelque mont éloigné.

On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette
terre formait une île ou si elle appartenait à un continent. Mais,
à la vue de ces roches convulsionnées qui s’entassaient sur la
gauche, un géologue n’eût pas hésité à leur donner une origine
volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d’un
travail plutonien.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement
cette terre, sur laquelle ils allaient peut-être vivre de longues
années, sur laquelle ils mourraient même, si elle ne se trouvait
pas sur la route des navires!

«Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff?

-- Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme
dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir.
Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois là, on
tâchera de se tirer d’affaire et de retrouver M Smith!»

Pencroff ne s’était pas trompé dans ses prévisions.

Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande partie des
sables, formant le lit du canal, avait découvert. Il ne restait
entre l’îlot et la côte qu’un chenal étroit qu’il serait aisé sans
doute de franchir. En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et
ses deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements, ils les
mirent en paquet sur leur tête, et ils s’aventurèrent dans le
chenal, dont la profondeur ne dépassait pas cinq pieds. Harbert,
pour qui l’eau eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il
s’en tira à merveille. Tous trois arrivèrent sans difficulté sur
le littoral opposé. Là, le soleil les ayant séchés rapidement, ils
remirent leurs habits, qu’ils avaient préservés du contact de
l’eau, et ils tinrent conseil.

CHAPITRE IV

Tout d’abord, le reporter dit au marin de l’attendre en cet
endroit même, où il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il
remonta le littoral, dans la direction qu’avait suivie, quelques
heures auparavant, le nègre Nab. Puis il disparut rapidement
derrière un angle de la côte, tant il lui tardait d’avoir des
nouvelles de l’ingénieur.

Harbert avait voulu l’accompagner.

«Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous avons à préparer
un campement et à voir s’il est possible de trouver à se mettre
sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos
amis auront besoin de se refaire à leur retour. À chacun sa tâche.

-- Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert.

-- Bon! reprit le marin, cela ira. Procédons avec méthode. Nous
sommes fatigués, nous avons froid, nous avons faim. Il s’agit donc
de trouver abri, feu et nourriture. La forêt a du bois, les nids
ont des oeufs: il reste à chercher la maison.

-- Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces
roches, et je finirai bien par découvrir quelque trou dans lequel
nous pourrons nous fourrer!

-- C’est cela, répondit Pencroff. En route, mon garçon.»

Et les voilà marchant tous deux au pied de l’énorme muraille, sur
cette grève que le flot descendant avait largement découverte.
Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud.
Pencroff avait remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de
l’endroit où ils étaient débarqués, que la côte offrait une
étroite coupée qui, suivant lui, devait servir de débouché à une
rivière ou à un ruisseau.

Or, d’une part, il était important de s’établir dans le voisinage
d’un cours d’eau potable, et, de l’autre, il n’était pas
impossible que le courant eût poussé Cyrus Smith de ce côté.

La haute muraille, on l’a dit, se dressait à une hauteur de trois
cents pieds, mais le bloc était plein partout, et, même à sa base,
à peine léchée par la mer, elle ne présentait pas la moindre
fissure qui pût servir de demeure provisoire. C’était un mur
d’aplomb, fait d’un granit très dur, que le flot n’avait jamais
rongé. Vers le sommet voltigeait tout un monde d’oiseaux
aquatiques, et particulièrement diverses espèces de l’ordre des
palmipèdes, à bec allongé, comprimé et pointu, -- volatiles très
criards, peu effrayés de la présence de l’homme, qui, pour la
première fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi
ces palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de
goélands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et
aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les
anfractuosités du granit. Un coup de fusil, tiré au milieu de ce
fourmillement d’oiseaux, en eût abattu un grand nombre; mais, pour
tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni
Harbert n’en avaient.

D’ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine mangeables, et
leurs oeufs même ont un détestable goût.

Cependant, Harbert, qui s’était porté un peu plus sur la gauche,
signala bientôt quelques rochers tapissés d’algues, que la haute
mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au
milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double
valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. Harbert appela
donc Pencroff, qui se hâta d’accourir.

«Eh! ce sont des moules! s’écria le marin. Voilà de quoi remplacer
les oeufs qui nous manquent!

-- Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui
examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce
sont des lithodomes.

-- Et cela se mange? demanda Pencroff.

-- Parfaitement.

-- Alors, mangeons des lithodomes.»

Le marin pouvait s’en rapporter à Harbert. Le jeune garçon était
très fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable
passion pour cette science. Son père l’avait poussé dans cette
voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de
Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et
travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être
plus d’une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne
se trompa pas.

Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par
grappes et très adhérents aux roches.

Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui
creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur
coquille s’arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se
remarque pas dans la moule ordinaire.

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces
lithodomes, qui s’entre-bâillaient alors au soleil. Ils les
mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur
fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n’avoir ni
poivre, ni condiments d’aucune sorte.

Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui
s’accrut après l’absorption de ces mollusques naturellement
épicés. Il s’agissait donc de trouver de l’eau douce, et il
n’était pas vraisemblable qu’elle manquât dans une région si
capricieusement accidentée. Pencroff et Harbert, après avoir pris
la précaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils
remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de
la haute terre. Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette
coupée par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une
petite rivière devait couler à pleins bords. En cet endroit, la
muraille semblait avoir été séparée par quelque violent effort
plutonien. À sa base s’échancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours d’eau mesurait là cent pieds
de largeur, et ses deux berges, de chaque côté, n’en comptaient
que vingt pieds à peine.

La rivière s’enfonçait presque directement entre les deux murs de
granit qui tendaient à s’abaisser en amont de l’embouchure; puis,
elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis à un
demi-mille.

«Ici, l’eau! Là-bas, le bois! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il
ne manque plus que la maison!»

L’eau de la rivière était limpide. Le marin reconnut qu’à ce
moment de la marée, c’est-à-dire à basse mer, quand le flot
montant n’y portait pas, elle était douce. Ce point important
établi, Harbert chercha quelque cavité qui pût servir de retraite,
mais ce fut inutilement. Partout la muraille était lisse, plane et
d’aplomb.

Toutefois, à l’embouchure même du cours d’eau, et au-dessus des
relais de la haute mer, les éboulis avaient formé, non point une
grotte, mais un entassement d’énormes rochers, tels qu’il s’en
rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom
de «Cheminées.»

Pencroff et Harbert s’engagèrent assez profondément entre les
roches, dans ces couloirs sablés, auxquels la lumière ne manquait
pas, car elle pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle
d’équilibre. Mais avec la lumière entrait aussi le vent, -- une
vraie bise de corridors, -- et, avec le vent, le froid aigu de
l’extérieur. Cependant, le marin pensa qu’en obstruant certaines
portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un
mélange de pierres et de sable, on pourrait rendre les «Cheminées»
habitables. Leur plan géométrique représentait ce signe
typographique (...), qui signifie et cætera en abrégé. Or, en
isolant la boucle supérieure du signe, par laquelle s’engouffrait
le vent du sud et de l’ouest, on parviendrait sans doute à
utiliser sa disposition inférieure.

«Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M
Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.

-- Nous le reverrons, Pencroff, s’écria Harbert, et quand il
reviendra, il faut qu’il trouve ici une demeure à peu près
supportable. Elle le sera si nous pouvons établir un foyer dans le
couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fumée.

-- Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et ces
Cheminées -- ce fut le nom que Pencroff conserva à cette demeure
provisoire -- feront notre affaire. Mais d’abord, allons faire
provision de combustible. J’imagine que le bois ne nous sera pas
inutile pour boucher ces ouvertures à travers lesquelles le diable
joue de sa trompette!»

Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et, doublant
l’angle, ils commencèrent à remonter la rive gauche de la rivière.
Le courant en était assez rapide et charriait quelques bois morts.
Le flot montant -- et il se faisait déjà sentir en ce moment --
devait le refouler avec force jusqu’à une distance assez
considérable. Le marin pensa donc que l’on pourrait utiliser ce
flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.

Après avoir marché pendant un quart d’heure, le marin et le jeune
garçon arrivèrent au brusque coude que faisait la rivière en
s’enfonçant vers la gauche. À partir de ce point, son cours se
poursuivait à travers une forêt d’arbres magnifiques. Ces arbres
avaient conservé leur verdure, malgré la saison avancée, car ils
appartenaient à cette famille des conifères qui se propage sur
toutes les régions du globe, depuis les climats septentrionaux
jusqu’aux contrées tropicales.

Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement des «déodars»,
essences très nombreuses dans la zone himalayenne, et qui
répandaient un agréable arôme. Entre ces beaux arbres poussaient
des bouquets de pins, dont l’opaque parasol s’ouvrait largement.
Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied écrasait
des branches sèches, qui crépitaient comme des pièces d’artifice.

«Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j’ignore le nom de ces
arbres, je sais du moins les ranger dans la catégorie du «bois à
brûler», et, pour le moment, c’est la seule qui nous convienne!

-- Faisons notre provision!» répondit Harbert, qui se mit aussitôt
à l’ouvrage.

La récolte fut facile. Il n’était pas même nécessaire d’ébrancher
les arbres, car d’énormes quantités de bois mort gisaient à leurs
pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de
transport laissaient à désirer. Ce bois étant très sec, devait
rapidement brûler. De là, nécessité d’en rapporter aux Cheminées
une quantité considérable, et la charge de deux hommes n’aurait
pas suffi. C’est ce que fit observer Harbert.

«Eh! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir un moyen de
transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! Si nous
avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.

-- Mais nous avons la rivière! dit Harbert.

-- Juste, répondit Pencroff. La rivière sera pour nous un chemin
qui marche tout seul, et les trains de bois n’ont pas été inventés
pour rien.

-- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce
moment dans une direction contraire à la nôtre, puisque la mer
monte!

-- Nous en serons quittes pour attendre qu’elle baisse, répondit
le marin, et c’est elle qui se chargera de transporter notre
combustible aux Cheminées. Préparons toujours notre train.»

Le marin, suivi d’Harbert, se dirigea vers l’angle que la lisière
de la forêt faisait avec la rivière.

Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une
charge de bois, liée en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une
grande quantité de branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied d’un homme ne s’était, probablement, jamais
hasardé. Pencroff commença aussitôt à confectionner son train.

Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui
brisait le courant, le marin et le jeune garçon placèrent des
morceaux de bois assez gros qu’ils avaient attachés ensemble avec
des lianes sèches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empilée successivement toute la récolte, soit la charge
de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le
train, amarré à la berge, dut attendre le renversement de la
marée.

Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d’un commun
accord, Pencroff et Harbert résolurent de gagner le plateau
supérieur, afin d’examiner la contrée sur un rayon plus étendu.

Précisément, à deux cents pas en arrière de l’angle formé par la
rivière, la muraille, terminée par un éboulement de roches, venait
mourir en pente douce sur la lisière de la forêt. C’était comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencèrent donc leur
ascension. Grâce à la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent
la crête en peu d’instants, et vinrent se poster à l’angle qu’elle
faisait sur l’embouchure de la rivière. En arrivant, leur premier
regard fut pour cet Océan qu’ils venaient de traverser dans de si
terribles conditions! Ils observèrent avec émotion toute cette
partie du nord de la côte, sur laquelle la catastrophe s’était
produite. C’était là que Cyrus Smith avait disparu. Ils
cherchèrent des yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle
un homme aurait pu s’accrocher, ne surnagerait pas encore. Rien!
La mer n’était qu’un vaste désert d’eau. Quant à la côte, déserte
aussi. Ni le reporter, ni Nab ne s’y montraient. Mais il était
possible qu’en ce moment, tous deux fussent à une telle distance,
qu’on ne pût les apercevoir.

«Quelque chose me dit, s’écria Harbert, qu’un homme aussi
énergique que M Cyrus n’a pas pu se laisser noyer comme le premier
venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. N’est-ce pas,
Pencroff?»

Le marin secoua tristement la tête. Lui n’espérait guère plus
revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir à
Harbert:

«Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est homme à se
tirer d’affaire là où tout autre succomberait!...»

Cependant, il observait la côte avec une extrême attention. Sous
ses yeux se développait la grève de sable, bornée, sur la droite
de l’embouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore
émergées, ressemblaient à des groupes d’amphibies couchés dans le
ressac. Au delà de la bande d’écueils, la mer étincelait sous les
rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aiguë fermait l’horizon,
et l’on ne pouvait reconnaître si la terre se prolongeait dans
cette direction, ou si elle s’orientait sud-est et sud-ouest, ce
qui eût fait de cette côte une sorte de presqu’île très allongée.
À l’extrémité septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait à une grande distance, suivant une ligne plus
arrondie. Là, le rivage était bas, plat, sans falaise, avec de
larges bancs de sable, que le reflux laissait à découvert.

Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers l’ouest. Leur
regard fut tout d’abord arrêté par la montagne à cime neigeuse,
qui se dressait à une distance de six ou sept milles. Depuis ses
premières rampes jusqu’à deux milles de la côte, s’étendaient de
vastes masses boisées, relevées de grandes plaques vertes dues à
la présence d’arbres à feuillage persistant. Puis, de la lisière
de cette forêt jusqu’à la côte même, verdoyait un large plateau
semé de bouquets d’arbres capricieusement distribués. Sur la
gauche, on voyait par instants étinceler les eaux de la petite
rivière, à travers quelques éclaircies, et il semblait que son
cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point
où le marin avait laissé son train de bois, elle commençait à
couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa
rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la
rive droite, au contraire, elles s’abaissaient peu à peu, les
massifs se changeant en rocs isolés, les rocs en cailloux, les
cailloux en galets jusqu’à l’extrémité de la pointe.

«Sommes-nous sur une île? murmura le marin.

-- En tout cas, elle semblerait être assez vaste! répondit le
jeune garçon.

-- Une île, si vaste qu’elle fût, ne serait toujours qu’une île!»
dit Pencroff.

Mais cette importante question ne pouvait encore être résolue. Il
fallait en remettre la solution à un autre moment. Quant à la
terre elle-même, île ou continent, elle paraissait fertile,
agréable dans ses aspects, variée dans ses productions.

«Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur,
il faut en remercier la Providence.

-- Dieu soit donc loué!» répondit Harbert, dont le coeur pieux
était plein de reconnaissance pour l’Auteur de toutes choses.

Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinèrent cette contrée
sur laquelle les avait jetés leur destinée, mais il était
difficile d’imaginer, après une si sommaire inspection, ce que
leur réservait l’avenir.

Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale du plateau de
granit, dessinée par un long feston de roches capricieuses, qui
affectaient les formes les plus bizarres. Là vivaient quelques
centaines d’oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces
volatiles.

«Ah! s’écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goélands, ni des
mouettes!

-- Quels sont donc ces oiseaux? demanda Pencroff.

On dirait, ma foi, des pigeons!

-- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de
roche, répondit Harbert. Je les reconnais à la double bande noire
de leur aile, à leur croupion blanc, à leur plumage bleu-cendré.
Or, si le pigeon de roche est bon à manger, ses oeufs doivent être
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé dans leurs
nids!...

-- Nous ne leur donnerons pas le temps d’éclore, si ce n’est sous
forme d’omelette! répondit gaîment Pencroff.

-- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. Dans ton
chapeau?

-- Bon! répondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela.
Nous nous rabattrons donc sur les oeufs à la coque, mon garçon, et
je me charge d’expédier les plus durs!»

Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec attention les
anfractuosités du granit, et ils trouvèrent, en effet, des oeufs
dans certaines cavités! Quelques douzaines furent recueillies,
puis placées dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant
où la mer devait être pleine, Harbert et Pencroff commencèrent à
redescendre vers le cours d’eau.

Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était une heure
après midi.

Le courant se renversait déjà. Il fallait donc profiter du reflux
pour amener le train de bois à l’embouchure. Pencroff n’avait pas
l’intention de laisser ce train s’en aller, au courant, sans
direction, et il n’entendait pas, non plus, s’y embarquer pour le
diriger. Mais un marin n’est jamais embarrassé, quand il s’agit de
câbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sèches. Ce câble
végétal fut attaché à l’arrière du radeau, et le marin le tint à
la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.

Le procédé réussit à souhait. L’énorme charge de bois, que le
marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l’eau. La
berge était très accore, il n’y avait pas à craindre que le train
ne s’échouât, et, avant deux heures, il arrivait à l’embouchure, à
quelques pas des Cheminées.

CHAPITRE V

Le premier soin de Pencroff, dès que le train de bois eut été
déchargé, fut de rendre les Cheminées habitables, en obstruant
ceux des couloirs à travers lesquels s’établissait le courant
d’air. Du sable, des pierres, des branches entrelacées, de la
terre mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de l’(...),
ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la boucle supérieure.
Un seul boyau, étroit et sinueux, qui s’ouvrait sur la partie
latérale, fut ménagé, afin de conduire la fumée au dehors et de
provoquer le tirage du foyer. Les Cheminées se trouvaient ainsi
divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner
ce nom à autant de tanières sombres, dont un fauve se fût à peine
contenté. Mais on y était au sec, et l’on pouvait s’y tenir
debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait
le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait,
on pouvait s’en arranger, en attendant mieux.

Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.

«Peut-être, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouvé une
meilleure installation que la nôtre?

-- C’est possible, répondait le marin, mais, dans le doute, ne
t’abstiens pas! Mieux vaut une corde de trop à son arc que pas du
tout de corde!

-- Ah! répétait Harbert, qu’ils ramènent M Smith, qu’ils le
retrouvent, et nous n’aurons plus qu’à remercier le ciel!

-- Oui! murmurait Pencroff. C’était un homme celui-là, et un vrai!

-- C’était... dit Harbert. Est-ce que tu désespères de le revoir
jamais?

-- Dieu m’en garde!» répondit le marin.

Le travail d’appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff
s’en déclara très satisfait.

«Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un
abri suffisant.»

Restait à établir le foyer et à préparer le repas.

Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres plates
furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l’orifice
de l’étroit boyau qui avait été réservé. Ce que la fumée
n’entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à
maintenir une température convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasinée dans l’une des chambres, et le marin plaça
sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu
bois.

Le marin s’occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s’il
avait des allumettes.

«Certainement, répondit Pencroff, et j’ajouterai: Heureusement,
car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort
embarrassés!

-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages,
répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l’un
contre l’autre?

-- Eh bien! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez
à autre chose qu’à vous rompre les bras!

-- Cependant, c’est un procédé très simple et très usité dans les
îles du Pacifique.

-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que
les sauvages connaissent la manière de s’y prendre, ou qu’ils
emploient un bois particulier, car, plus d’une fois déjà, j’ai
voulu me procurer du feu de cette façon, et je n’ai jamais pu y
parvenir! J’avoue donc que je préfère les allumettes! Où sont mes
allumettes?»

Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais,
car il était un fumeur acharné. Il ne la trouva pas. Il fouilla
les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne
trouva point davantage la boîte en question.

«Voilà qui est bête, et plus que bête! dit-il en regardant
Harbert. Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l’ai perdue!
Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n’avez rien, ni briquet, ni
quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu?

-- Non, Pencroff!»

Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front
avec vivacité. Sur le sable, dans les roches, près de la berge de
la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais
inutilement. La boîte était en cuivre et n’eût point échappé à
leurs yeux.

«Pencroff, demanda Harbert, n’as-tu pas jeté cette boîte hors de
la nacelle?

-- Je m’en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a
été secoués comme nous venons de l’être, un si mince objet peut
avoir disparu. Ma pipe, elle-même, m’a bien quitté! Satanée boîte!
Où peut-elle être?

-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l’endroit où
nous avons pris terre.»

Il était peu probable qu’on retrouvât cette boîte que les lames
avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il
était bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et
Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient
atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées.

Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches
furent faites minutieusement. Résultat nul. Si la boîte était
tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots.
À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. C’était une perte grave
dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable.

Pencroff ne cacha point son désappointement très vif. Son front
s’était fortement plissé. Il ne prononçait pas une seule parole.
Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très
probablement, les allumettes auraient été mouillées par l’eau de
mer, et qu’il eût été impossible de s’en servir.

«Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une
boîte en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?

-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit
Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas à court comme nous!

-- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans
feu, et nos compagnons ne trouveront qu’un triste repas à leur
retour!

-- Mais, dit vivement Harbert, il n’est pas possible qu’ils
n’aient ni amadou, ni allumettes!

-- J’en doute, répondit le marin en secouant la tête. D’abord Nab
et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n’ait
plutôt conservé son carnet que sa boîte d’allumettes!»

Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était évidemment un
fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que
l’on se procurerait du feu d’une manière ou d’une autre. Pencroff,
plus expérimenté, et bien qu’il ne fût point homme à s’embarrasser
de peu, ni de beaucoup, n’en jugeait pas ainsi. En tout cas, il
n’y avait qu’un parti à prendre: attendre le retour de Nab et du
reporter. Mais il fallait renoncer au repas d’oeufs durcis qu’il
voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait,
ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.

Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas
où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle
récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin
de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son
introuvable boîte. Il remonta même la rive gauche de la rivière
depuis son embouchure jusqu’à l’angle où le train de bois avait
été amarré.

Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens,
il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, --
le tout vainement.

Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux
Cheminées. Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque
dans leurs plus sombres coins, et qu’il fallut y renoncer
décidément.

Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les
hautes terres de l’ouest, Harbert, qui allait et venait sur la
grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett.

Ils revenaient seuls!... Le jeune garçon éprouva un inexprimable
serrement de coeur. Le marin ne s’était point trompé dans ses
pressentiments.

L’ingénieur Cyrus Smith n’avait pu être retrouvé!

Le reporter, en arrivant, s’assit sur une roche, sans mot dire.
Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n’avait pas la force de
prononcer une parole!

Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré,
et de nouvelles larmes qu’il ne put retenir dirent trop clairement
qu’il avait perdu tout espoir!

Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver
Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de
plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où
s’était effectuée l’avant-dernière chute du ballon, chute qui
avait été suivie de la disparition de l’ingénieur et du chien Top.
La grève était déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un
caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une
marque d’un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il
était évident qu’aucun habitant ne fréquentait cette portion de la
côte. La mer était aussi déserte que le rivage, et c’était là, à
quelques centaines de pieds de la côte, que l’ingénieur avait
trouvé son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et d’une voix qui dénotait combien les
sentiments d’espoir résistaient en lui:

«Non! s’écria-t-il, non! Il n’est pas mort! Non! cela n’est pas!
Lui! allons donc! Moi! n’importe quel autre, possible! mais lui!
jamais. C’est un homme à revenir de tout!...»

Puis, la force l’abandonnant:

«Ah! je n’en puis plus!» murmura-t-il.

Harbert courut à lui.

«Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons! Dieu nous le
rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu,
je vous en prie!»

Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de
coquillages, maigre et insuffisante nourriture!

Nab n’avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa.
Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!

Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques; puis, il se
coucha sur le sable au pied d’une roche.

Il était exténué, mais calme.

Alors, Harbert s’approcha de lui, et, lui prenant la main:

«Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez
mieux qu’ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain,
nous verrons...»

Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea
vers les Cheminées. En ce moment, Pencroff s’approcha de lui, et,
du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n’aurait
pas sur lui une allumette.

Le reporter s’arrêta, chercha dans ses poches, n’y trouva rien et
dit:

«J’en avais, mais j’ai dû tout jeter...»

Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la
même réponse.

«Malédiction!» s’écria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter l’entendit, et, allant à Pencroff:

«Pas une allumette? dit-il.

-- Pas une, et par conséquent pas de feu!

-- Ah! s’écria Nab, s’il était là, mon maître, il saurait bien
vous en faire!»

Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non
sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence,
en disant:

«Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des
allumettes sur vous! Peut-être n’avez-vous pas bien cherché?
Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!»

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet,
de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu’à
son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé
dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit
morceau de bois à travers l’étoffe, mais ils ne pouvaient le
retirer. Comme ce devait être une allumette, et une seule, il
s’agissait de ne point en érailler le phosphore.

«Voulez-vous me laisser faire?» lui dit le jeune garçon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit
morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces
pauvres gens, avait une si grande importance! Il était intact.

«Une allumette! s’écria Pencroff. Ah! c’est comme si nous en
avions une cargaison tout entière!»

Il prit l’allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les
Cheminées.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue
avec tant d’indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait
ici s’en servir avec une extrême précaution. Le marin s’assura
qu’il était bien sec. Puis, cela fait:

«Il faudrait du papier, dit-il.

-- En voici», répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque
hésitation, déchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et
il s’accroupit devant le foyer. Là, quelques poignées d’herbes, de
feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et
disposées de manière que l’air pût circuler aisément et enflammer
rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet,
ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il
l’introduisit entre les mousses.

Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l’essuya avec
soin, et, non sans que le coeur lui battît, il frotta doucement
l’allumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet.

Pencroff n’avait pas appuyé assez vivement, craignant d’érailler
le phosphore.

«Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L’allumette
raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...»

Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garçon n’avait de sa vie été aussi impressionné.
Le coeur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel
ne devait pas être plus ému! Il n’hésita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une
légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre.
Harbert retourna doucement l’allumette, de manière à alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.

Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent
aussitôt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et
une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se
développait au milieu de l’obscurité.

«Enfin, s’écria Pencroff en se relevant, je n’ai jamais été si ému
de ma vie!»

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres
plates. La fumée s’en allait facilement par l’étroit conduit, la
cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se
répandre.

Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser
éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre.
Mais ce n’était qu’une affaire de soin et d’attention, puisque le
bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être
renouvelée en temps utile.

Pencroff songea tout d’abord à utiliser le foyer, en préparant un
souper plus nourrissant qu’un plat de lithodomes. Deux douzaines
d’oeufs furent apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un
coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple pensée
tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?

S’il vit, où peut-il être? S’il a survécu à sa chute, comment
expliquer qu’il n’ait pas trouvé le moyen de faire connaître son
existence? Quant à Nab, il rôdait sur la grève. Ce n’était plus
qu’un corps sans âme.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d’accommoder les
oeufs, n’avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de
les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir
à petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le
marin invita le reporter à prendre sa part du souper.

Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue.
Ces oeufs durcis étaient excellents, et, comme l’oeuf contient
tous les éléments indispensables à la nourriture de l’homme, ces
pauvres gens s’en trouvèrent fort bien et se sentirent
réconfortés.

Ah! si l’un d’eux n’eût pas manqué à ce repas! Si les cinq
prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces
roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable
sec, peut-être n’auraient-ils eu que des actions de grâces à
rendre au ciel! Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi,
celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait,
hélas! et son corps n’avait pu même obtenir une sépulture!

Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit était venue. On
entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre
la côte. Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient
avec un fracas assourdissant.

Le reporter s’était retiré au fond d’un obscur couloir, après
avoir sommairement noté les incidents de ce jour: la première
apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l’ingénieur,
l’exploration de la côte, l’incident des allumettes, etc.; et, la
fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le
sommeil.

Harbert, lui, s’endormit bientôt. Quant au marin, veillant d’un
oeil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n’épargna pas le
combustible. Un seul des naufragés ne reposa pas dans les
Cheminées. Ce fut l’inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette
nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour
l’engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son
maître!

CHAPITRE VI

L’inventaire des objets possédés par ces naufragés de l’air, jetés
sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement
établi.

Ils n’avaient rien, sauf les habits qu’ils portaient au moment de
la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une
montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les
passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger
l’aérostat.

Les héros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que
les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à
l’archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire
échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou
bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de
subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout d’abord absolument désarmés en face de la nature. Mais ici,
pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur
faudrait arriver à tout!

Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l’ingénieur eût pu
mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de
cette situation, peut-être tout espoir n’eût-il pas été perdu!
Hélas!

Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.

Les naufragés ne devaient rien attendre que d’eux-mêmes, et de
cette Providence qui n’abandonne jamais ceux dont la foi est
sincère.

Mais, avant tout, devaient-ils s’installer sur cette partie de la
côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si
elle était habitée, ou si ce littoral n’était que le rivage d’une
île déserte?

C’était une question importante à résoudre et dans le plus bref
délai. De sa solution sortiraient les mesures à prendre.
Toutefois, suivant l’avis de Pencroff, il parut convenable
d’attendre quelques jours avant d’entreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une
alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des oeufs
ou des mollusques. Les explorateurs, exposés à supporter de
longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient,
avant tout, refaire leurs forces.

Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. Le
feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises.
Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas
dans les rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen de
tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la
crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre.
Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des
fruits comestibles? Enfin, l’eau douce était là. Il fut donc
convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées,
afin de s’y préparer pour une exploration, soit sur le littoral,
soit à l’intérieur du pays.

Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées
comme dans ses pressentiments, il n’avait aucune hâte d’abandonner
cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait
pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith.

Non, il ne lui semblait pas possible qu’un tel homme eût fini de
cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les
flots, à quelques centaines de pas d’un rivage! Tant que les lames
n’auraient pas rejeté le corps de l’ingénieur, tant que lui, Nab,
n’aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de
son maître, il ne croirait pas à sa mort!

Et cette idée s’enracina plus que jamais dans son coeur obstiné.
Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin
ne voulut pas détruire! Pour lui, il n’était plus d’espoir, et
l’ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec
Nab, il n’y avait pas à discuter.

C’était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé
son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui
survivrait pas.

Ce matin-là, 26 mars, dès l’aube, Nab avait repris sur la côte la
direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute,
s’était refermée sur l’infortuné Smith.

Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d’oeufs de pigeon et
de lithodomes. Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux
des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort
à propos.

Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait
les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer
de chasser! Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que
quelqu’un restât, afin d’entretenir le feu, et pour le cas, fort
improbable, où Nab aurait eu besoin d’aide. Le reporter resta
donc.

«En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions
sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt.»

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque
l’amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par
une autre substance.

«Laquelle? demanda Pencroff.

-- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela peut, au besoin,
servir d’amadou.»

Le marin trouva l’avis fort sensé. Seulement, il avait
l’inconvénient de nécessiter le sacrifice d’un morceau de
mouchoir. Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à
grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à
l’état de chiffon à demi brûlé. Cette matière inflammable fut
déposée dans la chambre centrale, au fond d’une petite cavité du
roc, à l’abri de tout vent et de toute humidité.

Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la
brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l’angle
des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se
tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche
de la rivière.

Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides
branches qu’il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la
pointe sur une roche. Ah! que n’eût-il donné pour avoir un
couteau! Puis, les deux chasseurs s’avancèrent dans les hautes
herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son
cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et
ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double
arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s’égarer, résolut de
suivre le cours d’eau qui le ramènerait toujours à son point de
départ. Mais la berge n’était pas sans présenter quelques
obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se
courbaient jusqu’au niveau du courant, là des lianes ou des épines
qu’il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se
glissait entre les souches brisées avec la prestesse d’un jeune
chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le
rappelait aussitôt en le priant de ne point s’éloigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la
nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et
remontait insensiblement vers l’intérieur. Quelquefois humide, il
prenait alors une apparence marécageuse.

On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui,
par quelque faille souterraine, devaient s’épancher vers la
rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le
taillis, que l’on traversait sans peine. La rive opposée
paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière
occupait le thalweg, s’y dessinait plus nettement. La colline,
couverte d’arbres disposés par étages, formait un rideau qui
masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été
difficile, car les déclivités s’y abaissaient brusquement, et les
arbres, courbés sur l’eau, ne se maintenaient que par la puissance
de leurs racines.

Inutile d’ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà
parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n’y
remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches
d’animaux, dont il ne pouvait reconnaître l’espèce. Très
certainement, -- et ce fut aussi l’opinion d’Harbert, -- quelques-
unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels
il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d’une
hache sur un tronc d’arbre, ni les restes d’un feu éteint, ni
l’empreinte d’un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être,
car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l’homme
eût été peut-être plus à craindre qu’à désirer.

Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la
route étaient grandes, n’avançaient que fort lentement, et, après
une heure de marche, ils avaient à peine franchis un mille.
Jusqu’alors, la chasse n’avait pas été fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se
montraient très farouches, comme si l’homme leur eût
instinctivement inspiré une juste crainte. Entre autres volatiles,
Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un
oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un
martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son
plumage assez rude, revêtu d’un éclat métallique.

«Ce doit être un «jacamar», dit Harbert, en essayant d’approcher
l’animal à bonne portée.

-- Ce serait bien l’occasion de goûter du jacamar, répondit le
marin, si cet oiseau-là était d’humeur à se laisser rôtir!»

En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par
le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de
l’aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s’enfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.

«Maladroit que je suis! s’écria Harbert.

-- Eh non, mon garçon! répondit le marin. Le coup était bien
porté, et plus d’un aurait manqué l’oiseau. Allons! ne vous
dépitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!»

L’exploration continua. À mesure que les chasseurs s’avançaient,
les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne
produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement
quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant
d’usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée
jusqu’au quarantième parallèle dans l’hémisphère boréal et
jusqu’au trente-cinquième seulement dans l’hémisphère austral.

Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les
déodars, déjà reconnus par Harbert, des «douglas», semblables à
ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l’Amérique, et des
sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce
moment, une volée d’oiseaux de petite taille et d’un joli plumage,
à queue longue et chatoyante, s’éparpillèrent entre les branches,
semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol
d’un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et,
après les avoir examinées:

«Ce sont des «couroucous», dit-il.

-- Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit
Pencroff; mais enfin, s’ils sont bons à manger?...

-- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate,
reprit Harbert. D’ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de
les approcher et de les tuer à coups de bâton.»

Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes,
arrivèrent au pied d’un arbre dont les basses branches étaient
couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage
les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs
pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur
servaient d’appui.

Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons
manoeuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces
couroucous, qui ne songeaient point à s’envoler et se laissèrent
stupidement abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les
autres se décidèrent à fuir.

«Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de
chasseurs tels que nous! On le prendrait à la main!»

Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen
d’une baguette flexible, et l’exploration continua. On put
observer que le cours d’eau s’arrondissait légèrement, de manière
à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source
dans la montagne et s’alimenter de la fonte des neiges qui
tapissaient les flancs du cône central.

L’objet particulier de cette excursion était, on le sait, de
procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible
de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu’ici eût été
atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches,
et maugréait-il quand quelque animal, qu’il n’avait pas même le
temps de reconnaître, s’enfuyait entre les hautes herbes. Si
encore il avait eu le chien Top!

Mais Top avait disparu en même temps que son maître et
probablement péri avec lui!

Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d’oiseaux furent
entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les
baies aromatiques, entre autres des genévriers. Soudain, un
véritable appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges
et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l’on
nomme «tétras» aux États-Unis.

Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et
de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux
ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou.
Pencroff jugea indispensable de s’emparer de l’un de ces
gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de
la gélinotte. Mais c’était difficile, car ils ne se laissaient
point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui
n’eurent d’autre résultat que d’effrayer les tétras, le marin dit
au jeune garçon:

«Décidément, puisqu’on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de
les prendre à la ligne.

-- Comme une carpe? s’écria Harbert, très surpris de la
proposition.

-- Comme une carpe», répondit sérieusement le marin.

Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de
tétras, ayant chacun de deux à trois oeufs. Il eut grand soin de
ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne
pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d’eux qu’il imagina de
tendre ses lignes, -- non des lignes à collets, mais de véritables
lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids,
et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu’eût apporté
un disciple d’Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un
intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les
lignes furent faites de minces lianes, rattachées l’une à l’autre
et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très fortes,
à pointes recourbées, que fournit un buisson d’acacias nains,
furent liées aux extrémités des lianes en guise d’hameçon. Quant à
l’appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.

Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant
avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d’hameçons
près des nids de tétras; puis il revint prendre l’autre bout et se
cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas
beaucoup sur le succès de l’inventif Pencroff. Une grande demi-
heure s’écoula, mais, ainsi que l’avait prévu le marin, plusieurs
couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient,
becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence
des chasseurs, qui, d’ailleurs, avaient eu soin de se placer sous
le vent des gallinacés.

Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très
vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s’il
allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine.

Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans
trop s’en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses
qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore
vivants.

À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien
autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit
pas venir sa proie à travers les eaux.

Les secousses éveillèrent bientôt l’attention des gallinacés, et
les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très
voraces sans doute, avalèrent à la fois l’appât et l’hameçon.
Soudain, d’un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des
battements d’aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris.

«Hurrah!» s’écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il
se rendit maître en un instant.

Harbert avait battu des mains. C’était la première fois qu’il
voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très
modeste, lui affirma qu’il n’en était pas à son coup d’essai, et
que, d’ailleurs, il n’avait pas le mérite de l’invention.

«Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il
faut nous attendre à en voir bien d’autres!»

Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de
ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait
à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure.

La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière,
dont il ne s’agissait que de redescendre le cours, et, vers six
heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Cheminées.

CHAPITRE VII

Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la
grève, regardant la mer, dont l’horizon se confondait dans l’est
avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le
vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour.
Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes
d’un coup de vent se manifestaient visiblement.

Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le
reporter. Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir.

«Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le
marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!»

Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses
premières paroles furent celles-ci:

«À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous,
reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?»

Le marin ne s’attendait pas à cette question. Il réfléchit un
instant et répondit:

«À deux encablures, au plus.

-- Mais qu’est-ce qu’une encablure? demanda Gédéon Spilett.

-- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.

-- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze
cents pieds au plus du rivage?

-- Environ, répondit Pencroff.

-- Et son chien aussi?

-- Aussi.

-- Ce qui m’étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre
compagnon ait péri, c’est que Top ait également trouvé la mort, et
que ni le corps du chien, ni celui de son maître n’aient été
rejetés au rivage!

-- Ce n’est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le
marin. D’ailleurs, il se peut que les courants les aient portés
plus loin sur la côte.

-- Ainsi, c’est bien votre avis que notre compagnon a péri dans
les flots? demanda encore une fois le reporter.

-- C’est mon avis.

-- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à
votre expérience, Pencroff, c’est que le double fait de la
disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a
quelque chose d’inexplicable et d’invraisemblable.

-- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit
Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!»

Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait
sur le foyer. Harbert venait d’y jeter une brassée de bois sec, et
la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du
couloir.

Pencroff s’occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut
convenable d’introduire dans le menu quelque pièce de résistance,
car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de
couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux
tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés
rôtissaient devant un feu flambant.

À sept heures du soir, Nab n’était pas encore de retour. Cette
absence prolongée ne pouvait qu’inquiéter Pencroff au sujet du
nègre. Il devait craindre ou qu’il lui fût arrivé quelque accident
sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque
coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des
conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas,
c’est qu’il s’était produit une circonstance nouvelle, qui l’avait
engagé À prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau
ne pouvait l’être qu’à l’avantage de Cyrus Smith.

Pourquoi Nab n’était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le
retenait pas? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une
empreinte de pas, un reste d’épave qui l’avait mis sur la voie?
Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-être
était-il près de son maître?...

Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il.

Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l’approuvait
du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c’est que
Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le
littoral, et qu’il ne pouvait encore être de retour.

Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments,
manifesta plusieurs fois l’intention d’aller au-devant de Nab.
Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course
inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il
ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait
attendre. Si le lendemain Nab n’avait pas reparu, Pencroff
n’hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche
de Nab.

Gédéon Spilett approuva l’opinion du marin sur ce point qu’il ne
fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais
deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.

Le reporter ne put se retenir d’embrasser le généreux enfant.

Le mauvais temps s’était absolument déclaré. Un coup de vent de
sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On
entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des
premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par
l’ouragan, s’enlevait comme un brouillard liquide.

On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte,
dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de
cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait
aux averses et en rendait l’assaut insoutenable. Il y avait dans
l’air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre
l’embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands
remous tourbillonnaient, et les couches d’air qui s’échappaient de
ce maelström, ne trouvant d’autre issue que l’étroite vallée au
fond de laquelle se soulevait le cours d’eau, s’y engouffraient
avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée
par l’étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les
couloirs et les rendant inhabitables.

C’est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa
tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous
les cendres.

À huit heures, Nab n’avait pas encore reparu; mais on pouvait
admettre maintenant que cet effroyable temps l’avait seul empêché
de revenir, et qu’il avait dû chercher refuge dans quelque cavité,
pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du
jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver
dans ces conditions, c’était impossible.

Le gibier forma l’unique plat du souper. On mangea volontiers de
cette viande, qui était excellente.

Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité
l’appétit, dévorèrent.

Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la
nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s’endormir près du
marin, qui s’était étendu le long du foyer. Au dehors, avec la
nuit qui s’avançait, la tempête prenait des proportions
formidables. C’était un coup de vent comparable à celui qui avait
emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu’à cette terre du
Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d’équinoxe,
fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ,
qui n’oppose aucun obstacle à leur fureur! On comprend donc qu’une
côte ainsi exposée à l’est, c’est-à-dire directement aux coups de
l’ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force
dont aucune description ne peut donner l’idée.

Très heureusement, l’entassement de roches qui formait les
Cheminées était solide. C’étaient d’énormes quartiers de granit,
dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main,
appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin
il se répétait, et avec raison, qu’il n’y avait rien à craindre,
et que sa retraite improvisée ne s’effondrerait pas.

Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet
du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur
la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des
Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées
perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en
rampant à l’orifice du couloir, afin d’observer au dehors. Mais
ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger,
et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises
crépitaient sous la cendre.

Malgré les fureurs de l’ouragan, le fracas de la tempête, le
tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil
finit même par s’emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu
éveillé par l’inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir
accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l’avait pas abandonné.
Les pressentiments qui avaient agité Harbert n’avaient pas cessé
de l’agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi
Nab n’était-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de
sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des
éléments.

Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un
instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt.

Cependant, la nuit s’avançait, et il pouvait être deux heures du
matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué
vigoureusement.

«Qu’est-ce?» s’écria-t-il, en s’éveillant et en reprenant ses
idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer.

Le reporter était penché sur lui, et lui disait:

«Écoutez, Pencroff, écoutez!»

Le marin prêta l’oreille et ne distingua aucun bruit étranger à
celui des rafales.

«C’est le vent, dit-il.

-- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j’ai cru
entendre...

-- Quoi?

-- Les aboiements d’un chien!

-- Un chien! s’écria Pencroff, qui se releva d’un bond.

-- Oui... des aboiements...

-- Ce n’est pas possible! répondit le marin. Et, d’ailleurs,
comment, avec les mugissements de la tempête...

-- Tenez... écoutez...» dit le reporter.

Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un
instant d’accalmie, entendre des aboiements éloignés.

«Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.

-- Oui... oui!... répondit Pencroff.

-- C’est Top! C’est Top!...» s’écria Harbert, qui venait de
s’éveiller, et tous trois s’élancèrent vers l’orifice des
Cheminées.

Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait.
Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu’en
s’accotant contre les roches.

Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.

L’obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se
confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait
qu’il n’y eût pas un atome de lumière diffuse dans l’atmosphère.

Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons
demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la
pluie, aveuglés par le sable.

Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit
de la tourmente, et ils reconnurent qu’ils devaient être assez
éloignés.

Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi!

Mais était-il seul ou accompagné? Il est plus probable qu’il était
seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé
en toute hâte vers les Cheminées.

Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire
entendre, et d’une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il
rentra dans le couloir. Un instant après, il ressortait avec un
fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait
des sifflements aigus.

À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des
aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se
précipita dans le couloir.

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. Une
brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir
s’éclaira d’une vive flamme.

«C’est Top!» s’écria Harbert.

C’était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de
ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de
l’odorat, les deux qualités par excellence du chien courant.

C’était le chien de l’ingénieur Cyrus Smith.

Mais il était seul! Ni son maître, ni Nab ne l’accompagnaient!

Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu’aux
Cheminées, qu’il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable,
surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête!
Mais, détail plus inexplicable encore, Top n’était ni fatigué, ni
épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!...

Harbert l’avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses
mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les
mains du jeune garçon.

«Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! dit le
reporter.

-- Dieu le veuille! répondit Harbert. Partons! Top nous guidera!»

Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l’arrivée
de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures.

«En route!» dit-il.

Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.

Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à
retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait
l’inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter
et du jeune garçon, il s’élança au dehors, après avoir pris les
restes du souper.

La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à
son maximum d’intensité. La lune, nouvelle alors, et, par
conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer
la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne
devenait difficile. Le mieux était de s’en rapporter à l’instinct
de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient
derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de
paroles n’eût été possible. La pluie ne tombait pas très
abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l’ouragan, mais
l’ouragan était terrible.

Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et
ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et,
par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu’il projetait
avec violence, et qui n’eût pas été supportable, ils le recevaient
par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne
pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En
somme, ils allaient souvent plus vite qu’ils ne le voulaient, et
précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un
immense espoir doublait leurs forces, et ce n’était plus à
l’aventure, cette fois, qu’ils remontaient le rivage. Ils ne
mettaient pas en doute que Nab n’eût retrouvé son maître, et qu’il
ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l’ingénieur était-il
vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les
derniers devoirs au cadavre de l’infortuné Smith?

Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils
s’étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff
s’arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les
abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche
d’un quart d’heure, qui avait été plutôt une course.

À ce moment, ils pouvaient s’entendre, se répondre, et le jeune
garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits
coups, comme s’il eût voulu dire que son maître était sauvé.

«Sauvé, n’est-ce pas? répétait Harbert, sauvé, Top?»

Et le chien aboyait comme pour répondre.

La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du
matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette
marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d’être très forte.
Les grandes lames tonnaient contre la lisière d’écueils, et elles
l’assaillaient avec une telle violence, que, très probablement,
elles devaient passer par-dessus l’îlot, absolument invisible
alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était
directement exposée aux chocs du large.

Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan
coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur.
Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite,
suivant Top, qui n’hésitait pas sur la direction à prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête
de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur
gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir
l’aspect.

Mais ils sentaient bien qu’elle devait être relativement plate,
car l’ouragan passait maintenant au-dessus d’eux sans les prendre
en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.

À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu’une distance de
cinq milles avait été franchie. Les nuages s’étaient légèrement
relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide,
se propageait en courants d’air très vifs, plus secs et plus
froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff,
Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas
une plainte ne s’échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à
suivre Top jusqu’où l’intelligent animal voudrait les conduire.

Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d’abord,
où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres
découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement l’horizon de mer. La
crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l’écume
se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties
accidentées du littoral commençaient à s’estomper confusément,
mais ce n’était encore que du gris sur du noir.

À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient
avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des
Cheminées. Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par
une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors,
car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée,
qu’accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait
l’aspect assez sauvage d’une vaste région sablonneuse. Le littoral
était peu découpé, et n’offrait d’autre barrière à l’Océan qu’une
chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux
arbres grimaçaient, couchés vers l’ouest, les branches projetées
dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest,
s’arrondissait la lisière de la dernière forêt. En ce moment, Top
donna des signes non équivoques d’agitation. Il allait en avant,
revenait au marin, et semblait l’engager à hâter le pas. Le chien
avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable
instinct, sans montrer une seule hésitation, il s’était engagé
entre les dunes.

On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un
être vivant ne l’animait.

La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et
même de collines très capricieusement distribuées. C’était comme
une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu’un
instinct prodigieux pour s’y reconnaître.

Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses
compagnons arrivaient devant une sorte d’excavation creusée au
revers d’une haute dune. Là, Top s’arrêta et jeta un aboiement
clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.

Nab était là, agenouillé près d’un corps étendu sur un lit
d’herbes...

Ce corps était celui de l’ingénieur Cyrus Smith.

CHAPITRE VIII

Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu’un mot.

«Vivant!» s’écria-t-il.

Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles.
Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était
évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n’avait ni
vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.

Le reporter s’agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa
son oreille sur la poitrine de l’ingénieur, dont il entr’ouvrit
les vêtements. Une minute -- un siècle! -- s’écoula, pendant qu’il
cherchait à surprendre quelque battement du coeur.

Nab s’était redressé un peu et regardait sans voir.

Le désespoir n’eût pu altérer davantage un visage d’homme. Nab
était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur.
Il croyait son maître mort.

Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se
releva.

«Il vit!» dit-il.

Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son
oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque
souffle qui s’échappait des lèvres de l’ingénieur.

Harbert, sur un mot du reporter, s’élança au dehors pour chercher
de l’eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide,
évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui
filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas
une coquille dans ces dunes! Le jeune garçon dut se contenter de
tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant
vers la grotte.

Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne
voulait qu’humecter les lèvres de l’ingénieur. Ces molécules d’eau
fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir
s’échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu’il
essayait de prononcer quelques paroles.

«Nous le sauverons!» dit le reporter.

Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître,
afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni
la tête, ni le torse, ni les membres n’avaient de contusions, pas
même d’écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus
Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles-
mêmes étaient intactes, et il était difficile d’expliquer comment
l’ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu’il avait dû
faire pour franchir la ligne d’écueils.

Mais l’explication de cette circonstance viendrait plus tard.
Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s’était passé.
Pour le moment, il s’agissait de le rappeler à la vie, et il était
probable que des frictions amèneraient ce résultat.

C’est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.

L’ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le
bras, et sa respiration commença à se rétablir d’une façon plus
régulière. Il mourait d’épuisement, et certes, sans l’arrivée du
reporter et de ses compagnons, c’en était fait de Cyrus Smith.

«Vous l’avez donc cru mort, votre maître? demanda le marin à Nab.

-- Oui! mort! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si
vous n’étiez pas venus, j’aurais enterré mon maître et je serais
mort près de lui!»

On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!

Nab raconta alors ce qui s’était passé. La veille, après avoir
quitté les Cheminées dès l’aube, il avait remonté la côte dans la
direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu’il
avait déjà visitée.

Là, sans aucun espoir, il l’avouait, Nab avait cherché sur le
rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers
indices qui pussent le guider.

Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne
recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient
avoir effacé tout indice. Nab n’espérait plus retrouver son maître
vivant. C’était à la découverte d’un cadavre qu’il allait ainsi,
un cadavre qu’il voulait ensevelir de ses propres mains!

Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux.
Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été
fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne
pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au delà
du relais des marées, -- étaient intacts. Pas une coquille
écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards, il n’existait
pas trace d’un atterrissage, ni ancien, ni récent.

Nab s’était donc décidé à remonter la côte pendant quelques
milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur
quelque point plus éloigné.

Lorsqu’un cadavre flotte à peu de distance d’un rivage plat, il
est bien rare que le flot ne l’y rejette pas tôt ou tard. Nab le
savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois.

«Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute
la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et
je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du
soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.

-- Des empreintes de pas? s’écria Pencroff.

-- Oui! répondit Nab.

-- Et ces empreintes commençaient aux écueils même? demanda le
reporter.

-- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les
relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées.

-- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.

-- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient
très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les
suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de
les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait,
j’entendis les aboiements d’un chien. C’était Top, et Top me
conduisit ici même, près de mon maître!»

Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en
retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui
quelque reste de vie!

Maintenant qu’il l’avait retrouvé mort, il le voulait vivant! Tous
ses efforts avaient été inutiles! Il n’avait plus qu’à rendre les
derniers devoirs à celui qu’il aimait tant!

Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans
doute, revoir une dernière fois l’infortuné! Top était là. Ne
pouvait-il s’en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? Nab
prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des
compagnons de l’ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il
lui montra le sud de la côte, et le chien s’élança dans la
direction qui lui était indiquée.

On sait comment, guidé par un instinct que l’on peut regarder
presque comme surnaturel, car l’animal n’avait jamais été aux
Cheminées, Top y arriva cependant.

Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême
attention.

Il y avait pour eux quelque chose d’inexplicable à ce que Cyrus
Smith, après les efforts qu’il avait dû faire pour échapper aux
flots, en traversant les récifs, n’eût pas trace d’une
égratignure. Et ce qui ne s’expliquait pas davantage, c’était que
l’ingénieur eût pu gagner, à plus d’un mille de la côte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.

«Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n’est pas toi qui as transporté
ton maître jusqu’à cette place?

-- Non, ce n’est pas moi, répondit Nab.

-- Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.

-- C’est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce
n’est pas croyable!»

On ne pourrait avoir l’explication de ce fait que de la bouche de
l’ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût
revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les
frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots
incompréhensibles s’échappèrent encore une fois de ses lèvres.

Nab, penché sur lui, l’appelait, mais l’ingénieur ne semblait pas
entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se
révélait en lui que par le mouvement. Les sens n’y avaient encore
aucune part.

Pencroff regretta bien de n’avoir pas de feu, ni de quoi s’en
procurer, car il avait malheureusement oublié d’emporter le linge
brûlé, qu’il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux.
Quant aux poches de l’ingénieur, elles étaient absolument vides,
sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc
transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce
fut l’avis de tous.

Cependant, les soins qui furent prodigués à l’ingénieur devaient
lui rendre la connaissance plus vite qu’on ne pouvait l’espérer.
L’eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff
eut aussi l’idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de
tétras qu’il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu’au rivage,
en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin
composa une sorte de mixture, et l’introduisit entre les lèvres de
l’ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange.

Ses yeux s’ouvrirent alors. Nab et le reporter s’étaient penchés
sur lui.

«Mon maître! mon maître!» s’écria Nab.

L’ingénieur l’entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux
autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa
légèrement les leurs. Quelques mots s’échappèrent encore de sa
bouche, -- mots qu’il avait déjà prononcés, sans doute, et qui
indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit.
Ces mots furent compris, cette fois.

«Île ou continent? murmura-t-il.

-- Ah! s’écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De
par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous
viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? On verra plus tard.»

L’ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s’endormir.

On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses
dispositions pour que l’ingénieur fût transporté dans les
meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la
grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se
retenir de répéter:

«Île ou continent! Songer à cela quand on n’a plus que le souffle!
quel homme!»

Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons,
sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses
principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin
maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une
litière qui, une fois recouverte de feuilles et d’herbes,
permettrait de transporter l’ingénieur.

Ce fut l’affaire de quarante minutes environ, et il était dix
heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus
Smith, que Gédéon Spilett n’avait pas quitté.

L’ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet
assoupissement dans lequel on l’avait trouvé. La coloration
revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu’ici la pâleur de la
mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla
demander où il se trouvait.

«Pouvez-vous m’entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le
reporter.

-- Oui, répondit l’ingénieur.

-- M’est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra
encore mieux, s’il revient à cette gelée de tétras, -- car c’est
du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque
peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles
de chair.

Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent
partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim,
et trouvèrent le déjeuner assez maigre.

«Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées,
car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-
bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et,
dans l’office, quelques douzaines d’oiseaux que notre Harbert
appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous
vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre
demeure.

-- Merci, mon ami, répondit l’ingénieur, encore une heure ou deux,
et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.»

Le reporter fit alors le récit de ce qui s’était passé. Il raconta
ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute
du ballon, l’atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
déserte, quelle qu’elle fût, soit une île, soit un continent, la
découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour
retrouver l’ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu’on devait
à l’intelligence du fidèle Top, etc.

«Mais, demanda Cyrus Smith d’une voix encore affaiblie, vous ne
m’avez donc pas ramassé sur la grève?

-- Non, répondit le reporter.

-- Et ce n’est pas vous qui m’avez rapporté dans cette grotte?

-- Non.

-- À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs?

-- À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes
étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-
mêmes de vous voir en cet endroit!

-- En effet, répondit l’ingénieur, qui se ranimait peu à peu et
prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier!

-- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé
après que vous avez été emporté par le coup de mer?»

Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup
de mer l’avait arraché du filet de l’aérostat. Il s’enfonça
d’abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de
la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant
s’agiter près de lui. C’était Top, qui s’était précipité à son
secours. En levant les yeux, il n’aperçut plus le ballon, qui,
délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une
flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une
distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-
mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec
vigueur. Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de
foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure
d’efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l’abîme. Depuis
ce moment jusqu’au moment où il venait de se retrouver dans les
bras de ses amis, il n’avait plus souvenir de rien.

«Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur
le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu’ici,
puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas!

-- Oui... il le faut... répondit l’ingénieur en réfléchissant. Et
vous n’avez pas vu trace d’êtres humains sur cette côte?

-- Pas trace, répondit le reporter. D’ailleurs, si par hasard
quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous
aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots?

-- Vous avez raison, mon cher Spilett. -- Dis-moi, Nab, ajouta
l’ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n’est pas toi
qui... tu n’aurais pas eu un moment d’absence... pendant lequel...
Non, c’est absurde... Est-ce qu’il existe encore quelques-unes de
ces empreintes? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l’entrée, sur le revers
même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie.
Les autres ont été effacées par la tempête.

-- Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes
souliers, et voir s’ils s’appliquent absolument à ces empreintes!»

Le marin fit ce que demandait l’ingénieur. Harbert et lui, guidés
par Nab, allèrent à l’endroit où se trouvaient les empreintes,
pendant que Cyrus Smith disait au reporter:

«Il s’est passé là des choses inexplicables!

-- Inexplicables, en effet! répondit Gédéon Spilett.

-- Mais n’y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en
causerons plus tard.»

Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient.

Il n’y avait pas de doute possible. Les souliers de l’ingénieur
s’appliquaient exactement aux empreintes conservées. Donc, c’était
Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable.

«Allons, dit-il, c’est moi qui aurai éprouvé cette hallucination,
cette absence que je mettais au compte de Nab! J’aurai marché
comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c’est
Top qui, dans son instinct, m’aura conduit ici, après m’avoir
arraché des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!»

Le magnifique animal bondit jusqu’à son maître, en aboyant, et les
caresses ne lui furent pas épargnées.

On conviendra qu’il n’y avait pas d’autre explication à donner aux
faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu’à Top
revenait tout l’honneur de l’affaire.

Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l’on pouvait le
transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui
attestait la volonté la plus énergique, se leva.

Mais il dut s’appuyer sur le marin, car il serait tombé.

«Bon! bon! fit Pencroff! -- La litière de monsieur l’ingénieur.»

La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été
recouvertes de mousses et de longues herbes. On y étendit Cyrus
Smith, et l’on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité
des brancards, Nab à l’autre.

C’étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller
vite, et qu’il faudrait peut-être s’arrêter fréquemment, il
fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d’avoir
atteint les Cheminées.

Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait
plus. Tout couché qu’il fut, l’ingénieur, accoudé sur son bras,
observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. Il ne
parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions
diverses, se grava dans son esprit.

Cependant, après deux heures de route, la fatigue l’emporta, et il
s’endormit sur la litière.

À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé,
et, un peu après, devant les Cheminées.

Tous s’arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus
Smith dormait profondément et ne se réveilla pas.

Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que
l’effroyable tempête de la veille avait modifié l’aspect des
lieux. Des éboulements assez importants s’étaient produits. De
gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis
d’herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il
était évident que la mer, passant par-dessus l’îlot, s’était
portée jusqu’au pied de l’énorme courtine de granit. Devant
l’orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi
un violent assaut des lames.

Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l’esprit. Il
se précipita dans le couloir.

Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant
ses compagnons...

Le feu était éteint. Les cendres noyées n’étaient plus que vase.
Le linge brûlé, qui devait servir d’amadou, avait disparu. La mer
avait pénétré jusqu’au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout
détruit à l’intérieur des Cheminées!

CHAPITRE IX

En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au
courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des
conséquences fort graves, -- du moins Pencroff l’envisageait
ainsi, -- produisit des effets divers sur les compagnons de
l’honnête marin.

Nab, tout à la joie d’avoir retrouvé son maître, n’écouta pas, ou
plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff.

Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les
appréhensions du marin.

Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit
simplement:

«Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m’est bien égal!

-- Mais, je vous répète que nous n’avons plus de feu!

-- Peuh!

-- Ni aucun moyen de le rallumer.

-- Baste!

-- Pourtant, Monsieur Spilett...

-- Est-ce que Cyrus n’est pas là? répondit le reporter. Est-ce
qu’il n’est pas vivant, notre ingénieur? Il trouvera bien le moyen
de nous faire du feu, lui!

-- Et avec quoi?

-- Avec rien.»

Qu’eût répondu Pencroff? Il n’eût pas répondu, car, au fond, il
partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith.
L’ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la
science et de toute l’intelligence humaine! Autant valait se
trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la
plus industrieuse villa de l’Union. Avec lui, on ne pouvait
manquer de rien.

Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu dire à ces
braves gens qu’une éruption volcanique allait anéantir cette
terre, que cette terre allait s’enfoncer dans les abîmes du
Pacifique, qu’ils eussent imperturbablement répondu: «Cyrus est
là! Voyez Cyrus!»

En attendant, toutefois, l’ingénieur était encore plongé dans une
nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne
pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. Le souper
devait nécessairement être fort maigre. En effet, toute la chair
de tétras avait été consommée, et il n’existait aucun moyen de
faire cuire un gibier quelconque.

D’ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient
disparu. Il fallait donc aviser.

Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central.
Là, on parvint à lui arranger une couche d’algues et de varechs
restés à peu près secs.

Le profond sommeil qui s’était emparé de lui ne pouvait que
réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l’eût
fait une nourriture abondante.

La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par
une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. Or,
comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en
certains points des couloirs, des courants d’air s’établirent, qui
rendirent les Cheminées peu habitables. L’ingénieur se fût donc
trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l’eussent
soigneusement couvert.

Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables
lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la
grève. Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une
certaine quantité d’algues comestibles, qu’il ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu’à
l’époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille
des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches,
fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments
nutritifs. Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une
quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses,
auxquelles ils trouvèrent un goût très supportable, et il faut
dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une
notable proportion dans l’alimentation des indigènes.

«N’importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en
aide.»

Cependant le froid devint très vif et, par malheur, il n’y avait
aucun moyen de le combattre.

Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens
possibles à se procurer du feu. Nab l’aida même dans cette
opération. Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en
frappant deux galets, il obtint des étincelles; mais la mousse,
n’étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d’ailleurs, ces
étincelles, qui n’étaient que du silex incandescent, n’avaient pas
la consistance de celles qui s’échappent du morceau d’acier dans
le briquet usuel. L’opération ne réussit donc pas.

Pencroff, bien qu’il n’eût aucune confiance dans le procédé,
essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l’un contre
l’autre, à la manière des sauvages. Certes, le mouvement que Nab
et lui se donnèrent, s’il se fût transformé en chaleur, suivant
les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une
chaudière de steamer! Le résultat fut nul. Les morceaux de bois
s’échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les
opérateurs eux-mêmes.

Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les
morceaux de bois avec dépit.

«Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette
façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver! J’allumerais plutôt
mes bras en les frottant l’un contre l’autre!»

Le marin avait tort de nier le procédé. Il est constant que les
sauvages enflamment le bois au moyen d’un frottement rapide. Mais
toute espèce de bois n’est pas propre à cette opération, et puis,
il y a «le coup», suivant l’expression consacrée, et il est
probable que Pencroff n’avait pas «le coup.»

La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. Ces
deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par
Harbert, qui s’évertuait à les frotter de plus belle. Le robuste
marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de
l’adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.

«Frottez, mon garçon, frottez! dit-il.

-- Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n’ai pas d’autre
prétention que de m’échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et
bientôt j’aurai aussi chaud que toi, Pencroff!»

Ce qui arriva. Quoi qu’il en fût, il fallut renoncer, pour cette
nuit, à se procurer du feu.

Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait
pas embarrassé pour si peu.

Et, en attendant, il s’étendit dans un des couloirs, sur la couche
de sable. Harbert, Nab et Pencroff l’imitèrent, tandis que Top
dormait aux pieds de son maître.

Le lendemain, 28 mars, quand l’ingénieur se réveilla, vers huit
heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient
son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent:

«Île ou continent?»

On le voit, c’était son idée fixe.

«Bon! répondit Pencroff, nous n’en savons rien, monsieur Smith!

-- Vous ne savez pas encore?...

-- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez
piloté dans ce pays.

-- Je crois être en état de l’essayer, répondit l’ingénieur, qui,
sans trop d’efforts, se leva et se tint debout.

-- Voilà qui est bon! s’écria le marin.

-- Je mourais surtout d’épuisement, répondit Cyrus Smith. Mes
amis, un peu de nourriture, et il n’y paraîtra plus. -- Vous avez
du feu, n’est-ce pas?»

Cette demande n’obtint pas une réponse immédiate.

Mais, après quelques instants:

«Hélas! nous n’avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur
Cyrus, nous n’en avons plus!»

Et le marin fit le récit de ce qui s’était passé la veille. Il
égaya l’ingénieur en lui racontant l’histoire de leur unique
allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la
façon des sauvages.

«Nous aviserons, répondit l’ingénieur, et si nous ne trouvons pas
une substance analogue à l’amadou...

-- Eh bien? demanda le marin.

-- Eh bien, nous ferons des allumettes.

-- Chimiques?

-- Chimiques!

-- Ce n’est pas plus difficile que cela», s’écria le reporter, en
frappant sur l’épaule du marin.

Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta
pas. Tous sortirent. Le temps était redevenu beau. Un vif soleil
se levait sur l’horizon de la mer, et piquait de paillettes d’or
les rugosités prismatiques de l’énorme muraille.

Après avoir jeté un rapide coup d’oeil autour de lui, l’ingénieur
s’assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques
poignées de moules et de sargasses, en disant:

«C’est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.

-- Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, -- pour
ce matin, du moins.»

Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu’il arrosa
d’un peu d’eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste
coquille.

Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, après s’être
rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:

«Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés
sur un continent ou sur une île?

-- Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.

-- Nous le saurons demain, reprit l’ingénieur. Jusque-là, il n’y a
rien à faire.

-- Si, répliqua Pencroff.

-- Quoi donc?

-- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe.

-- Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. -- Pendant que
vous me transportiez, hier, n’ai-je pas aperçu, dans l’ouest, une
montagne qui domine cette contrée?

-- Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez
élevée...

-- Bien, reprit l’ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet,
et nous verrons si cette terre est une île ou un continent.
Jusque-là, je le répète, rien à faire.

-- Si, du feu! dit encore l’entêté marin.

-- Mais on en fera, du feu! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de
patience, Pencroff!»

Le marin regarda Gédéon Spilett d’un air qui semblait dire: «S’il
n’y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de
sitôt!» Mais il se tut.

Cependant Cyrus Smith n’avait point répondu. Il semblait fort peu
préoccupé de cette question du feu. Pendant quelques instants, il
demeura absorbé dans ses réflexions. Puis, reprenant la parole:

«Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais,
en tout cas, elle est fort simple.

Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues
plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou
bien nous sommes sur une île. Dans ce dernier cas, de deux choses
l’une: si l’île est habitée, nous verrons à nous tirer d’affaire
avec ses habitants; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer
d’affaire tout seuls.

-- Il est certain que rien n’est plus simple, répondit Pencroff.

-- Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon
Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés?

-- Au juste, je ne puis le savoir, répondit l’ingénieur, mais les
présomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand
nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence même prouve que sa direction n’a pas dû varier. Si cette
direction s’est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons
traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud,
de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa
partie étroite, puis une portion de l’océan Pacifique. Je n’estime
pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par
le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d’un demi-quart, il
a dû nous porter soit sur l’archipel de Mendana, soit sur les
Pomotou, soit même, s’il avait une vitesse plus grande que je ne
le suppose, jusqu’aux terres de la Nouvelle-Zélande. Si cette
dernière hypothèse s’est réalisée, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. Si, au
contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d’un
archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du
haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à
nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!

-- Jamais! s’écria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher
Cyrus?

-- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit
l’ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux.

-- Bien dit! répliqua Pencroff. Et il faut espérer aussi que cette
île, si c’en est une, ne sera pas précisément située en dehors de
la route des navires! Ce serait là véritablement jouer de malheur!

-- Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu’après avoir fait, et
avant tout, l’ascension de la montagne, répondit l’ingénieur.

-- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en
état de supporter les fatigues de cette ascension?

-- Je l’espère, répondit l’ingénieur, mais à la condition que
maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs
intelligents et adroits.

-- Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de
gibier, si, à mon retour, j’étais aussi certain de pouvoir le
faire rôtir que je suis certain de le rapporter...

-- Rapportez toujours, Pencroff», répondit Cyrus Smith.

Il fut donc convenu que l’ingénieur et le reporter passeraient la
journée aux Cheminées, afin d’examiner le littoral et le plateau
supérieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin
retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de
bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil
qui passerait à leur portée.

Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant,
Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui:

«Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c’est que le
tonnerre en personne sera venu l’allumer!»

Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait
la rivière, le marin, s’arrêtant, dit à ses deux compagnons:

«Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons?

-- Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui est en quête.

-- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici
faire notre provision de bois.»

Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois
bâtons au tronc d’un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait
dans les grandes herbes.

Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la
rivière, s’enfoncèrent plus directement au coeur même de la forêt.
C’étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à
la famille des pins. En de certains endroits, moins pressés,
isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions
considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que
cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le
supposait l’ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches
rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient
ainsi d’inépuisables réserves de combustible. Puis, la clairière
passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable.

Se guider au milieu de ces massifs d’arbres, sans aucun chemin
frayé, était chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en
temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui
devaient être aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours d’eau, ainsi qu’Harbert et lui
avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure
de marche, pas un gibier ne s’était encore montré. Top, en courant
sous les basses ramures, ne donnait l’éveil qu’à des oiseaux qu’on
ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mêmes étaient absolument
invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de
revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il
avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras.

«Eh! Pencroff, dit Nab d’un ton un peu sarcastique, si c’est là
tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il
ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir!

-- Patience, Nab, répondit le marin, ce n’est pas le gibier qui
manquera au retour!

-- Vous n’avez donc pas confiance en M Smith?

-- Si.

-- Mais vous ne croyez pas qu’il fera du feu?

-- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.

-- Il flambera, puisque mon maître l’a dit!

-- Nous verrons!»

Cependant, le soleil n’avait pas encore atteint le plus haut point
de sa course au-dessus de l’horizon.

L’exploration continua donc, et fut utilement marquée par la
découverte qu’Harbert fit d’un arbre dont les fruits étaient
comestibles. C’était le pin pigeon, qui produit une amande
excellente, très estimée dans les régions tempérées de l’Amérique
et de l’Europe. Ces amandes étaient dans un parfait état de
maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s’en
régalèrent.

«Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules
crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien
le dîner de gens qui n’ont plus une seule allumette dans leur
poche!

-- Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.

-- Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement,
je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre
de repas!

-- Top a vu quelque chose!...» s’écria Nab, qui courut vers un
fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.

Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers.

Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S’il y avait là quelque
gibier, ce n’était pas le moment de discuter comment on pourrait
le faire cuire, mais bien comment on pourrait s’en emparer.

Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux
prises avec un animal qu’il tenait par une oreille. Ce quadrupède
était une espèce de porc long de deux pieds et demi environ, d’un
brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu
épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol,
semblaient réunis par des membranes.

Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c’est-à-dire un
des plus grands échantillons de l’ordre des rongeurs.

Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il
roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une
épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la
première fois.

Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait
assommer le rongeur, quand celui-ci, s’arrachant aux dents de Top,
qui ne garda qu’un bout de son oreille, poussa un vigoureux
grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et
disparut à travers bois.

«Ah! le gueux!» s’écria Pencroff.

Aussitôt tous trois s’étaient lancés sur les traces de Top, et au
moment où ils allaient le rejoindre, l’animal disparaissait sous
les eaux d’une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires.

Nab, Harbert, Pencroff s’étaient arrêtés, immobiles. Top s’était
jeté à l’eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne
paraissait plus.

«Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à
la surface.

-- Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.

-- Non, répondit Harbert, puisqu’il a les pieds palmés, et c’est
presque un amphibie. Mais guettons-le.»

Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux compagnons
allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute
retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface
de la mare.

Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes, l’animal
remonta au-dessus des eaux. Top d’un bond fut sur lui, et
l’empêcha de plonger à nouveau. Un instant plus tard, le cabiai,
traîné jusqu’à la berge, était assommé d’un coup du bâton de Nab.

«Hurrah! s’écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de
triomphe. Rien qu’un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé
jusqu’aux os!»

Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la
hauteur du soleil qu’il devait être environ deux heures, il donna
le signal du retour.

L’instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à
l’intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru.
Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière.

Ainsi qu’il l’avait fait la première fois, Pencroff établit
rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui
semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l’eau,
on revint vers les Cheminées.

Mais, le marin n’en était pas à cinquante pas qu’il s’arrêtait,
poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers
l’angle de la falaise:

«Harbert! Nab! Voyez!» s’écriait-il.

Une fumée s’échappait et tourbillonnait au-dessus des roches!

CHAPITRE X

Quelques instants après, les trois chasseurs se trouvaient devant
un foyer pétillant. Cyrus Smith et le reporter étaient là.
Pencroff les regardait l’un et l’autre, sans mot dire, son cabiai
à la main.

«Eh bien, oui, mon brave, s’écria le reporter. Du feu, du vrai
feu, qui rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous
régalerons tout à l’heure!

-- Mais qui a allumé?... demanda Pencroff.

-- Le soleil!»

La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C’était le soleil qui
avait fourni cette chaleur dont s’émerveillait Pencroff. Le marin
ne voulait pas en croire ses yeux, et il était tellement ébahi,
qu’il ne pensait pas à interroger l’ingénieur.

«Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert à Cyrus
Smith.

-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j’en ai fait une.»

Et il montra l’appareil qui lui avait servi de lentille. C’étaient
tout simplement les deux verres qu’il avait enlevés à la montre du
reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d’eau et rendu
leurs bords adhérents au moyen d’un peu de glaise, il s’était
ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons
solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la
combustion.

Le marin considéra l’appareil, puis il regarda l’ingénieur sans
prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour
lui, Cyrus SMith n’était pas un dieu, c’était assurément plus
qu’un homme. Enfin la parole lui revint, et il s’écria:

«Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!

-- C’est noté», répondit le reporter.

Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai,
convenablement vidé, grilla bientôt, comme un simple cochon de
lait, devant une flamme claire et pétillante.

Les Cheminées étaient redevenues plus habitables, non seulement
parce que les couloirs s’échauffaient au feu du foyer, mais parce
que les cloisons de pierres et de sable avaient été rétablies.

On le voit, l’ingénieur et son compagnon avaient bien employé la
journée. Cyrus Smith avait presque entièrement recouvré ses
forces, et s’était essayé en montant sur le plateau supérieur. De
ce point, son oeil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les
distances, s’était longtemps fixé sur ce cône dont il voulait le
lendemain atteindre la cime. Le mont, situé à six milles environ
dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds
au-dessus du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d’un
observateur posté à son sommet pourrait parcourir l’horizon dans
un rayon de cinquante milles au moins.

Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait aisément cette
question «de continent ou d’île», à laquelle il donnait, non sans
raison, le pas sur toutes les autres.

On soupa convenablement. La chair du cabiai fut déclarée
excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon
complétèrent ce repas, pendant lequel l’ingénieur parla peu. Il
était préoccupé des projets du lendemain. Une ou deux fois,
Pencroff émit quelques idées sur ce qu’il conviendrait de faire,
mais Cyrus Smith, qui était évidemment un esprit méthodique, se
contenta de secouer la tête.

«Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous
agirons en conséquence.»

Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent jetées sur
le foyer, et les hôtes des Cheminées, y compris le fidèle Top,
s’endormirent d’un profond sommeil. Aucun incident ne troubla
cette nuit paisible, et le lendemain, -- 29 mars, -- frais et
dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre cette excursion
qui devait fixer leur sort.

Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai pouvaient
nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses
compagnons. D’ailleurs, ils espéraient bien se ravitailler en
route. Comme les verres avaient été remis aux montres de
l’ingénieur et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui
devait servir d’amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer
dans ces terrains d’origine plutonienne.

Il était sept heures et demie du matin, quand les explorateurs,
armés de bâtons, quittèrent les Cheminées. Suivant l’avis de
Pencroff, il parut bon de prendre le chemin déjà parcouru à
travers la forêt, quitte à revenir par une autre route. C’était
aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On
tourna donc l’angle sud, et on suivit la rive gauche de la
rivière, qui fut abandonnée au point où elle se coudait vers le
sud-ouest. Le sentier, déjà frayé sous les arbres verts, fut
retrouvé, et, à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisière occidentale de la forêt.

Le sol, jusqu’alors peu accidenté, marécageux d’abord, sec et
sablonneux ensuite, accusait une légère pente, qui remontait du
littoral vers l’intérieur de la contrée. Quelques animaux, très
fuyards, avaient été entrevus sous les futaies. Top les faisait
lever lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car le
moment n’était pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait.
L’ingénieur n’était point homme à se laisser distraire de son idée
fixe. On ne se serait même pas trompé en affirmant qu’il
n’observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses
productions naturelles. Son seul objectif, c’était ce mont qu’il
prétendait gravir, et il y allait tout droit.

À dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de
la forêt, le système orographique de la contrée avait apparu aux
regards. Le mont se composait de deux cônes. Le premier, tronqué à
une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était soutenu
par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme
les griffes d’une immense serre appliquée sur le sol. Entre ces
contreforts se creusaient autant de vallées étroites, hérissées
d’arbres, dont les derniers bouquets s’élevaient jusqu’à la
troncature du premier cône. Toutefois, la végétation paraissait
être moins fournie dans la partie de la montagne exposée au nord-
est, et on y apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient
être des coulées laviques. Sur le premier cône reposait un second
cône, légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un peu de
travers. On eût dit un vaste chapeau rond placé sur l’oreille. Il
semblait formé d’une terre dénudée, que perçaient en maint endroit
des roches rougeâtres.

C’était le sommet de ce second cône qu’il convenait d’atteindre,
et l’arête des contreforts devait offrir la meilleure route pour y
arriver.

«Nous sommes sur un terrain volcanique», avait dit Cyrus Smith, et
ses compagnons, le suivant, commencèrent à s’élever peu à peu sur
le dos d’un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
conséquent plus aisément franchissable, aboutissait au premier
plateau.

Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que les forces
plutoniennes avaient évidemment convulsionné. Çà et là, blocs
erratiques, débris nombreux de basalte, pierres ponces,
obsidiennes. Par bouquets isolés, s’élevaient de ces conifères,
qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des étroites
gorges, formaient d’épais massifs, presque impénétrables aux
rayons du soleil.

Pendant cette première partie de l’ascension sur les rampes
inférieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient
le passage récent de grands animaux, fauves ou autres.

«Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas volontiers leur
domaine? dit Pencroff.

-- Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà chassé le tigre
aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons à nous en
débarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!»

Cependant, on s’élevait peu à peu. La route, accrue par des
détours et des obstacles qui ne pouvaient être franchis
directement, était longue. Quelquefois aussi, le sol manquait
subitement, et l’on se trouvait sur le bord de profondes crevasses
qu’il fallait tourner. À revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre
quelque sentier praticable, c’était du temps employé et des
fatigues subies. À midi, quand la petite troupe fit halte pour
déjeuner au pied d’un large bouquet de sapins, près d’un petit
ruisseau qui s’en allait en cascade, elle se trouvait encore à mi-
chemin du premier plateau, qui, dès lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu’à la nuit tombante. De ce point,
l’horizon de mer se développait plus largement; mais, sur la
droite, le regard, arrêté par le promontoire aigu du sud-est, ne
pouvait déterminer si la côte se rattachait par un brusque retour
à quelque terre d’arrière plan. À gauche, le rayon de vue gagnait
bien quelques milles au nord; toutefois, dès le nord-ouest, au
point qu’occupaient les explorateurs, il était coupé net par
l’arête d’un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme la
puissante culée du cône central. On ne pouvait donc rien
pressentir encore de la question que voulait résoudre Cyrus Smith.

À une heure, l’ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le
sud-ouest et s’engager de nouveau dans des taillis assez épais.
Là, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de
gallinacés de la famille des faisans. C’étaient des «tragopans»,
ornés d’un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux
minces cornes cylindriques, plantées en arrière de leurs yeux.
Parmi ces couples, de la taille d’un coq, la femelle était
uniformément brune, tandis que le mâle resplendissait sous son
plumage rouge, semé de petites larmes blanches.

Gédéon Spilett, d’un coup de pierre, adroitement et vigoureusement
lancé, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affamé par le grand
air, ne regarda pas sans quelque convoitise.

Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la
courte échelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus
très raide, et atteignirent un étage supérieur, peu fourni
d’arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il
s’agissait alors de revenir vers l’est, en décrivant des lacets
qui rendaient les pentes plus praticables, car elles étaient alors
fort raides, et chacun devait choisir avec soin l’endroit où se
posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tête, Pencroff la
queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
fréquentaient ces hauteurs -- et les traces ne manquaient pas --
devaient nécessairement appartenir à ces races, au pied sûr et à
l’échine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-
uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à un
certain moment:

«Des moutons!» s’écria-t-il.

Tous s’étaient arrêtés à cinquante pas d’une demi-douzaine
d’animaux de grande taille, aux fortes cornes courbées en arrière
et aplaties vers la pointe, à la toison laineuse, cachée sous de
longs poils soyeux de couleur fauve.

Ce n’étaient point des moutons ordinaires, mais une espèce
communément répandue dans les régions montagneuses des zones
tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de mouflons.

«Ont-ils des gigots et des côtelettes? demanda le marin.

-- Oui, répondit Harbert.

-- Eh bien, ce sont des moutons!» dit Pencroff.

Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte, regardaient
d’un oeil étonné, comme s’ils voyaient pour la première fois des
bipèdes humains. Puis, leur crainte subitement éveillée, ils
disparurent en bondissant sur les roches.

«Au revoir!» leur cria Pencroff d’un ton si comique, que Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab ne purent s’empêcher de
rire.

L’ascension continua. On pouvait fréquemment observer, sur
certaines déclivités, des traces de laves, très capricieusement
striées. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie
par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En
quelques points, le soufre avait déposé sous la forme de
concrétions cristallines, au milieu de ces matières qui précèdent
généralement les épanchements laviques, pouzzolanes à grains
irréguliers et fortement torréfiés, cendres blanchâtres faites
d’une infinité de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du
premier plateau, formé par la troncature du cône inférieur, les
difficultés de l’ascension furent très prononcées. Vers quatre
heures, l’extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne
restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants et décharnés,
qui devaient avoir la vie dure pour résister, à cette hauteur, aux
grands vents du large.

Heureusement pour l’ingénieur et ses compagnons, le temps était
beau, l’atmosphère tranquille, car une violente brise, à une
altitude de trois mille pieds, eût gêné leurs évolutions. La
pureté du ciel au zénith se sentait à travers la transparence de
l’air. Un calme parfait régnait autour d’eux. Ils ne voyaient plus
le soleil, alors caché par le vaste écran du cône supérieur, qui
masquait le demi-horizon de l’ouest, et dont l’ombre énorme,
s’allongeant jusqu’au littoral, croissait à mesure que l’astre
radieux s’abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs,
brumes plutôt que nuages, commençaient à se montrer dans l’est, et
se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l’action des
rayons solaires.

Cinq cents pieds seulement séparaient alors les explorateurs du
plateau qu’ils voulaient atteindre, afin d’y établir un campement
pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s’accrurent de plus de
deux milles par les zigzags qu’il fallut décrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes présentaient souvent
un angle tellement ouvert, que l’on glissait sur les coulées de
laves, quand les stries, usées par l’air, n’offraient pas un point
d’appui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu à peu, et il
était presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, très
fatigués par une ascension de sept heures, arrivèrent au plateau
du premier cône.

Il fut alors question d’organiser le campement, et de réparer ses
forces, en soupant d’abord, en dormant ensuite. Ce second étage de
la montagne s’élevait sur une base de roches, au milieu desquelles
on trouva facilement une retraite. Le combustible n’était pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des
mousses et des broussailles sèches qui hérissaient certaines
portions du plateau. Pendant que le marin préparait son foyer sur
des pierres qu’il disposa à cet usage, Nab et Harbert s’occupèrent
de l’approvisionner en combustible.

Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles.

Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les étincelles du
silex, et, sous le souffle de Nab, un feu pétillant se développa,
en quelques instants, à l’abri des roches.

Ce feu n’était destiné qu’à combattre la température un peu froide
de la nuit, et il ne fut pas employé À la cuisson du faisan, que
Nab réservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques
douzaines d’amandes de pin pignon formèrent les éléments du
souper. Il n’était pas encore six heures et demie que tout était
terminé.

Cyrus Smith eut alors la pensée d’explorer, dans la demi-
obscurité, cette large assise circulaire qui supportait le cône
supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il
voulait savoir si ce cône pourrait être tourné à sa base, pour le
cas où ses flancs, trop déclives, le rendraient inaccessible
jusqu’à son sommet. Cette question ne laissait pas de le
préoccuper, car il était possible que, du côté où le chapeau
s’inclinait, c’est-à-dire vers le nord, le plateau ne fût pas
praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait être
atteinte, d’une part, et si, de l’autre, on ne pouvait contourner
la base du cône, il serait impossible d’examiner la portion
occidentale de la contrée, et le but de l’ascension serait en
partie manqué.

Donc, l’ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant
Pencroff et Nab organiser la couchée, et Gédéon Spilett noter les
incidents du jour, commença à suivre la lisière circulaire du
plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l’accompagnait.

La nuit était belle et tranquille, l’obscurité peu profonde
encore. Cyrus Smith et le jeune garçon marchaient l’un près de
l’autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau
s’ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En
d’autres, obstrué par les éboulis, il n’offrait qu’une étroite
sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front.
Il arriva même qu’après une marche de vingt minutes, Cyrus Smith
et Harbert durent s’arrêter. À partir de ce point, le talus des
deux cônes affleurait. Plus d’épaulement qui séparât les deux
parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclinées à
près de soixante-dix degrés devenait impraticable.

Mais, si l’ingénieur et le jeune garçon durent renoncer à suivre
une direction circulaire, en revanche, la possibilité leur fut
alors donnée de reprendre directement l’ascension du cône. En
effet, devant eux s’ouvrait un éventrement profond du massif.
C’était l’égueulement du cratère supérieur, le goulot, si l’on
veut, par lequel s’échappaient les matières éruptives liquides, à
l’époque où le volcan était encore en activité. Les laves durcies,
les scories encroûtées formaient une sorte d’escalier naturel, aux
marches largement dessinées, qui devaient faciliter l’accès du
sommet de la montagne. Un coup d’oeil suffit à Cyrus Smith pour
reconnaître cette disposition, et, sans hésiter, suivi du jeune
garçon, il s’engagea dans l’énorme crevasse, au milieu d’une
obscurité croissante.

C’était encore une hauteur de mille pieds à franchir.

Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles praticables?
On le verrait bien. L’ingénieur continuerait sa marche
ascensionnelle, tant qu’il ne serait pas arrêté. Heureusement, ces
déclivités, très allongées et très sinueuses, décrivaient un large
pas de vis à l’intérieur du volcan, et favorisaient la marche en
hauteur.

Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu’il ne fût
complètement éteint. Pas une fumée ne s’échappait de ses flancs.
Pas une flamme ne se décelait dans les cavités profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce
puits obscur, qui se creusait peut-être jusqu’aux entrailles du
globe. L’atmosphère même, au dedans de ce cratère, n’était saturée
d’aucune vapeur sulfureuse. C’était plus que le sommeil d’un
volcan, c’était sa complète extinction.

La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu à peu, Harbert et
lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratère
s’élargir au-dessus de leur tête. Le rayon de cette portion
circulaire du ciel, encadrée par les bords du cône, s’accrut
sensiblement. À chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus
Smith et Harbert, de nouvelles étoiles entrèrent dans le champ de
leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au zénith, brillaient d’un pur éclat la
splendide Antarès du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure
que l’on croit être l’étoile la plus rapprochée du globe
terrestre. Puis, à mesure que s’évasait le cratère, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au
pôle antarctique du monde, cette étincelante Croix du Sud, qui
remplace la Polaire de l’hémisphère boréal.

Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent
le pied sur la crête supérieure du mont, au sommet du cône.

L’obscurité était complète alors, et ne permettait pas au regard
de s’étendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle
cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans
l’ouest, à quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le
reconnaître. Vers l’ouest, une bande nuageuse, nettement dessinée
à l’horizon, accroissait les ténèbres, et l’oeil ne savait
découvrir si le ciel et l’eau s’y confondaient sur une même ligne
circulaire.

Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain,
qui descendait lentement, à mesure que le nuage montait vers le
zénith.

C’était le croissant délié de la lune, déjà près de disparaître.
Mais sa lumière suffit à dessiner nettement la ligne horizontale,
alors détachée du nuage, et l’ingénieur put voir son image
tremblotante se refléter un instant sur une surface liquide.

Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et, d’une voix grave:

«Une île!» dit-il, au moment où le croissant lunaire s’éteignait
dans les flots.

CHAPITRE XI

Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert étaient de retour
au campement. L’ingénieur se bornait à dire à ses compagnons que
la terre sur laquelle le hasard les avait jetés était une île, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s’arrangea de son
mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte, à une hauteur de
deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une
nuit paisible», les insulaires» goûtèrent un repos profond.

Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire, dont le
tragopan rôti fit tous les frais, l’ingénieur voulut remonter au
sommet du volcan, afin d’observer avec attention l’île dans
laquelle lui et les siens étaient emprisonnés pour la vie, peut-
être, si cette île était située à une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui
visitent les archipels de l’océan Pacifique. Cette fois, ses
compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux
aussi, ils voulaient voir cette île à laquelle ils allaient
demander de subvenir à tous leurs besoins.

Il devait être sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith,
Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett et Nab quittèrent le campement.
Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui était faite.
Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le
point d’appui de cette foi n’était pas le même chez Cyrus Smith
que chez ses compagnons.

L’ingénieur avait confiance, parce qu’il se sentait capable
d’arracher à cette nature sauvage tout ce qui serait nécessaire à
la vie de ses compagnons et à la sienne, et ceux-ci ne redoutaient
rien, précisément parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette
nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l’incident du feu
rallumé, n’aurait pas désespéré un instant, quand bien même il se
fût trouvé sur un roc nu, si l’ingénieur eût été avec lui sur ce
roc.

«Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission
des autorités! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas
un jour ou l’autre à partir d’un lieu où personne ne nous
retiendra certainement!»

Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On contourna le
cône par le plateau qui formait épaulement, jusqu’à la gueule de
l’énorme crevasse.

Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et
couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.

Le cratère fut abordé. Il était bien tel que l’ingénieur l’avait
reconnu dans l’ombre, c’est-à-dire un vaste entonnoir qui allait
en s’évasant jusqu’à une hauteur de mille pieds au-dessus du
plateau. Au bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de
laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la
route des matières éruptives jusqu’aux vallées inférieures qui
sillonnaient la portion septentrionale de l’île.

L’intérieur du cratère, dont l’inclinaison ne dépassait pas
trente-cinq à quarante degrés, ne présentait ni difficultés ni
obstacles à l’ascension.

On y remarquait les traces de laves très anciennes, qui
probablement s’épanchaient par le sommet du cône, avant que cette
crevasse latérale leur eût ouvert une voie nouvelle.

Quant à la cheminée volcanique qui établissait la communication
entre les couches souterraines et le cratère, on ne pouvait en
estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans
l’obscurité. Mais, quant à l’extinction complète du volcan, elle
n’était pas douteuse.

Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons étaient réunis au
sommet du cratère, sur une intumescence conique qui en
boursouflait le bord septentrional.

«La mer! la mer partout!» s’écrièrent-ils, comme si leurs lèvres
n’eussent pu retenir ce mot qui faisait d’eux des insulaires.

La mer, en effet, l’immense nappe d’eau circulaire autour d’eux!
Peut-être, en remontant au sommet du cône, Cyrus Smith avait-il eu
l’espoir de découvrir quelque côte, quelque île rapprochée, qu’il
n’avait pu apercevoir la veille pendant l’obscurité. Mais rien
n’apparut jusqu’aux limites de l’horizon, c’est-à-dire sur un
rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une
voile. Toute cette immensité était déserte, et l’île occupait le
centre d’une circonférence qui semblait être infinie.

L’ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du
regard, pendant quelques minutes, tous les points de l’Océan. Cet
Océan, leurs yeux le fouillèrent jusqu’à ses plus extrêmes
limites. Mais Pencroff, qui possédait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se
fût relevée à l’horizon, quand bien même elle n’eût apparu que
sous l’apparence d’une insaisissable vapeur, le marin l’aurait
indubitablement reconnue, car c’étaient deux véritables télescopes
que la nature avait fixés sous son arcade sourcilière! De l’Océan,
les regards se reportèrent sur l’île qu’ils dominaient tout
entière, et la première question qui fut posée le fut par Gédéon
Spilett, en ces termes: «Quelle peut être la grandeur de cette
île?»

Véritablement, elle ne paraissait pas considérable au milieu de
cet immense Océan.

Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants; il observa
attentivement le périmètre de l’île, en tenant compte de la
hauteur à laquelle il se trouvait placé; puis:

«Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au
littoral de l’île un développement de plus de cent milles.

-- Et conséquemment, sa superficie?...

-- Il est difficile de l’apprécier, répondit l’ingénieur, car elle
est trop capricieusement découpée.»

Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son évaluation, l’île
avait, à peu de chose près, l’étendue de Malte ou Zante, dans la
Méditerranée; mais elle était, à la fois, beaucoup plus
irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies,
anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le
regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l’ingénieur, en
eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque
fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été
endormi à la surface du Pacifique.

Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu’il
importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement
dressée par le reporter avec une précision suffisante.

La portion est du littoral, c’est-à-dire celle sur laquelle les
naufragés avaient atterri, s’échancrait largement et bordait une
vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu’une pointe
avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-
est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait
un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr’ouverte de
quelque formidable squale.

Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne
aplati d’un fauve, pour se relever en formant une sorte de
gibbosité qui n’assignait pas un dessin très déterminé à cette
partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne
volcanique. De ce point, le littoral courait assez régulièrement
nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une
étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue
queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator.

Cette queue formait une véritable presqu’île qui s’allongeait de
plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l’île,
déjà mentionné, et elle s’arrondissait en décrivant une rade
foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de
cette terre si étrangement découpée.

Dans sa plus petite largeur, c’est-à-dire entre les Cheminées et
la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait
en latitude, l’île mesurait dix milles seulement; mais sa plus
grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l’extrémité de la
queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.

Quant à l’intérieur de l’île, son aspect général était celui-ci:
très boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne
jusqu’au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses
compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa
bordure d’arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence.
Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la
mer, mais, réflexion faite, l’ingénieur expliqua à ses compagnons
que l’altitude de cette petite nappe d’eau devait être de trois
cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n’était que
le prolongement de celui de la côte.

«C’est donc un lac d’eau douce? demanda Pencroff.

-- Nécessairement, répondit l’ingénieur, car il doit être alimenté
par les eaux qui s’écoulent de la montagne.

-- J’aperçois une petite rivière qui s’y jette, dit Harbert, en
montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s’épancher dans
les contreforts de l’ouest.

-- En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente
le lac il est probable que du côté de la mer il existe un
déversoir par lequel s’échappe le trop-plein des eaux. Nous
verrons cela à notre retour.»

Ce petit cours d’eau, assez sinueux, et la rivière déjà reconnue,
tel était le système hydrographique, du moins tel il se
développait aux yeux des explorateurs. Cependant, il était
possible que, sous ces masses d’arbres qui faisaient des deux
tiers de l’île une forêt immense, d’autres rios s’écoulassent vers
la mer. On devait même le supposer, tant cette région se montrait
fertile et riche des plus magnifiques échantillons de la flore des
zones tempérées. Quant à la partie septentrionale, nul indice
d’eaux courantes; peut-être des eaux stagnantes dans la portion
marécageuse du nord-est, mais voilà tout; en somme, des dunes, des
sables, une aridité très prononcée qui contrastait vivement avec
l’opulence du sol dans sa plus grande étendue.

Le volcan n’occupait pas la partie centrale de l’île. Il se
dressait, au contraire, dans la région du nord-ouest, et semblait
marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-
est, les premiers étages des contreforts disparaissaient sous des
masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs
ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable.
C’était aussi de ce côté qu’au temps des éruptions, les
épanchements s’étaient frayés un passage, et une large chaussée de
laves se prolongeait jusqu’à cette étroite mâchoire qui formait
golfe au nord-est.

Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure ainsi au sommet de
la montagne. L’île se développait sous leurs regards comme un plan
en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forêts,
jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol caché sous l’immense verdure, le
thalweg des vallées ombreuses, l’intérieur des gorges étroites,
creusées au pied du volcan, échappaient seuls à leurs
investigations.

Restait une question grave à résoudre, et qui devait
singulièrement influer sur l’avenir des naufragés.

L’île était-elle habitée?

Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle il semblait
que l’on pût déjà répondre négativement, après le minutieux examen
qui venait d’être fait des diverses régions de l’île.

Nulle part on n’apercevait l’oeuvre de la main humaine. Pas une
agglomération de cases, pas une cabane isolée, pas une pêcherie
sur le littoral. Aucune fumée ne s’élevait dans l’air et ne
trahissait la présence de l’homme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ séparait les observateurs des points
extrêmes, c’est-à-dire de cette queue qui se projetait au sud-
ouest, et il eût été difficile, même aux yeux de Pencroff, d’y
découvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l’île, et voir
s’il abritait ou non quelque bourgade.

Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits espaces
émergés des flots du Pacifique, habitent plutôt le littoral, et le
littoral paraissait être absolument désert.

Jusqu’à plus complète exploration, on pouvait donc admettre que
l’île était inhabitée.

Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement, par les
indigènes des îles voisines? À cette question, il était difficile
de répondre. Aucune terre n’apparaissait dans un rayon d’environ
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être facilement
franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues
polynésiennes. Tout dépendait donc de la situation de l’île, de
son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximité des archipels.

Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à relever plus tard
sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans
le doute, il était donc convenable de prendre certaines
précautions contre une descente possible des indigènes voisins.

L’exploration de l’île était achevée, sa configuration déterminée,
son relief coté, son étendue calculée, son hydrographie et son
orographie reconnues. La disposition des forêts et des plaines
avait été relevée d’une manière générale sur le plan du reporter.
Il n’y avait plus qu’à redescendre les pentes de la montagne, et à
explorer le sol au triple point de vue de ses ressources
minérales, végétales et animales.

Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du départ, Cyrus
Smith leur dit de sa voix calme et grave:

«Voici, mes amis, l’étroit coin de terre sur lequel la main du
Tout-Puissant nous a jetés. C’est ici que nous allons vivre,
longtemps peut-être. Peut-être aussi, un secours inattendu nous
arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par
hasard, car cette île est peu importante; elle n’offre même pas un
port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et il est à
craindre qu’elle ne soit située en dehors des routes ordinairement
suivies, c’est-à-dire trop au sud pour les navires qui fréquentent
les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
à l’Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous
dissimuler de la situation...

-- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit vivement le
reporter. Vous avez affaire à des hommes. Ils ont confiance en
vous, et vous pouvez compter sur eux. -- N’est-ce pas, mes amis?

-- Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui
saisit la main de l’ingénieur.

-- Mon maître, toujours et partout! s’écria Nab.

-- Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à
la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons
de cette île une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous
y établirons des chemins de fer, nous y installerons des
télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée,
bien aménagée, bien civilisée, nous irons l’offrir au gouvernement
de l’Union! Seulement, je demande une chose.

-- Laquelle? répondit le reporter.

-- C’est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien
comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!»

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire, et la motion du marin
fut adoptée. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu’il
comptait sur leur énergie et sur l’aide du ciel.

«Eh bien! en route pour les Cheminées! s’écria Pencroff.

-- Un instant, mes amis, répondit l’ingénieur, il me paraît bon de
donner un nom à cette île, ainsi qu’aux caps, aux promontoires,
aux cours d’eau que nous avons sous les yeux.

-- Très bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l’avenir les
instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre.

-- En effet, reprit le marin, c’est déjà quelque chose de pouvoir
dire où l’on va et d’où l’on vient. Au moins, on a l’air d’être
quelque part.

-- Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.

-- Juste! répondit Pencroff. Ce nom-là, c’était déjà plus commode,
et cela m’est venu tout seul. Garderons-nous à notre premier
campement ce nom de Cheminées, monsieur Cyrus?

-- Oui, Pencroff, puisque vous l’avez baptisé ainsi.

-- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui
était en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les
Robinsons dont Harbert m’a lu plus d’une fois l’histoire: «la baie
Providence», la «pointe des Cachalots», le «cap de l’Espoir
trompé»!...

-- Ou plutôt les noms de M Smith, répondit Harbert, de M Spilett,
de Nab!...

-- Mon nom! s’écria Nab, en montrant ses dents étincelantes de
blancheur.

-- Pourquoi pas? répliqua Pencroff. Le «port Nab», cela ferait
très bien! Et le «cap Gédéon...»

-- Je préférerais des noms empruntés à notre pays, répondit le
reporter, et qui nous rappelleraient l’Amérique.

-- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des
baies ou des mers, je l’admets volontiers. Que nous donnions à
cette vaste baie de l’est le nom de baie de l’Union, par exemple,
à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont
qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui
s’étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands
citoyens qui l’ont honoré; mais pour les rivières, les golfes, les
caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette
montagne, choisissons des dénominations que rappellent plutôt leur
configuration particulière. Elles se graveront mieux dans notre
esprit, et seront en même temps plus pratiques. La forme de l’île
est assez étrange pour que nous ne soyons pas embarrassés
d’imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d’eau que
nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la forêt que nous
explorerons plus tard, aux criques qui seront découvertes dans la
suite, nous les baptiserons à mesure qu’ils se présenteront à
nous. Qu’en pensez-vous, mes amis?»

La proposition de l’ingénieur fut unanimement admise par ses
compagnons. L’île était là sous leurs yeux comme une carte
déployée, et il n’y avait qu’un nom à mettre à tous ses angles
rentrants ou sortants, comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilett
les inscrirait à mesure, et la nomenclature géographique de l’île
serait définitivement adoptée.

Tout d’abord, on nomma baie de l’Union, baie Washington et mont
Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que l’avait fait
l’ingénieur.

«Maintenant, dit le reporter, à cette presqu’île qui se projette
au sud-ouest de l’île, je proposerai de donner le nom de
presqu’île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile
(Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine, car c’est
véritablement une queue de reptile.

-- Adopté, dit l’ingénieur.

-- À présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l’île, ce
golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte,
appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).

-- Bien trouvé! s’écria Pencroff, et nous compléterons l’image en
nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la
mâchoire.

-- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.

-- Eh bien! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord
et le cap Mandibule-Sud.

-- Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.

-- Reste à nommer la pointe à l’extrémité sud-est de l’île, dit
Pencroff.

-- C’est-à-dire l’extrémité de la baie de l’Union? répondit
Harbert.

-- Cap de la Griffe (Claw-cape)», s’écria aussitôt Nab, qui
voulait aussi, lui, être parrain d’un morceau quelconque de son
domaine.

Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car
ce cap représentait bien la puissante griffe de l’animal
fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.

Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses,
et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné:

À la rivière qui fournissait l’eau potable aux colons, et près de
laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, -- un
véritable remerciement à la Providence; À l’îlot sur lequel les
naufragés avaient pris pied tout d’abord, le nom de l’îlot du
Salut (Safety-island); au plateau qui couronnait la haute muraille
de granit, au-dessus des Cheminées, et d’où le regard pouvait
embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue;
enfin à tout ce massif d’impénétrables bois qui couvraient la
presqu’île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.

La nomenclature des parties visibles et connues de l’île était
ainsi terminée, et, plus tard, on la compléterait au fur et à
mesure des nouvelles découvertes.

Quant à l’orientation de l’île, l’ingénieur l’avait déterminée
approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui
mettait à l’est la baie de l’Union et tout le plateau de Grande-
vue. Mais le lendemain, en prenant l’heure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps écoulé
entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord
de l’île, car, par suite de sa situation dans l’hémisphère
austral, le soleil, au moment précis de sa culmination, passait au
nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il
semble le faire pour les lieux situés dans l’hémisphère boréal.

Tout était donc terminé, et les colons n’avaient plus qu’à
redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque
Pencroff de s’écrier:

«Eh bien! nous sommes de fameux étourdis!

-- Pourquoi cela? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son
carnet, et se levait pour partir.

-- Et notre île? Comment! Nous avons oublié de la baptiser?»

Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et
tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit
simplement:

«Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui
lutte maintenant pour défendre l’unité de la république
américaine! Appelons-la l’île Lincoln!»

Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de
l’ingénieur.

Et ce soir-là, avant de s’endormir, les nouveaux colons causèrent
de leur pays absent; ils parlèrent de cette terrible guerre qui
l’ensanglantait; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt
réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln!

Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient guère que,
seize jours après, un crime effroyable serait commis à Washington,
et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle
d’un fanatique.

CHAPITRE XII

Les colons de l’île Lincoln jetèrent un dernier regard autour
d’eux, ils firent le tour du cratère par son étroite arête, et,
une demi-heure après, ils étaient redescendus sur le premier
plateau, à leur campement de la nuit.

Pencroff pensa qu’il était l’heure de déjeuner, et, à ce propos,
il fut question de régler les deux montres de Cyrus Smith et du
reporter.

On sait que celle de Gédéon Spilett avait été respectée par l’eau
de mer, puisque le reporter avait été jeté tout d’abord sur le
sable, hors de l’atteinte des lames. C’était un instrument établi
dans des conditions excellentes, un véritable chronomètre de
poche, que Gédéon Spilett n’avait jamais oublié de remonter
soigneusement chaque jour.

Quant à la montre de l’ingénieur, elle s’était nécessairement
arrêtée pendant le temps que Cyrus Smith avait passé dans les
dunes.

L’ingénieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la
hauteur du soleil qu’il devait être environ neuf heures du matin,
il mit sa montre à cette heure.

Gédéon Spilett allait l’imiter, quand l’ingénieur, l’arrêtant de
la main, lui dit:

«Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conservé l’heure de
Richmond, n’est-ce pas?

-- Oui, Cyrus.

-- Par conséquent, votre montre est réglée sur le méridien de
cette ville, méridien qui est à peu près celui de Washington?

-- Sans doute.

-- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter très
exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous
servir.

-- À quoi bon?» pensa le marin.

On mangea, et si bien, que la réserve de gibier et d’amandes fut
totalement épuisée. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se
réapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait été fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le
couvert des taillis. En outre, le marin songeait à demander tout
simplement à l’ingénieur de fabriquer de la poudre, un ou deux
fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficulté. En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa à ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux
Cheminées. Il désirait reconnaître ce lac Grant si magnifiquement
encadré dans sa bordure d’arbres. On suivit donc la crête de l’un
des contreforts, entre lesquels le creek qui l’alimentait, prenait
probablement sa source. En causant, les colons n’employaient plus
déjà que les noms propres qu’ils venaient de choisir, et cela
facilitait singulièrement l’échange de leurs idées. Harbert et
Pencroff -- l’un jeune et l’autre un peu enfant -- étaient
enchantés, et, tout en marchant, le marin disait:

«Hein! Harbert! comme cela va! Pas possible de nous perdre, mon
garçon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant,
soit que nous rejoignions la Mercy à travers les bois du Far-West,
nous arriverons nécessairement au plateau de Grande-vue, et, par
conséquent, à la baie de l’Union!»

Il avait été convenu que, sans former une troupe compacte, les
colons ne s’écarteraient pas trop les uns des autres. Très
certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces épaisses
forêts de l’île, et il était prudent de se tenir sur ses gardes.
Le plus généralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tête,
précédés de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et
l’ingénieur allaient de compagnie, Gédéon Spilett, prêt à noter
tout incident, l’ingénieur, silencieux la plupart du temps, et ne
s’écartant de sa route que pour ramasser, tantôt une chose, tantôt
une autre, substance minérale ou végétale, qu’il mettait dans sa
poche sans faire aucune réflexion.

«Que diable ramasse-t-il donc ainsi? murmurait Pencroff. J’ai beau
regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser!»

Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernières rampes
du mont Franklin. Le sol n’était encore semé que de buissons et de
rares arbres. On marchait sur une terre jaunâtre et calcinée,
formant une plaine longue d’un mille environ, qui précédait la
lisière des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les
expériences de Bischof, a exigé, pour se refroidir, trois cent
cinquante millions d’années, jonchaient la plaine, très tourmentée
par endroits. Cependant, il n’y avait pas trace des laves, qui
s’étaient plus particulièrement épanchées par les pentes
septentrionales.

Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du
creek, qui, suivant lui, devait se dérouler sous les arbres, à la
lisière de la plaine, quand il vit revenir précipitamment Harbert,
tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrière les roches.

«Qu’y a-t-il, mon garçon? demanda Gédéon Spilett.

-- Une fumée, répondit Harbert. Nous avons vu une fumée monter
entre les roches, à cent pas de nous.

-- Des hommes en cet endroit? s’écria le reporter.

-- Évitons de nous montrer avant de savoir à qui nous avons
affaire, répondit Cyrus Smith. Je redoute plutôt les indigènes,
s’il y en a sur cette île, que je ne les désire. Où est Top?

-- Top est en avant.

-- Et il n’aboie pas?

-- Non.

-- C’est bizarre. Néanmoins, essayons de le rappeler.»

En quelques instants, l’ingénieur, Gédéon Spilett et Harbert
avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils
s’effacèrent derrière des débris de basalte. De là, ils
aperçurent, très visiblement, une fumée qui tourbillonnait en
s’élevant dans l’air, fumée dont la couleur jaunâtre était très
caractérisée.

Top, rappelé par un léger sifflement de son maître, revint, et
celui-ci, faisant signe à ses compagnons de l’attendre, se glissa
entre les roches.

Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxiété le
résultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les
fit accourir. Ils le rejoignirent aussitôt, et furent tout d’abord
frappés de l’odeur désagréable qui imprégnait l’atmosphère.

Cette odeur, aisément reconnaissable, avait suffi à l’ingénieur
pour deviner ce qu’était cette fumée qui, tout d’abord, avait dû
l’inquiéter, et non sans raison.

«Ce feu, dit-il, ou plutôt cette fumée, c’est la nature seule qui
en fait les frais. Il n’y a là qu’une source sulfureuse, qui nous
permettra de traiter efficacement nos laryngites.

-- Bon! s’écria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas
enrhumé!»

Les colons se dirigèrent alors vers l’endroit d’où s’échappait la
fumée. Là, ils virent une source sulfurée sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dégageaient
une vive odeur d’acide sulfhydrique, après avoir absorbé l’oxygène
de l’air.

Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au
toucher. Il les goûta, et reconnut que leur saveur était un peu
douceâtre. Quant à leur température, il l’estima à quatre-vingt-
quinze degrés Fahrenheit (35 degrés centigrades au-dessus de
zéro). Et Harbert lui ayant demandé sur quoi il basait cette
évaluation:

«Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma
main dans cette eau, je n’ai éprouvé aucune sensation de froid ni
de chaud. Donc, elle est à la même température que le corps
humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrés.»

Puis, la source sulfurée n’offrant aucune utilisation actuelle,
les colons se dirigèrent vers l’épaisse lisière de la forêt, qui
se développait à quelques centaines de pas.

Là, ainsi qu’on l’avait présumé, le ruisseau promenait ses eaux
vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la
couleur décelait la présence de l’oxyde de fer. Cette couleur fit
immédiatement donner à ce cours d’eau le nom de Creek-Rouge.

Ce n’était qu’un large ruisseau, profond et clair, formé des eaux
de la montagne, qui, moitié rio, moitié torrent, ici coulant
paisiblement sur le sable, là grondant sur des têtes de roche ou
se précipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une
longueur d’un mille et demi et une largeur variable de trente à
quarante pieds. Ses eaux étaient douces, ce qui devait faire
supposer que celles du lac l’étaient aussi. Circonstance heureuse,
pour le cas où l’on trouverait sur ses bords une demeure plus
convenable que les Cheminées.

Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval,
ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart
aux espèces qui abondent dans la zone modérée de l’Australie ou de
la Tasmanie, et non plus à celles de ces conifères qui hérissaient
la portion de l’île déjà explorée à quelques milles du plateau de
Grande-vue. À cette époque de l’année, au commencement de ce mois
d’avril, qui représente dans cet hémisphère le mois d’octobre,
c’est-à-dire au début de l’automne, le feuillage ne leur manquait
pas encore. C’étaient plus particulièrement des casuarinas et des
eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucrée tout à fait analogue à la manne
d’Orient. Des bouquets de cèdres australiens s’élevaient aussi
dans les clairières, revêtues de ce haut gazon que l’on appelle
«tussac» dans la Nouvelle-Hollande; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer à l’île, dont la
latitude était sans doute trop basse.

«Quel malheur! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si
belles noix!»

Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu
maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gênaient pas le
déploiement de leurs ailes. Kakatoès noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuancé de toutes les couleurs,
«rois», d’un vert éclatant et couronnés de rouge, loris bleus,
«blues-mountains», semblaient ne se laisser voir qu’à travers un
prisme, et voletaient au milieu d’un caquetage assourdissant.

Tout à coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au
milieu d’un fourré. Les colons entendirent successivement le chant
des oiseaux, le cri des quadrupèdes, et une sorte de clappement
qu’ils auraient pu croire échappé aux lèvres d’un indigène. Nab et
Harbert s’étaient élancés vers ce buisson, oubliant les principes
de la prudence la plus élémentaire. Très heureusement, il n’y
avait là ni fauve redoutable, ni indigène dangereux, mais tout
simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs,
que l’on reconnut être des «faisans de montagne.» Quelques coups
de bâton, adroitement portés, terminèrent la scène d’imitation, ce
qui procura un excellent gibier pour le dîner du soir.

Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzées,
les uns surmontés d’une crête superbe, les autres drapés de vert,
comme leurs congénères de Port-Macquarie; mais il fut impossible
de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui
s’enfuyaient par bandes. UuUUn coup de fusil à petit plomb eût
fait une hécatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en étaient
encore réduits, comme armes de jet, à la pierre, comme armes de
hast, au bâton, et ces engins primitifs ne laissaient pas d’être
très insuffisants.

Leur insuffisance fut démontrée plus clairement encore, quand une
troupe de quadrupèdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts
de trente pieds, véritables mammifères volants, s’enfuirent par-
dessus les fourrés, si prestement et à de telles hauteurs, qu’on
aurait pu croire qu’ils passaient d’un arbre à l’autre, comme des
écureuils.

«Des kangourous! s’écria Harbert.

-- Et cela se mange? répliqua Pencroff.

-- Préparé à l’étuvée, répondit le reporter, cela vaut la
meilleure venaison!...»

Gédéon Spilett n’avait pas achevé cette phrase excitante, que le
marin, suivi de Nab et d’Harbert, s’était lancé sur les traces des
kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait
être vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce
gibier élastique, qui rebondissait comme une balle. Après cinq
minutes de course, ils étaient essoufflés, et la bande
disparaissait dans le taillis.

Top n’avait pas eu plus de succès que ses maîtres.

«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l’ingénieur et le reporter
l’eurent rejoint, Monsieur Cyrus, vous voyez bien qu’il est
indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera
possible?

-- Peut-être, répondit l’ingénieur, mais nous commencerons d’abord
par fabriquer des arcs et des flèches, et je ne doute pas que vous
ne deveniez aussi adroits à les manier que des chasseurs
australiens.

-- Des flèches, des arcs! dit Pencroff avec une moue dédaigneuse.
C’est bon pour des enfants!

-- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, répondit le reporter. Les
arcs et les flèches ont suffi, pendant des siècles, à ensanglanter
le monde. La poudre n’est que d’hier, et la guerre est aussi
vieille que la race humaine, -- malheureusement!

-- C’est ma foi vrai, Monsieur Spilett, répliqua le marin, et je
parle toujours trop vite. Faut m’excuser!»

Cependant, Harbert, tout à sa science favorite, l’histoire
naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant:

«Du reste, nous avons eu affaire là à l’espèce la plus difficile à
prendre. C’étaient des géants à longue fourrure grise; mais, si je
ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des
kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus aisé
de s’emparer. On en compte une douzaine d’espèces...

-- Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il n’y a pour moi
qu’une seule espèce de kangourou, le «kangourou à la broche», et
c’est précisément celle qui nous manquera ce soir!»

On ne put s’empêcher de rire en entendant la nouvelle
classification de maître Pencroff. Le brave marin ne cacha point
son regret d’en être réduit pour dîner aux faisans-chanteurs; mais
la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour
lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt était en jeu,
allait et furetait partout avec un instinct doublé d’un appétit
féroce. Il était même probable que si quelque pièce de gibier lui
tombait sous la dent, il n’en resterait guère aux chasseurs, et
que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le
surveillait, et il fit bien.

Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de
sourds grognements indiquèrent bientôt qu’il était aux prises avec
quelque animal.

Nab s’élança, et, effectivement, il aperçut Top dévorant avec
avidité un quadrupède, et que, dix secondes plus tard, il eût été
impossible de reconnaître dans l’estomac de Top. Mais, très
heureusement, le chien était tombé sur une nichée; il avait fait
coup triple, et deux autres rongeurs -- les animaux en question
appartenaient à cet ordre -- gisaient étranglés sur le sol.

Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces
rongeurs, dont la taille dépassait celle d’un lièvre. Leur pelage
jaune était mélangé de taches verdâtres, et leur queue n’existait
qu’à l’état rudimentaire. Des citoyens de l’Union ne pouvaient
hésiter à donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait.

C’étaient des «maras», sorte d’agoutis, un peu plus grands que
leurs congénères des contrées tropicales, véritables lapins
d’Amérique, aux longues oreilles, aux mâchoires armées sur chaque
côté de cinq molaires, ce qui les distingue précisément des
agoutis.

«Hurrah! s’écria Pencroff. Le rôti est arrivé! Et, maintenant,
nous pouvons rentrer à la maison!»

La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge
roulait toujours ses eaux limpides sous la voûte des casuarinas,
des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliacées superbes
s’élevaient jusqu’à une hauteur de vingt pieds.

D’autres espèces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se
penchaient sur le ruisseau, que l’on entendait murmurer sous ces
berceaux de verdure.

Cependant, le cours d’eau s’élargissait sensiblement, et Cyrus
Smith était porté à croire qu’il aurait bientôt atteint son
embouchure. En effet, au sortir d’un épais massif de beaux arbres,
elle apparut tout à coup.

Les explorateurs étaient arrivés sur la rive occidentale du lac
Grant. L’endroit valait la peine d’être regardé. Cette étendue
d’eau, d’une circonférence de sept milles environ et d’une
superficie de deux cent cinquante acres, reposait dans une bordure
d’arbres variés. Vers l’est, à travers un rideau de verdure
pittoresquement relevé en certains endroits, apparaissait un
étincelant horizon de mer. Au nord, le lac traçait une courbure
légèrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa
pointe inférieure. De nombreux oiseaux aquatiques fréquentaient
les rives de ce petit Ontario, dont les «mille îles» de son
homonyme américain étaient représentées par un rocher qui
émergeait de sa surface, à quelques centaines de pieds de la rive
méridionale. Là, vivaient en commun plusieurs couples de martins-
pêcheurs, perchés sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant
les poissons au passage, puis, s’élançant, plongeant en faisant
entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs,
sur les rives et sur l’îlot, se pavanaient des canards sauvages,
des pélicans, des poules d’eau, des becs-rouges, des philédons,
munis d’une langue en forme de pinceau, et un ou deux échantillons
de ces menures splendides, dont la queue se développe comme les
montants gracieux d’une lyre.

Quant aux eaux du lac, elles étaient douces, limpides, un peu
noires, et à certains bouillonnements, aux cercles concentriques
qui s’entre-croisaient à leur surface, on ne pouvait douter
qu’elles ne fussent très poissonneuses.

«Il est vraiment beau! ce lac, dit Gédéon Spilett. On vivrait sur
ses bords!

-- On y vivra!» répondit Cyrus Smith.

Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Cheminées,
descendirent jusqu’à l’angle formé au sud par la jonction des
rives du lac. Ils se frayèrent, non sans peine, un chemin à
travers ces fourrés et ces broussailles, que la main de l’homme
n’avait jamais encore écartés, et ils se dirigèrent ainsi vers le
littoral, de manière à arriver au nord du plateau de Grande-vue.
Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, après le
dernier rideau d’arbres, apparut le plateau, tapissé d’un épais
gazon, et, au delà, la mer infinie.

Pour revenir aux cheminées, il suffisait de traverser obliquement
le plateau sur un espace d’un mille et de redescendre jusqu’au
coude formé par le premier détour de la Mercy. Mais l’ingénieur
désirait reconnaître comment et par où s’échappait le trop-plein
des eaux du lac, et l’exploration fut prolongée sous les arbres
pendant un mille et demi vers le nord. Il était probable, en
effet, qu’un déversoir existait quelque part, et sans doute à
travers une coupée du granit. Ce lac n’était, en somme, qu’une
immense vasque, qui s’était remplie peu à peu par le débit du
creek, et il fallait bien que son trop-plein s’écoulât à la mer
par quelque chute. S’il en était ainsi, l’ingénieur pensait qu’il
serait peut-être possible d’utiliser cette chute et de lui
emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne.
On continua donc à suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau; mais, après avoir fait encore un mille dans cette
direction, Cyrus Smith n’avait pu découvrir le déversoir, qui
devait exister cependant.

Il était quatre heures et demie alors. Les préparatifs du dîner
exigeaient que les colons rentrassent à leur demeure. La petite
troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la
Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent aux Cheminées.

Là, le feu fut allumé, et Nab et Pencroff, auxquels étaient
naturellement dévolues les fonctions de cuisiniers, l’un en sa
qualité de nègre, l’autre en sa qualité de marin, préparèrent
lestement des grillades d’agoutis, auxquelles on fit largement
honneur.

Le repas terminé, au moment où chacun allait se livrer au sommeil,
Cyrus Smith tira de sa poche de petits échantillons de minéraux
d’espèces différentes, et se borna à dire:

«Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de
l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous
donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun! -- à
demain la nôtre!»

CHAPITRE XIII

«Eh bien, monsieur Cyrus, par où allons-nous commencer? demanda le
lendemain matin Pencroff à l’ingénieur.

-- Par le commencement», répondit Cyrus Smith.

Et en effet, c’était bien par le «commencement» que ces colons
allaient être forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les
outils nécessaires à faire les outils, et ils ne se trouvaient
même pas dans les conditions de la nature, qui», ayant le temps,
économise l’effort.» Le temps leur manquait, puisqu’ils devaient
immédiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de l’expérience acquise, ils n’avaient rien à inventer,
du moins avaient-ils tout à fabriquer.

Leur fer, leur acier n’étaient encore qu’à l’état de minerai, leur
poterie à l’état d’argile, leur linge et leurs habits à l’état de
matières textiles.

Il faut dire, d’ailleurs, que ces colons étaient des «hommes» dans
la belle et puissante acception du mot. L’ingénieur Smith ne
pouvait être secondé par de plus intelligents compagnons, ni avec
plus de dévouement et de zèle. Il les avait interrogés. Il
connaissait leurs aptitudes.

Gédéon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour
pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tête et
de la main à la colonisation de l’île. Il ne reculerait devant
aucune tâche, et, chasseur passionné, il ferait un métier de ce
qui, jusqu’alors, n’avait été pour lui qu’un plaisir.

Harbert, brave enfant, remarquablement instruit déjà dans les
sciences naturelles, allait fournir un appoint sérieux à la cause
commune.

Nab, c’était le dévouement personnifié. Adroit, intelligent,
infatigable, robuste, d’une santé de fer, il s’entendait quelque
peu au travail de la forge et ne pouvait qu’être très utile à la
colonie.

Quant à Pencroff, il avait été marin sur tous les océans,
charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-
tailleur sur les bâtiments de l’état, jardinier, cultivateur,
pendant ses congés, etc., et comme les gens de mer, propre à tout,
il savait tout faire.

Il eût été véritablement difficile de réunir cinq hommes plus
propres à lutter contre le sort, plus assurés d’en triompher.

«Par le commencement», avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement
dont parlait l’ingénieur, c’était la construction d’un appareil
qui pût servir à transformer les substances naturelles. On sait le
rôle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le
combustible, bois ou charbon de terre, était immédiatement
utilisable. Il s’agissait donc de bâtir un four pour l’utiliser.

«À quoi servira ce four? demanda Pencroff.

-- À fabriquer la poterie dont nous avons besoin, répondit Cyrus
Smith.

-- Et avec quoi ferons-nous le four?

-- Avec des briques.

-- Et les briques?

-- Avec de l’argile. En route, mes amis. Pour éviter les
transports, nous établirons notre atelier au lieu même de
production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera
pas pour la cuisson des aliments.

-- Non, répondit le reporter, mais si les aliments viennent à
manquer, faute d’instruments de chasse!

-- Ah! si nous avions seulement un couteau! s’écria le marin.

-- Eh bien? demanda Cyrus Smith.

-- Eh bien! j’aurais vite fait de fabriquer un arc et des flèches,
et le gibier abonderait à l’office!

-- Oui, un couteau, une lame tranchante...» dit l’ingénieur, comme
s’il se fût parlé à lui-même.

En ce moment, ses regards se portèrent vers Top, qui allait et
venait sur le rivage.

Soudain, le regard de Cyrus Smith s’anima.

«Top, ici!» dit-il.

Le chien accourut à l’appel de son maître. Celui-ci prit la tête
de Top entre ses mains, et, détachant le collier que l’animal
portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant: «Voilà
deux couteaux, Pencroff!» Deux hurrahs du marin lui répondirent.
Le collier de Top était fait d’une mince lame d’acier trempé. Il
suffisait donc de l’affûter d’abord sur une pierre de grès, de
manière à mettre au vif l’angle du tranchant, puis d’enlever le
morfil sur un grès plus fin. Or, ce genre de roche arénacée se
rencontrait abondamment sur la grève, et, deux heures après,
l’outillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes
qu’il avait été facile d’emmancher dans une poignée solide.

La conquête de ce premier outil fut saluée comme un triomphe.
Conquête précieuse, en effet, et qui venait à propos.

On partit. L’intention de Cyrus Smith était de retourner à la rive
occidentale du lac, là où il avait remarqué la veille cette terre
argileuse dont il possédait un échantillon. On prit donc par la
berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-vue, et, après
une marche de cinq milles au plus, on arrivait à une clairière
située à deux cents pas du lac Grant.

Chemin faisant, Harbert avait découvert un arbre dont les Indiens
de l’Amérique méridionale emploient les branches à fabriquer leurs
arcs. C’était le «crejimba», de la famille des palmiers, qui ne
porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites
furent coupées, effeuillées, taillées, plus fortes en leur milieu,
plus faibles à leurs extrémités, et il n’y avait plus qu’à trouver
une plante propre à former la corde de l’arc. Ce fut une espèce
appartenant à la famille des malvacées, un «hibiscus
heterophyllus», qui fournit des fibres d’une ténacité remarquable,
qu’on eût pu comparer à des tendons d’animaux.

Pencroff obtint ainsi des arcs d’une assez grande puissance,
auxquels il ne manquait plus que les flèches. Celles-ci étaient
faciles à faire avec des branches droites et rigides, sans
nodosités, mais la pointe qui devait les armer, c’est-à-dire une
substance propre à remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer
si aisément. Mais Pencroff se dit qu’ayant fourni, lui, sa part
dans le travail, le hasard ferait le reste.

Les colons étaient arrivés sur le terrain reconnu la veille. Il se
composait de cette argile figuline qui sert à confectionner les
briques et les tuiles, argile, par conséquent, très convenable
pour l’opération qu’il s’agissait de mener à bien. La main-
d’oeuvre ne présentait aucune difficulté. Il suffisait de
dégraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et
de les cuire à la chaleur d’un feu de bois.

Ordinairement, les briques sont tassées dans des moules, mais
l’ingénieur se contenta de les fabriquer à la main. Toute la
journée et la suivante furent employées à ce travail. L’argile,
imbibée d’eau, corroyée ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divisée en prismes d’égale grandeur. Un ouvrier
exercé peut confectionner, sans machine, jusqu’à dix mille briques
par douze heures; mais dans leurs deux journées de travail, les
cinq briquetiers de l’île Lincoln n’en fabriquèrent pas plus de
trois mille, qui furent rangées les unes près des autres, jusqu’au
moment où leur complète dessiccation permettrait d’en opérer la
cuisson, c’est-à-dire dans trois ou quatre jours.

Ce fut dans la journée du 2 avril que Cyrus Smith s’occupa de
fixer l’orientation de l’île.

La veille, il avait noté exactement l’heure à laquelle le soleil
avait disparu sous l’horizon, en tenant compte de la réfraction.
Ce matin-là, il releva non moins exactement l’heure à laquelle il
reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre
minutes s’étaient écoulées. Donc, six heures douze minutes après
son lever, le soleil, ce jour-là, passerait exactement au
méridien, et le point du ciel qu’il occuperait à ce moment serait
le nord.

À l’heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant l’un par
l’autre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de
repères, il obtint ainsi une méridienne invariable pour ses
opérations ultérieures.

Pendant les deux jours qui précédèrent la cuisson des briques, on
s’occupa de s’approvisionner de combustible. Des branches furent
coupées autour de la clairière, et l’on ramassa tout le bois tombé
sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que l’on chassât un peu
dans les environs, d’autant mieux que Pencroff possédait
maintenant quelques douzaines de flèches armées de pointes très
acérées. C’était Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-épic, assez médiocre comme gibier, mais d’une
incontestable valeur, grâce aux piquants dont il était hérissé.
Ces piquants furent ajustés solidement à l’extrémité des flèches,
dont la direction fut assurée par un empennage de plumes de
kakatoès. Le reporter et Harbert devinrent promptement de très
adroits tireurs d’arc. Aussi, le gibier de poil et de plume
abonda-t-il aux Cheminées, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de
bruyère, etc. La plupart de ces animaux furent tués dans la partie
de la forêt située sur la rive gauche de la Mercy, et à laquelle
on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que
Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur première
exploration.

Ce gibier fut mangé frais, mais on conserva les jambons de cabiai,
en les fumant au-dessus d’un feu de bois vert, après les avoir
aromatisés avec des feuilles odorantes. Cependant, cette
nourriture très fortifiante, c’était toujours rôtis sur rôtis, et
les convives eussent été heureux d’entendre chanter dans l’âtre un
simple pot-au-feu; mais il fallait attendre que le pot fût
fabriqué, et, par conséquent, que le four fût bâti.

Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon très
restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater
le passage récent d’animaux de grande taille, armés de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnaître l’espèce.

Cyrus Smith leur recommanda donc une extrême prudence, car il
était probable que la forêt renfermait quelques fauves dangereux.

Et il fit bien. En effet, Gédéon Spilett et Harbert aperçurent un
jour un animal qui ressemblait à un jaguar. Ce fauve,
heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne s’en seraient peut-
être pas tirés sans quelque grave blessure. Mais dès qu’il aurait
une arme sérieuse, c’est-à-dire un de ces fusils que réclamait
Pencroff, Gédéon Spilett se promettait bien de faire aux bêtes
féroces une guerre acharnée et d’en purger l’île.

Les Cheminées, pendant ces quelques jours, ne furent pas aménagées
plus confortablement, car l’ingénieur comptait découvrir ou bâtir,
s’il le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta
d’étendre sur le sable des couloirs une fraîche litière de mousses
et de feuilles sèches, et, sur ces couchettes un peu primitives,
les travailleurs, harassés, dormaient d’un parfait sommeil.

On fit aussi le relevé des jours écoulés dans l’île Lincoln,
depuis que les colons y avaient atterri, et l’on en tint depuis
lors un compte régulier. Le 5 avril, qui était un mercredi, il y
avait douze jours que le vent avait jeté les naufragés sur ce
littoral.

Le 6 avril, dès l’aube, l’ingénieur et ses compagnons étaient
réunis sur la clairière, à l’endroit où allait s’opérer la cuisson
des briques.

Naturellement, cette opération devait se faire en plein air, et
non dans des fours, ou plutôt, l’agglomération des briques ne
serait qu’un énorme four qui se cuirait lui-même. Le combustible,
fait de fascines bien préparées, fut disposé sur le sol, et on
l’entoura de plusieurs rangs de briques séchées, qui formèrent
bientôt un gros cube, à l’extérieur duquel des évents furent
ménagés. Ce travail dura toute la journée, et, le soir seulement,
on mit le feu aux fascines.

Cette nuit-là, personne ne se coucha, et on veilla avec soin à ce
que le feu ne se ralentît pas.

L’opération dura quarante-huit heures et réussit parfaitement. Il
fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce
temps, Nab et Pencroff, guidés par Cyrus Smith, charrièrent, sur
une claie faite de branchages entrelacés, plusieurs charges de
carbonate de chaux, pierres très communes, qui se trouvaient
abondamment au nord du lac. Ces pierres, décomposées par la
chaleur, donnèrent une chaux vive, très grasse, foisonnant
beaucoup par l’extinction, aussi pure enfin que si elle eût été
produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mélangée
avec du sable, dont l’effet est d’atténuer le retrait de la pâte
quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il résulta que, le 9 avril, l’ingénieur
avait à sa disposition une certaine quantité de chaux toute
préparée, et quelques milliers de briques.

On commença donc, sans perdre un instant, la construction d’un
four, qui devait servir à la cuisson des diverses poteries
indispensables pour les usages domestiques. On y réussit sans trop
de difficulté. Cinq jours après, le four fut chargé de cette
houille dont l’ingénieur avait découvert un gisement à ciel ouvert
vers l’embouchure du Creek-Rouge, et les premières fumées
s’échappaient d’une cheminée haute d’une vingtaine de pieds. La
clairière était transformée en usine, et Pencroff n’était pas
éloigné de croire que de ce four allaient sortir tous les produits
de l’industrie moderne. En attendant, ce que les colons
fabriquèrent tout d’abord, ce fut une poterie commune, mais très
propre à la cuisson des aliments. La matière première était cette
argile même du sol, à laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de
chaux et du quartz. En réalité, cette pâte constituait ainsi la
véritable «terre de pipe», avec laquelle on fit des pots, des
tasses qui avaient été moulées sur des galets de formes
convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour
contenir l’eau, etc.

La forme de ces objets était gauche, défectueuse; mais, après
qu’ils eurent été cuits à une haute température, la cuisine des
Cheminées se trouva pourvue d’un certain nombre d’ustensiles aussi
précieux que si le plus beau kaolin fût entré dans leur
composition.

Il faut mentionner ici que Pencroff, désireux de savoir si cette
argile, ainsi préparée, justifiait son nom de «terre de pipe», se
fabriqua quelques pipes assez grossières, qu’il trouva charmantes,
mais auxquelles le tabac manquait, hélas! Et, il faut le dire,
c’était une grosse privation pour Pencroff.

«Mais le tabac viendra, comme toutes choses!» répétait-il dans ses
élans de confiance absolue.

Ces travaux durèrent jusqu’au 15 avril, et on comprend que ce
temps fut consciencieusement employé.

Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la
poterie. Quand il conviendrait à Cyrus Smith de les changer en
forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain étant un
dimanche, et même le dimanche de Pâques, tous convinrent de
sanctifier ce jour par le repos. Ces Américains étaient des hommes
religieux, scrupuleux observateurs des préceptes de la Bible, et
la situation qui leur était faite ne pouvait que développer leurs
sentiments de confiance envers l’Auteur de toutes choses.

Le soir du 15 avril, on revint donc définitivement aux Cheminées.
Le reste des poteries fut emporté, et le four s’éteignit en
attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqué par un
incident heureux, la découverte que fit l’ingénieur d’une
substance propre à remplacer l’amadou. On sait que cette chair
spongieuse et veloutée provient d’un certain champignon du genre
polypore. Convenablement préparée, elle est extrêmement
inflammable, surtout quand elle a été préalablement saturée de
poudre à canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de
chlorate de potasse. Mais, jusqu’alors, on n’avait trouvé aucun de
ces polypores, ni même aucune de ces morilles qui peuvent les
remplacer. Ce jour-là, l’ingénieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses
principales espèces l’absinthe, la citronnelle, l’estragon, le
gépi, etc., en arracha plusieurs touffes, et, les présentant au
marin:

«Tenez, Pencroff, dit-il, voilà qui vous fera plaisir.»

Pencroff regarda attentivement la plante, revêtue de poils soyeux
et longs, dont les feuilles étaient recouvertes d’un duvet
cotonneux.

«Eh! qu’est-ce cela, monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Bonté du
ciel! Est-ce du tabac?

-- Non, répondit Cyrus Smith, c’est l’artémise, l’armoise chinoise
pour les savants, et pour nous autres, ce sera de l’amadou.»

Et, en effet, cette armoise, convenablement desséchée, fournit une
substance très inflammable, surtout lorsque plus tard l’ingénieur
l’eut imprégnée de ce nitrate de potasse dont l’île possédait
plusieurs couches, et qui n’est autre chose que du salpêtre.

Ce soir-là, tous les colons, réunis dans la chambre centrale,
soupèrent convenablement. Nab avait préparé un pot-au-feu
d’agouti, un jambon de cabiai aromatisé, auquel on joignit les
tubercules bouillis du «caladium macrorhizum», sorte de plante
herbacée de la famille des aracées, et qui, sous la zone
tropicale, eût affecté une forme arborescente. Ces rhizomes
étaient d’un excellent goût, très nutritifs, à peu près semblables
à cette substance qui se débite en Angleterre sous le nom de
«sagou de Portland», et ils pouvaient, dans une certaine mesure,
remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de l’île
Lincoln.

Le souper achevé, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et
ses compagnons vinrent prendre l’air sur la grève. Il était huit
heures du soir. La nuit s’annonçait magnifiquement. La lune, qui
avait été pleine cinq jours auparavant, n’était pas encore levée,
mais l’horizon s’argentait déjà de ces nuances douces et pâles que
l’on pourrait appeler l’aube lunaire. Au zénith austral, les
constellations circumpolaires resplendissaient, et, parmi toutes,
cette Croix du Sud que l’ingénieur, quelques jours auparavant,
saluait à la cime du mont Franklin.

Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide
constellation, qui porte à son sommet et à sa base deux étoiles de
première grandeur, au bras gauche une étoile de seconde, au bras
droit une étoile de troisième grandeur.

Puis, après avoir réfléchi:

«Harbert, demanda-t-il au jeune garçon, ne sommes-nous pas au 15
avril?

-- Oui, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

-- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de
l’année pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen,
c’est-à-dire, mon enfant, que demain, à quelques secondes près, le
soleil passera au méridien juste au midi des horloges. Si donc le
temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de
l’île avec une approximation de quelques degrés.

-- Sans instruments, sans sextant? demanda Gédéon Spilett.

-- Oui, reprit l’ingénieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je
vais essayer, ce soir même, d’obtenir notre latitude en calculant
la hauteur de la Croix du Sud, c’est-à-dire du pôle austral, au-
dessus de l’horizon. Vous comprenez bien, mes amis, qu’avant
d’entreprendre des travaux sérieux d’installation, il ne suffit
pas d’avoir constaté que cette terre est une île, il faut, autant
que possible, reconnaître à quelle distance elle est située, soit
du continent américain, soit du continent australien, soit des
principaux archipels du Pacifique.

-- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison,
nous pouvons avoir intérêt à construire un bateau, si par hasard
nous ne sommes qu’à une centaine de milles d’une côte habitée.

-- Voilà pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir,
d’obtenir la latitude de l’île Lincoln, et demain, à midi,
j’essayerai d’en calculer la longitude.»

Si l’ingénieur eût possédé un sextant, appareil qui permet de
mesurer avec une grande précision la distance angulaire des objets
par réflexion, l’opération n’eût offert aucune difficulté. Ce
soir-là, par la hauteur du pôle, le lendemain, par le passage du
soleil au méridien, il aurait obtenu les coordonnées de l’île.
Mais, l’appareil manquant, il fallait le suppléer.

Cyrus Smith rentra donc aux Cheminées. À la lueur du foyer, il
tailla deux petites règles plates qu’il réunit l’une à l’autre par
une de leurs extrémités, de manière à former une sorte de compas
dont les branches pouvaient s’écarter ou se rapprocher. Le point
d’attache était fixé au moyen d’une forte épine d’acacia, que
fournit le bois mort du bûcher.

Cet instrument terminé, l’ingénieur revint sur la grève; mais
comme il fallait qu’il prît la hauteur du pôle au-dessus d’un
horizon nettement dessiné, c’est-à-dire un horizon de mer, et que
le cap Griffe lui cachait l’horizon du sud, il dut aller chercher
une station plus convenable. La meilleure aurait évidemment été le
littoral exposé directement au sud, mais il eût fallu traverser la
Mercy, alors profonde, et c’était une difficulté.

Cyrus Smith résolut, en conséquence, d’aller faire son observation
sur le plateau de Grande-vue, en se réservant de tenir compte de
sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, -- hauteur qu’il
comptait calculer le lendemain par un simple procédé de géométrie
élémentaire.

Les colons se transportèrent donc sur le plateau, en remontant la
rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisière
qui s’orientait nord-ouest et sud-est, c’est-à-dire sur cette
ligne de roches capricieusement découpées qui bordait la rivière.

Cette partie du plateau dominait d’une cinquantaine de pieds les
hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double
pente, jusqu’à l’extrémité du cap Griffe et jusqu’à la côte
méridionale de l’île. Aucun obstacle n’arrêtait donc le regard,
qui embrassait l’horizon sur une demi-circonférence, depuis le cap
jusqu’au promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, éclairé par
en dessous des premières clartés de la lune, tranchait vivement
sur le ciel et pouvait être visé avec une certaine précision.

À ce moment, la Croix du Sud se présentait à l’observateur dans
une position renversée, l’étoile alpha marquant sa base, qui est
plus rapprochée du pôle austral.

Cette constellation n’est pas située aussi près du pôle
antarctique que l’étoile polaire l’est du pôle arctique. L’étoile
alpha en est à vingt-sept degrés environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul.
Il eut soin aussi de l’observer au moment où elle passait au
méridien au-dessous du pôle, et qui devait simplifier son
opération.

Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur
l’horizon de mer, l’autre sur alpha, comme il eût fait des
lunettes d’un cercle répétiteur, et l’ouverture des deux branches
lui donna la distance angulaire qui séparait alpha de l’horizon.
Afin de fixer l’angle obtenu d’une manière immutable, il piqua, au
moyen d’épines, les deux planchettes de son appareil sur une
troisième placée transversalement, de telle sorte que leur
écartement fût solidement maintenu.

Cela fait, il ne restait plus qu’à calculer l’angle obtenu, en
ramenant l’observation au niveau de la mer, de manière à tenir
compte de la dépression de l’horizon, ce qui nécessitait de
mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait
ainsi la hauteur d’alpha, et conséquemment celle du pôle au-dessus
de l’horizon, c’est-à-dire la latitude de l’île, puisque la
latitude d’un point du globe est toujours égale à la hauteur du
pôle au-dessus de l’horizon de ce point.

Ces calculs furent remis au lendemain, et, à dix heures, tout le
monde dormait profondément.

CHAPITRE XIV

Le lendemain, 16 avril, -- dimanche de Pâques, -- les colons
sortaient des Cheminées au jour naissant, et procédaient au lavage
de leur linge et au nettoyage de leurs vêtements. L’ingénieur
comptait fabriquer du savon dès qu’il se serait procuré les
matières premières nécessaires à la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante du
renouvellement de la garde-robe serait également traitée en temps
et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore,
car ils étaient solides et pouvaient résister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dépendrait de la situation de l’île par
rapport aux terres habitées. C’est ce qui serait déterminé ce jour
même, si le temps le permettait.

Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonçait une journée
magnifique, une de ces belles journées d’automne qui sont comme
les derniers adieux de la saison chaude.

Il s’agissait donc de compléter les éléments des observations de
la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-vue au-
dessus du niveau de la mer.

«Ne vous faut-il pas un instrument analogue à celui qui vous a
servi hier? demanda Harbert à l’ingénieur.

-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, nous allons procéder
autrement, et d’une manière à peu près aussi précise.»

Harbert, aimant à s’instruire de toutes choses, suivit
l’ingénieur, qui s’écarta du pied de la muraille de granit, en
descendant jusqu’au bord de la grève. Pendant ce temps, Pencroff,
Nab et le reporter s’occupaient de divers travaux.

Cyrus Smith s’était muni d’une sorte de perche droite, longue
d’une douzaine de pieds, qu’il avait mesurée aussi exactement que
possible, en la comparant à sa propre taille, dont il connaissait
la hauteur à une ligne près. Harbert portait un fil à plomb que
lui avait remis Cyrus Smith, c’est-à-dire une simple pierre fixée
au bout d’une fibre flexible.

Arrivé à une vingtaine de pieds de la lisière de la grève, et à
cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait
perpendiculairement, Cyrus Smith enfonça la perche de deux pieds
dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du
fil à plomb, à la dresser perpendiculairement au plan de
l’horizon.

Cela fait, il se recula de la distance nécessaire pour que, étant
couché sur le sable, le rayon visuel, parti de son oeil, effleurât
à la fois et l’extrémité de la perche et la crête de la muraille.

Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.

Alors, s’adressant à Harbert:

«Tu connais les premiers principes de la géométrie? lui demanda-t-
il.

-- Un peu, monsieur Cyrus, répondit Harbert, qui ne voulait pas
trop s’avancer.

-- Tu te rappelles bien quelles sont les propriétés de deux
triangles semblables?

-- Oui, répondit Harbert. Leurs côtés homologues sont
proportionnels.

-- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles
semblables, tous deux rectangles: le premier, le plus petit, a
pour côtés la perche perpendiculaire, la distance qui sépare le
piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypoténuse;
le second a pour côtés la muraille perpendiculaire, dont il s’agit
de mesurer la hauteur, la distance qui sépare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant également son
hypoténuse, -- qui se trouve être la prolongation de celle du
premier triangle.

-- Ah! monsieur Cyrus, j’ai compris! s’écria Harbert. De même que
la distance du piquet à la perche est proportionnelle à la
distance du piquet à la base de la muraille, de même la hauteur de
la perche est proportionnelle à la hauteur de cette muraille.

-- C’est cela même, Harbert, répondit l’ingénieur, et quand nous
aurons mesuré les deux premières distances, connaissant la hauteur
de la perche, nous n’aurons plus qu’un calcul de proportion à
faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
évitera la peine de la mesurer directement.»

Les deux distances horizontales furent relevées, au moyen même de
la perche, dont la longueur au-dessus du sable était exactement de
dix pieds.

La première distance était de quinze pieds entre le piquet et le
point où la perche était enfoncée dans le sable.

La deuxième distance, entre le piquet et la base de la muraille,
était de cinq cents pieds.

Ces mesures terminées, Cyrus Smith et le jeune garçon revinrent
aux Cheminées.

Là, l’ingénieur prit une pierre plate qu’il avait rapportée de ses
précédentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il
était facile de tracer des chiffres au moyen d’une coquille aiguë.

Il établit donc la proportion suivante:

15: 500:: 10: x
500 fois 10 = 5000
5000 sur 15 = 333, 33.

D’où il fut établi que la muraille de granit mesurait trois cent
trente-trois pieds de hauteur.

Cyrus Smith reprit alors l’instrument qu’il avait fabriqué la
veille et dont les deux planchettes, par leur écartement, lui
donnaient la distance angulaire de l’étoile alpha à l’horizon. Il
mesura très exactement l’ouverture de cet angle sur une
circonférence qu’il divisa en trois cent soixante parties égales.
Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrés qui séparent
alpha du pôle antarctique, et en réduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel l’observation avait été faite, se
trouva être de cinquante-trois degrés. Ces cinquante-trois degrés
étant retranchés des quatre-vingt-dix degrés, -- distance du pôle
à l’équateur, -- il restait trente-sept degrés. Cyrus Smith en
conclut donc que l’île Lincoln était située sur le trente-septième
degré de latitude australe, ou en tenant compte, vu l’imperfection
de ses opérations, d’un écart de cinq degrés, qu’elle devait être
située entre le trente-cinquième et le quarantième parallèle.

Restait à obtenir la longitude, pour compléter les coordonnées de
l’île. C’est ce que l’ingénieur tenterait de déterminer le jour
même, à midi, c’est-à-dire au moment où le soleil passerait au
méridien.

Il fut décidé que ce dimanche serait employé à une promenade, ou
plutôt à une exploration de cette partie de l’île située entre le
nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait,
on pousserait cette reconnaissance jusqu’au revers septentrional
du cap Mandibule-Sud. On devait déjeuner aux dunes et ne revenir
que le soir.

À huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la
lisière du canal. De l’autre côté, sur l’îlot du Salut, de
nombreux oiseaux se promenaient gravement. C’étaient des
plongeurs, de l’espèce des manchots, très reconnaissables à leur
cri désagréable, qui rappelle le braiment de l’âne.

Pencroff ne les considéra qu’au point de vue comestible, et
n’apprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair,
quoique noirâtre, est fort mangeable.

On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des
phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi l’îlot pour
refuge. Il n’était guère possible d’examiner ces animaux au point
de vue alimentaire, car leur chair huileuse est détestable;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire
connaître son idée, il annonça à ses compagnons que très
prochainement on ferait une visite à l’îlot.

Le rivage, suivi par les colons, était semé d’innombrables
coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie d’un amateur
de malacologie. C’étaient, entre autres, des phasianelles, des
térébratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait être plus
utile, ce fut une vaste huîtrière, découverte à mer basse, que Nab
signala parmi les roches, à quatre milles environ des Cheminées.

«Nab n’aura pas perdu sa journée, s’écria Pencroff, en observant
le banc d’ostracées qui s’étendait au large.

-- C’est une heureuse découverte, en effet, dit le reporter, et
pour peu, comme on le prétend, que chaque huître produise par
année de cinquante à soixante mille oeufs, nous aurons là une
réserve inépuisable.

-- Seulement, je crois que l’huître n’est pas très nourrissante,
dit Harbert.

-- Non, répondit Cyrus Smith. L’huître ne contient que très peu de
matière azotée, et, à un homme qui s’en nourrirait exclusivement,
il n’en faudrait pas moins de quinze à seize douzaines par jour.

-- Bon! répondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines
de douzaines, avant d’avoir épuisé le banc. Si nous en prenions
quelques-unes pour notre déjeuner?»

Et sans attendre de réponse à sa proposition, sachant bien qu’elle
était approuvée d’avance, le marin et Nab détachèrent une certaine
quantité de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres d’hibiscus, que Nab avait confectionné, et qui contenait
déjà le menu du repas; puis, l’on continua de remonter la côte
entre les dunes et la mer. De temps en temps, Cyrus Smith
consultait sa montre, afin de se préparer à temps pour
l’observation solaire, qui devait être faite à midi précis.

Toute cette portion de l’île était fort aride jusqu’à cette pointe
qui fermait la baie de l’Union, et qui avait reçu le nom de cap
Mandibule-Sud.

On n’y voyait que sable et coquilles, mélangés de débris de laves.
Quelques oiseaux de mer fréquentaient cette côte désolée, des
goélands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitèrent à bon droit la convoitise de Pencroff.

Il essaya bien de les abattre à coups de flèche, mais sans
résultat, car ils ne se posaient guère, et il eût fallu les
atteindre au vol.

Ce qui amena le marin à répéter à l’ingénieur:

«Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n’aurons pas un ou deux
fusils de chasse, notre matériel laissera à désirer!

-- Sans doute, Pencroff, répondit le reporter, mais il ne tient
qu’à vous! Procurez-nous du fer pour les canons, de l’acier pour
les batteries, du salpêtre, du charbon et du soufre pour la
poudre, du mercure et de l’acide azotique pour le fulminate, enfin
du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier
choix.

-- Oh! répondit l’ingénieur, toutes ces substances, nous pourrons
sans doute les trouver dans l’île, mais une arme à feu est un
instrument délicat et qui nécessite des outils d’une grande
précision. Enfin, nous verrons plus tard.

-- Pourquoi faut-il, s’écria Pencroff, pourquoi faut-il que nous
ayons jeté par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle
emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu’à nos couteaux de
poche!

-- Mais, si nous ne les avions pas jetés, Pencroff, c’est nous que
le ballon aurait jetés au fond de la mer! dit Harbert.

-- C’est pourtant vrai ce que vous dites là, mon garçon!» répondit
le marin.

Puis, passant à une autre idée:

«Mais, j’y songe, ajouta-t-il, quel a dû être l’ahurissement de
Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin,
ils auront trouvé la place nette et la machine envolée!

-- Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu’ils ont pu penser!
dit le reporter.

-- C’est pourtant moi qui ai eu cette idée-là! dit Pencroff d’un
air satisfait.

-- Une belle idée, Pencroff, répondit Gédéon Spilett en riant, et
qui nous a mis où nous sommes!

-- J’aime mieux être ici qu’aux mains des sudistes! s’écria le
marin, surtout depuis que M Cyrus a eu la bonté de venir nous
rejoindre!

-- Et moi aussi, en vérité! répliqua le reporter. D’ailleurs, que
nous manque-t-il? Rien!

-- Si ce n’est... tout! répondit Pencroff, qui éclata de rire, en
remuant ses larges épaules. Mais, un jour ou l’autre, nous
trouverons le moyen de nous en aller!

-- Et plus tôt peut-être que vous ne l’imaginez, mes amis, dit
alors l’ingénieur, si l’île Lincoln n’est qu’à une moyenne
distance d’un archipel habité ou d’un continent. Avant une heure,
nous le saurons. Je n’ai pas de carte du Pacifique, mais ma
mémoire a conservé un souvenir très net de sa portion méridionale.
La latitude que j’ai obtenue hier met l’île Lincoln par le travers
de la Nouvelle-Zélande à l’ouest, et de la côte du Chili à l’est.
Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille
milles. Reste donc à déterminer quel point l’île occupe sur ce
large espace de mer, et c’est ce que la longitude nous donnera
tout à l’heure avec une approximation suffisante, je l’espère.

-- N’est-ce pas, demanda Harbert, l’archipel des Pomotou qui est
le plus rapproché de nous en latitude?

-- Oui, répondit l’ingénieur, mais la distance qui nous en sépare
est de plus de douze cents milles.

-- Et par là? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrême
intérêt, et dont la main indiqua la direction du sud.

-- Par là, rien, répondit Pencroff.

-- Rien, en effet, ajouta l’ingénieur.

-- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l’île Lincoln ne se
trouve qu’à deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zélande ou
du Chili?...

-- Eh bien, répondit l’ingénieur, au lieu de faire une maison,
nous ferons un bateau, et maître Pencroff se chargera de le
manoeuvrer...

-- Comment donc, monsieur Cyrus, s’écria le marin, je suis tout
prêt à passer capitaine... dès que vous aurez trouvé le moyen de
construire une embarcation suffisante pour tenir la mer!

-- Nous le ferons, si cela est nécessaire!» répondit Cyrus Smith.

Mais tandis que causaient ces hommes, qui véritablement ne
doutaient de rien, l’heure approchait à laquelle l’observation
devait avoir lieu. Comment s’y prendrait Cyrus Smith pour
constater le passage du soleil au méridien de l’île, sans aucun
instrument? C’est ce que Harbert ne pouvait deviner.

Les observateurs se trouvaient alors à une distance de six milles
des Cheminées, non loin de cette partie des dunes dans laquelle
l’ingénieur avait été retrouvé, après son énigmatique sauvetage.
On fit halte en cet endroit, et tout fut préparé pour le déjeuner,
car il était onze heures et demie. Harbert alla chercher de l’eau
douce au ruisseau qui coulait près de là, et il la rapporta dans
une cruche dont Nab s’était muni.

Pendant ces préparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son
observation astronomique. Il choisit sur la grève une place bien
nette, que la mer en se retirant avait nivelée parfaitement. Cette
couche de sable très fin était dressée comme une glace, sans qu’un
grain dépassât l’autre. Peu importait, d’ailleurs, que cette
couche fût horizontale ou non, et il n’importait pas davantage que
la baguette, haute de six pieds, qui y fut plantée, se dressât
perpendiculairement. Au contraire, même, l’ingénieur l’inclina
vers le sud, c’est-à-dire du côté opposé au soleil, car il ne faut
pas oublier que les colons de l’île Lincoln, par cela même que
l’île était située dans l’hémisphère austral, voyaient l’astre
radieux décrire son arc diurne au-dessus de l’horizon du nord, et
non au-dessus de l’horizon du sud.

Harbert comprit alors comment l’ingénieur allait procéder pour
constater la culmination du soleil, c’est-à-dire son passage au
méridien de l’île, ou, en d’autres termes, le midi du lieu.
C’était au moyen de l’ombre projetée sur le sable par la baguette,
moyen qui, à défaut d’instrument, lui donnerait une approximation
convenable pour le résultat qu’il voulait obtenir. En effet, le
moment où cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait
le midi précis, et il suffirait de suivre l’extrémité de cette
ombre, afin de reconnaître l’instant où, après avoir
successivement diminué, elle recommencerait à s’allonger. En
inclinant sa baguette du côté opposé au soleil, Cyrus Smith
rendait l’ombre plus longue, et, par conséquent, ses modifications
seraient plus faciles à constater. En effet, plus l’aiguille d’un
cadran est grande, plus on peut suivre aisément le déplacement de
sa pointe. L’ombre de la baguette n’était pas autre chose que
l’aiguille d’un cadran.

Lorsqu’il pensa que le moment était arrivé, Cyrus Smith
s’agenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois
qu’il fichait dans le sable, il commença à pointer les
décroissances successives de l’ombre de la baguette. Ses
compagnons, penchés au-dessus de lui, suivaient l’opération avec
un intérêt extrême.

Le reporter tenait son chronomètre à la main, prêt à relever
l’heure qu’il marquerait, quand l’ombre serait à son plus court.
En outre, comme Cyrus Smith opérait le 16 avril, jour auquel le
temps vrai et le temps moyen se confondent, l’heure donnée par
Gédéon Spilett serait l’heure vraie qu’il serait alors à
Washington, ce qui simplifierait le calcul.

Cependant le soleil s’avançait lentement; l’ombre de la baguette
diminuait peu à peu, et quand il parut à Cyrus Smith qu’elle
recommençait à grandir:

«Quelle heure? dit-il.

-- Cinq heures et une minute», répondit aussitôt Gédéon Spilett.

Il n’y avait plus qu’à chiffrer l’opération. Rien n’était plus
facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de
différence entre le méridien de Washington et celui de l’île
Lincoln, c’est-à-dire qu’il était midi à l’île Lincoln, quand il
était déjà cinq heures du soir à Washington. Or, le soleil, dans
son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degré par
quatre minutes, soit quinze degrés par heure. Quinze degrés
multipliés par cinq heures donnaient soixante-quinze degrés.

Donc, puisque Washington est par 77°3’11», autant dire soixante-
dix-sept degrés comptés du méridien de Greenwich, -- que les
Américains prennent pour point de départ des longitudes,
concurremment avec les Anglais, -- il s’ensuivait que l’île était
située par soixante-dix-sept degrés plus soixante-quinze degrés à
l’ouest du méridien de Greenwich, c’est-à-dire par le vent
cinquante-deuxième degré de longitude ouest.

Cyrus Smith annonça ce résultat à ses compagnons, et tenant compte
des erreurs d’observation, ainsi qu’il l’avait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de l’île
Lincoln était entre le trente-cinquième et le trente-septième
parallèle, et entre le cent cinquantième et le cent cinquante-
cinquième méridien à l’ouest du méridien de Greenwich.

L’écart possible qu’il attribuait aux erreurs d’observation était,
on le voit, de cinq degrés dans les deux sens, ce qui, à soixante
milles par degré, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relèvement exact.

Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti qu’il
conviendrait de prendre. Il était bien évident que l’île Lincoln
était à une telle distance de toute terre ou archipel, qu’on ne
pourrait se hasarder à franchir cette distance sur un simple et
fragile canot. En effet, son relèvement la plaçait au moins à
douze cents milles de Taïti et des îles de l’archipel des Pomotou,
à plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zélande, à plus de
quatre mille cinq cents milles de la côte américaine!

Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait
en aucune façon qu’une île quelconque occupât, dans cette partie
du Pacifique, la situation assignée à l’île Lincoln.

CHAPITRE XV

Le lendemain, 17 avril, la première parole du marin fut pour
Gédéon Spilett.

«Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourd’hui?

-- Ce qu’il plaira à Cyrus», répondit le reporter.

Or, de briquetiers et de potiers qu’ils avaient été jusqu’alors,
les compagnons de l’ingénieur allaient devenir métallurgistes.

La veille, après le déjeuner, l’exploration avait été portée
jusqu’à la pointe du cap Mandibule, distante de près de sept
milles des Cheminées. Là finissait la longue série des dunes, et
le sol prenait une apparence volcanique. Ce n’étaient plus de
hautes murailles, comme au plateau de Grande-vue, mais une bizarre
et capricieuse bordure qui encadrait cet étroit golfe compris
entre les deux caps, formés des matières minérales vomies par le
volcan. Arrivés à cette pointe, les colons étaient revenus sur
leurs pas, et, à la nuit tombante, ils rentraient aux Cheminées,
mais ils ne s’endormirent pas avant que la question de savoir s’il
fallait songer à quitter ou non l’île Lincoln eût été
définitivement résolue.

C’était une distance considérable que celle de ces douze cents
milles qui séparaient l’île de l’archipel des Pomotou. Un canot
n’eût pas suffi à la franchir, surtout à l’approche de la mauvaise
saison.

Pencroff l’avait formellement déclaré. Or, construire un simple
canot, même en ayant les outils nécessaires, était un ouvrage
difficile, et, les colons n’ayant pas d’outils, il fallait
commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarières, rabots, etc., ce qui exigerait un certain temps. Il fut
donc décidé que l’on hivernerait à l’île Lincoln, et que l’on
chercherait une demeure plus confortable que les Cheminées pour y
passer les mois d’hiver.

Avant toutes choses, il s’agissait d’utiliser le minerai de fer,
dont l’ingénieur avait observé quelques gisements dans la partie
nord-ouest de l’île, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.

Le sol ne renferme généralement pas les métaux à l’état de pureté.
Pour la plupart, on les trouve combinés avec l’oxygène ou avec le
soufre.

Précisément, les deux échantillons rapportés par Cyrus Smith
étaient, l’un du fer magnétique, non carbonaté, l’autre de la
pyrite, autrement dit du sulfure de fer. C’était donc le premier,
l’oxyde de fer, qu’il fallait réduire par le charbon, c’est-à-dire
débarrasser de l’oxygène, pour l’obtenir à l’état de pureté. Cette
réduction se fait en soumettant le minerai en présence du charbon
à une haute température, soit par la rapide et facile «méthode
catalane», qui a l’avantage de transformer directement le minerai
en fer dans une seule opération, soit par la méthode des hauts
fourneaux, qui change d’abord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois à quatre pour cent de charbon
qui sont combinés avec elle.

Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith? De fer et non de fonte, et
il devait rechercher la plus rapide méthode de réduction.
D’ailleurs, le minerai qu’il avait recueilli était par lui-même
très pur et très riche. C’était ce minerai oxydulé qui, se
rencontrant en masses confuses d’un gris foncé, donne une
poussière noire, cristallise en octaèdres réguliers, fournit les
aimants naturels, et sert à fabriquer en Europe ces fers de
première qualité, dont la Suède et la Norvège sont si abondamment
pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de
charbon de terre déjà exploités par les colons. De là, grande
facilité pour le traitement du minerai, puisque les éléments de la
fabrication se trouvaient rapprochés.

C’est même ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations
du Royaume-Uni, où la houille sert à fabriquer le métal extrait du
même sol et en même temps qu’elle.

«Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler
le minerai de fer?

-- Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et, pour cela, -- ce qui ne
vous déplaira pas, -- nous commencerons par faire sur l’îlot la
chasse aux phoques.

-- La chasse aux phoques! s’écria le marin en se retournant vers
Gédéon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?

-- Puisque Cyrus le dit!» répondit le reporter.

Mais l’ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et Pencroff se
prépara à la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d’autre
explication.

Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett, Nab et le marin
étaient réunis sur la grève, en un point où le canal laissait une
sorte de passage guéable à mer basse. La marée était au plus bas
du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se
mouiller plus haut que le genou.

Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le pied sur l’îlot,
et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c’était là que le
ballon les avait jetés tout d’abord.

À leur débarquement, quelques centaines de pingouins les
regardèrent d’un oeil candide. Les colons, armés de bâtons,
auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songèrent pas à se
livrer à ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne
point effrayer les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à
quelques encablures. Ils respectèrent aussi certains manchots très
innocents, dont les ailes, réduites à l’état de moignons,
s’aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes
d’apparence squammeuse.

Les colons s’avancèrent donc prudemment vers la pointe nord, en
marchant sur un sol criblé de petites fondrières, qui formaient
autant de nids d’oiseaux aquatiques. Vers l’extrémité de l’îlot
apparaissaient de gros points noirs qui nageaient à fleur d’eau.

On eût dit des têtes d’écueils en mouvement.

C’étaient les amphibies qu’il s’agissait de capturer.

Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin
étroit, leur poil ras et serré, leur conformation fusiforme, ces
phoques, excellents nageurs, sont difficiles à saisir dans la mer,
tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palmés ne leur
permettent qu’un mouvement de reptation peu rapide.

Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il
conseilla d’attendre qu’ils fussent étendus sur le sable, aux
rayons de ce soleil qui ne tarderait pas à les plonger dans un
profond sommeil.

On manoeuvrerait alors de manière à leur couper la retraite et à
les frapper aux naseaux.

Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les roches du
littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa,
avant que les phoques fussent venus s’ébattre sur le sable. On en
comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se détachèrent
alors, afin de tourner la pointe de l’îlot, de manière à les
prendre à revers et à leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se
glissaient vers le futur théâtre du combat.

Tout à coup, la haute taille du marin se développa.

Pencroff poussa un cri. L’ingénieur et ses deux compagnons se
jetèrent en toute hâte entre la mer et les phoques. Deux de ces
animaux, vigoureusement frappés, restèrent morts sur le sable,
mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.

«Les phoques demandés, monsieur Cyrus! dit le marin en s’avançant
vers l’ingénieur.

-- Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de
forge!

-- Des soufflets de forge! s’écria Pencroff. Eh bien! voilà des
phoques qui ont de la chance!»

C’était, en effet, une machine soufflante, nécessaire pour le
traitement du minerai, que l’ingénieur comptait fabriquer avec la
peau de ces amphibies. Ils étaient de moyenne taille, car leur
longueur ne dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils
ressemblaient à des chiens.

Comme il était inutile de se charger d’un poids aussi considérable
que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff résolurent de les
dépouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter
achèveraient d’explorer l’îlot.

Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur opération,
et, trois heures après, Cyrus Smith avait à sa disposition deux
peaux de phoque, qu’il comptait utiliser dans cet état, et sans
leur faire subir aucun tannage.

Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé, et, traversant
le canal, ils rentrèrent aux Cheminées.

Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur
des cadres de bois destinés à maintenir leur écartement, et de les
coudre au moyen de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner
l’air sans laisser trop de fuites. Il fallut s’y reprendre à
plusieurs fois. Cyrus Smith n’avait à sa disposition que les deux
lames d’acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut
si adroit, ses compagnons l’aidèrent avec tant d’intelligence,
que, trois jours après, l’outillage de la petite colonie s’était
augmenté d’une machine soufflante, destinée à injecter l’air au
milieu du minerai lorsqu’il serait traité par la chaleur, --
condition indispensable pour la réussite de l’opération.

Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença «la période
métallurgique», ainsi que l’appela le reporter dans ses notes.
L’ingénieur était décidé, on le sait, à opérer sur le gisement
même de houille et de minerai. Or, d’après ses observations, ces
gisements étaient situés au bas des contreforts nord-est du mont
Franklin, c’est-à-dire à une distance de six milles. Il ne fallait
donc pas songer à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de
branchages, de manière que l’importante opération fût suivie nuit
et jour.

Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et Pencroff
traînaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine
quantité de provisions végétales et animales, que, d’ailleurs, on
renouvellerait en route.

Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l’on traversa
obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus
épaisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la
suite, l’artère la plus directe entre le plateau de Grande-vue et
le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espèces déjà
reconnues, étaient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux,
entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de «poireaux
prétentieux», -- car, en dépit de leur taille, ils étaient de
cette même famille des liliacées que l’oignon, la civette,
l’échalote ou l’asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises
à une certaine fermentation, donnent une très agréable liqueur. On
en fit provision.

Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura la journée
entière, mais cela permit d’observer la faune et la flore. Top,
plus spécialement chargé de la faune, courait à travers les herbes
et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espèce de
gibier. Harbert et Gédéon Spilett tuèrent deux kangourous à coups
de flèche, et de plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson
et à un fourmilier: au premier, parce qu’il se roulait en boule et
se hérissait de piquants; au second, parce qu’il avait des ongles
fouisseurs, un museau long et grêle que terminait un bec d’oiseau,
et une langue extensible, garnie de petites épines qui lui
servaient à retenir les insectes.

«Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer
Pencroff, à quoi ressemblera-t-il?

-- À un excellent morceau de boeuf, répondit Harbert.

-- Nous ne lui en demanderons pas davantage», répondit le marin.

Pendant cette excursion, on aperçut quelques sangliers sauvages,
qui ne cherchèrent point à attaquer la petite troupe, et il ne
semblait pas que l’on dût rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un épais fourré, le reporter crut voir, à quelques pas de
lui, entre les premières branches d’un arbre, un animal qu’il prit
pour un ours, et qu’il se mit à dessiner tranquillement. Très
heureusement pour Gédéon Spilett, l’animal en question
n’appartenait point à cette redoutable famille des plantigrades.
Ce n’était qu’un «koula», plus connu sous le nom de «paresseux»,
qui avait la taille d’un grand chien, le poil hérissé et de
couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce qui lui
permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles.
Vérification faite de l’identité dudit animal, qu’on ne dérangea
point de ses occupations, Gédéon Spilett effaça «ours» de la
légende de son croquis, mit «koula» à la place, et la route fut
reprise.

À cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il
se trouvait en dehors de la forêt, à la naissance de ces puissants
contreforts qui étançonnaient le mont Franklin vers l’est. À
quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par
conséquent, l’eau potable n’était pas loin.

Le campement fut aussitôt organisé. En moins d’une heure, sur la
lisière de la forêt, entre les arbres, une hutte de branchages
entremêlés de lianes et empâtés de terre glaise, offrit une
retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches
géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu flamba devant la
hutte, la broche tourna, et à huit heures, tandis que l’un des
colons veillait pour entretenir le foyer, au cas où quelque bête
dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres dormaient d’un
bon sommeil.

Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné d’Harbert, alla
rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il
avait déjà trouvé un échantillon de minerai. Il rencontra le
gisement à fleur de terre, presque aux sources même du creek, au
pied de la base latérale de l’un de ces contreforts du nord-est.
Ce minerai, très riche en fer, enfermé dans sa gangue fusible,
convenait parfaitement au mode de réduction que l’ingénieur
comptait employer, c’est-à-dire la méthode catalane, mais
simplifiée, ainsi qu’on l’emploie en Corse. En effet, la méthode
catalane proprement dite exige la construction de fours et de
creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placés par
couches alternatives, se transforment et se réduisent. Mais Cyrus
Smith prétendait économiser ces constructions, et voulait former
tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet.
C’était le procédé employé, sans doute, par Tubal-Caïn et les
premiers métallurgistes du monde habité. Or, ce qui avait réussi
avec les petits-fils d’Adam, ce qui donnait encore de bons
résultats dans les contrées riches en minerai et en combustible,
ne pouvait que réussir dans les circonstances où se trouvaient les
colons de l’île Lincoln.

Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans peine et non
loin, à la surface du sol. On cassa préalablement le minerai en
petits morceaux, et on le débarrassa à la main des impuretés qui
souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposés
en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le
charbonnier du bois qu’il veut carboniser. De cette façon, sous
l’influence de l’air projeté par la machine soufflante, le charbon
devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, chargé de réduire l’oxyde de fer, c’est-à-dire d’en
dégager l’oxygène.

Ainsi l’ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque,
muni à son extrémité d’un tuyau en terre réfractaire, qui avait
été préalablement fabriqué au four à poteries, fut établi près du
tas de minerai. Mû par un mécanisme dont les organes consistaient
en châssis, cordes de fibres et contre-poids, il lança dans la
masse une provision d’air qui, tout en élevant la température,
concourut aussi à la transformation chimique qui devait donner du
fer pur.

L’opération fut difficile. Il fallut toute la patience, toute
l’ingéniosité des colons pour la mener à bien; mais enfin elle
réussit, et le résultat définitif fut une loupe de fer, réduite à
l’état d’éponge, qu’il fallut cingler et corroyer, c’est-à-dire
forger, pour en chasser la gangue liquéfiée. Il était évident que
le premier marteau manquait à ces forgerons improvisés; mais, en
fin de compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions où
avait été le premier métallurgiste, et ils firent ce que dut faire
celui-ci.

La première loupe, emmanchée d’un bâton, servit de marteau pour
forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva à
obtenir un métal grossier, mais utilisable. Enfin, après bien des
efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer
étaient forgées, et se transformaient en outils, pinces,
tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab déclaraient
être de vrais bijoux.

Mais ce métal, ce n’était pas à l’état de fer pur qu’il pouvait
rendre de grands services, c’était surtout à l’état d’acier. Or,
l’acier est une combinaison de fer et de charbon que l’on tire,
soit de la fonte, en enlevant à celle-ci l’excès de charbon, soit
du fer, en ajoutant à celui-ci le charbon qui lui manque. Le
premier, obtenu par la décarburation de la fonte, donne l’acier
naturel ou puddlé; le second, produit par la carburation du fer,
donne l’acier de cémentation.

C’était donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher à
fabriquer de préférence, puisqu’il possédait le fer à l’état pur.
Il y réussit en chauffant le métal avec du charbon en poudre dans
un creuset fait en terre réfractaire.

Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à froid, il le
travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigés, firent
des fers de hache, lesquels, chauffés au rouge, et plongés
brusquement dans l’eau froide, acquirent une trempe excellente.

D’autres instruments, façonnés grossièrement, il va sans dire,
furent ainsi fabriqués, lames de rabot, haches, hachettes, bandes
d’acier qui devaient être transformées en scies, ciseaux de
charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des
marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la première période
métallurgique était achevée, les forgerons rentraient aux
Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientôt à
prendre une qualification nouvelle.

CHAPITRE XVI

On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contrées
de l’hémisphère boréal. Le ciel s’embrumait depuis quelques jours,
et il importait de prendre certaines dispositions en vue d’un
hivernage. Toutefois, la température ne s’était pas encore
abaissée sensiblement, et un thermomètre centigrade, transporté à
l’île Lincoln, eût encore marqué une moyenne de dix à douze degrés
au-dessus de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
l’île Lincoln, située très vraisemblablement entre le trente-
cinquième et le quarantième parallèle, devait se trouver soumise,
dans l’hémisphère sud, aux mêmes conditions climatériques que la
Sicile ou la Grèce dans l’hémisphère nord. Mais, de même que la
Grèce ou la Sicile éprouvent des froids violents, qui produisent
neige et glace, de même l’île Lincoln subirait sans doute, dans la
période la plus accentuée de l’hiver, certains abaissements de
température contre lesquels il convenait de se prémunir. En tout
cas, si le froid ne menaçait pas encore, la saison des pluies
était prochaine, et sur cette île isolée, exposée à toutes les
intempéries du large, en plein océan Pacifique, les mauvais temps
devaient être fréquents, et probablement terribles.

La question d’une habitation plus confortable que les Cheminées
dut donc être sérieusement méditée et promptement résolue.

Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection pour cette
retraite qu’il avait découverte; mais il comprit bien qu’il
fallait en chercher une autre.

Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer, dans des
circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s’exposer de
nouveau à pareil accident.

«D’ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là, causait de ces
choses avec ses compagnons, nous avons quelques précautions à
prendre.

-- Pourquoi? L’île n’est point habitée, dit le reporter.

-- Cela est probable, répondit l’ingénieur, bien que nous ne
l’ayons pas explorée encore dans son entier; mais si aucun être
humain ne s’y trouve, je crains que les animaux dangereux n’y
abondent. Il convient donc de se mettre à l’abri d’une agression
possible, et de ne pas obliger l’un de nous à veiller chaque nuit
pour entretenir un foyer allumé. Et puis, mes amis, il faut tout
prévoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
fréquentée par les pirates malais...

-- Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute terre?

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur. Ces pirates sont de
hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous
devons prendre nos mesures en conséquence.

-- Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les
sauvages à deux et à quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne
serait-il pas à propos d’explorer l’île dans toutes ses parties
avant de rien entreprendre?

-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui sait si nous ne
trouverons pas sur la côte opposée une de ces cavernes que nous
avons inutilement cherchées sur celle-ci?

-- Cela est vrai, répondit l’ingénieur, mais vous oubliez, mes
amis, qu’il convient de nous établir dans le voisinage d’un cours
d’eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n’avons aperçu
vers l’ouest ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous
sommes placés entre la Mercy et le lac Grant, avantage
considérable qu’il ne faut pas négliger. Et, de plus, cette côte,
orientée à l’est, n’est pas exposée comme l’autre aux vents
alizés, qui soufflent du nord-ouest dans cet hémisphère.

-- Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin, construisons une
maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous
manquent maintenant.

Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous
saurons bien être maçons, que diable!

-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision, il faut
chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais
nous épargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans
doute une retraite plus sûre encore, car elle serait aussi bien
défendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.

-- En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous avons déjà
examiné tout ce massif granitique de la côte, et pas un trou, pas
même une fente!

-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser
une demeure dans ce mur, à une certaine hauteur, de manière à la
mettre hors d’atteinte, voilà qui eût été convenable! Je vois cela
d’ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...

-- Avec des fenêtres pour les éclairer! dit Harbert en riant.

-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.

-- Vous riez, s’écria le marin, et pourquoi donc? Qu’y a-t-il
d’impossible à ce que je propose? Est-ce que nous n’avons pas des
pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de
la poudre pour faire sauter la mine? N’est-il pas vrai, monsieur
Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour où il nous en faudra?»

Cyrus Smith avait écouté l’enthousiaste Pencroff, développant ses
projets un peu fantaisistes.

Attaquer cette masse de granit, même à coups de mine, c’était un
travail herculéen, et il était vraiment fâcheux que la nature
n’eût pas fait le plus dur de la besogne. Mais l’ingénieur ne
répondit au marin qu’en proposant d’examiner plus attentivement la
muraille, depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à l’angle qui la
terminait au nord.

On sortit donc, et l’exploration fut faite, sur une étendue de
deux milles environ, avec un soin extrême. Mais, en aucun endroit,
la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavité quelconque.
Les nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime n’étaient,
en réalité, que des trous forés à la crête même et sur la lisière
irrégulièrement découpée du granit.

C’était une circonstance fâcheuse, et, quant à attaquer ce massif,
soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une
excavation suffisante, il n’y fallait point songer. Le hasard
avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait
découvert le seul abri provisoirement habitable, c’est-à-dire ces
Cheminées qu’il s’agissait pourtant d’abandonner.

L’exploration achevée, les colons se trouvaient alors à l’angle
nord de la muraille, où elle se terminait par ces pentes allongées
qui venaient mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu’à son
extrême limite à l’ouest, elle ne formait plus qu’une sorte de
talus, épaisse agglomération de pierres, de terres et de sable,
reliés par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné
sous un angle de quarante-cinq degrés seulement. Çà et là, le
granit perçait encore, et sortait par pointes aiguës de cette
sorte de falaise. Des bouquets d’arbres s’étageaient sur ses
pentes, et une herbe assez épaisse la tapissait. Mais l’effort
végétatif n’allait pas plus loin, et une longue plaine de sables,
qui commençait au pied du talus, s’étendait jusqu’au littoral.

Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait être de ce côté
que le trop-plein du lac s’épanchait sous forme de cascade. En
effet, il fallait nécessairement que l’excès d’eau fourni par le
Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or, ce point,
l’ingénieur ne l’avait encore trouvé sur aucune portion des rives
déjà explorées, c’est-à-dire depuis l’embouchure du ruisseau, à
l’ouest, jusqu’au plateau de Grande-vue.

L’ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir le talus
qu’ils observaient alors, et de revenir aux Cheminées par les
hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du
lac.

La proposition fut acceptée, et, en quelques minutes, Harbert et
Nab étaient arrivés au plateau supérieur. Cyrus Smith, Gédéon
Spilett et Pencroff les suivirent d’un pas plus posé.

À deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle nappe d’eau
resplendissait sous les rayons solaires.

Le paysage était charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons
jaunis, se groupaient merveilleusement pour le régal des yeux.
Quelques vieux troncs énormes, abattus par l’âge, tranchaient, par
leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le
sol. Là caquetait tout un monde de kakatoès bruyants, véritables
prismes mobiles, qui sautaient d’une branche à l’autre. On eût dit
que la lumière n’arrivait plus que décomposée à travers cette
singulière ramure.

Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac,
contournèrent la lisière du plateau, de manière à rejoindre
l’embouchure du creek sur sa rive gauche. C’était un détour d’un
mille et demi au plus. La promenade était facile, car les arbres,
largement espacés, laissaient entre eux un libre passage. On
sentait bien que, sur cette limite, s’arrêtait la zone fertile, et
la végétation s’y montrait moins vigoureuse que dans toute la
partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.

Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine
circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flèches, bâtons
emmanchés d’un fer aigu, c’étaient là leurs seules armes.

Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était probable que ces
animaux fréquentaient plutôt les épaisses forêts du sud; mais les
colons eurent la désagréable surprise d’apercevoir Top s’arrêter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze à quinze
pieds de longueur. Nab l’assomma d’un coup de bâton. Cyrus Smith
examina ce reptile, et déclara qu’il n’était pas venimeux, car il
appartenait à l’espèce des serpents-diamants dont les indigènes se
nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était possible
qu’il en existât d’autres dont la morsure est mortelle, tels que
ces vipères-sourdes, à queue fourchue, qui se redressent sous le
pied, ou ces serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de s’élancer avec une rapidité extrême.

Top, le premier moment de surprise passé, donnait la chasse aux
reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi
son maître le rappelait-il constamment.

L’embouchure du Creek-Rouge, à l’endroit où il se jetait dans le
lac, fut bientôt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la
rive opposée le point qu’ils avaient déjà visité en descendant du
mont Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d’eau du creek
était assez considérable; il était donc nécessaire qu’en un
endroit quelconque, la nature eût offert un déversoir au trop-
plein du lac. C’était ce déversoir qu’il s’agissait de découvrir,
car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible
d’utiliser la puissance mécanique.

Les colons, marchant à volonté, mais sans trop s’écarter les uns
des autres, commencèrent donc à contourner la rive du lac, qui
était très accore.

Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et Pencroff se
promit bien de fabriquer quelques engins de pêche afin de les
exploiter.

Il fallut d’abord doubler la pointe aiguë du nord-est. On eût pu
supposer que la décharge des eaux s’opérait en cet endroit, car
l’extrémité du lac venait presque affleurer la lisière du plateau.
Mais il n’en était rien, et les colons continuèrent d’explorer la
rive, qui, après une légère courbure, redescendait parallèlement
au littoral. De ce côté, la berge était moins boisée, mais
quelques bouquets d’arbres, semés çà et là, ajoutaient au
pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute
son étendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux.
Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d’oiseaux
divers, que Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs flèches.
Un de ces volatiles fut même adroitement atteint par le jeune
garçon, et tomba au milieu d’herbes marécageuses. Top se précipita
vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d’ardoise, à
bec court, à plaque frontale très développée, aux doigts élargis
par une bordure festonnée, aux ailes bordées d’un liséré blanc.
C’était un «foulque», de la taille d’une grosse perdrix,
appartenant à ce groupe des macrodactyles qui forme la transition
entre l’ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste
gibier, en somme, et d’un goût qui devait laisser à désirer. Mais
Top se montrerait sans doute moins difficile que ses maîtres, et
il fut convenu que le foulque servirait à son souper.

Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne
devaient pas tarder à atteindre la portion déjà reconnue.
L’ingénieur était fort surpris, car il ne voyait aucun indice
d’écoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin
causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son
étonnement. En ce moment, Top, qui avait été fort calme
jusqu’alors, donna des signes d’agitation.

L’intelligent animal allait et venait sur la berge, s’arrêtait
soudain, et regardait les eaux, une patte levée, comme s’il eût
été en arrêt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec
fureur, en quêtant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.

Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n’avaient d’abord fait attention
à ce manège de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientôt
si fréquents, que l’ingénieur s’en préoccupa.

«Qu’est-ce qu’il y a, Top?» demanda-t-il.

Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en laissant voir une
inquiétude véritable, et il s’élança de nouveau vers la berge.
Puis, tout à coup, il se précipita dans le lac.

«Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien
s’aventurer sur ces eaux suspectes.

-- Qu’est-ce qui se passe donc là-dessous? demanda Pencroff en
examinant la surface du lac.

-- Top aura senti quelque amphibie, répondit Harbert.

-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.

-- Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les alligators ne se
rencontrent que dans les régions moins élevées en latitude.»

Cependant, Top était revenu à l’appel de son maître, et avait
regagné la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait
au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque être invisible qui se serait glissé sous
les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux
étaient calmes, et pas une ride n’en troublait la surface.
Plusieurs fois, les colons s’arrêtèrent sur la berge, et ils
observèrent avec attention. Rien n’apparut. Il y avait là quelque
mystère.

L’ingénieur était fort intrigué.

«Poursuivons jusqu’au bout cette exploration», dit-il.

Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à l’angle sud-est
du lac et se retrouvaient sur le plateau même de Grande-vue. À ce
point, l’examen des rives du lac devait être considéré comme
terminé, et, cependant, l’ingénieur n’avait pu découvrir par où et
comment s’opérait la décharge des eaux.

«Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et puisqu’il n’est
pas extérieur, il faut qu’il soit creusé à l’intérieur du massif
granitique de la côte!

-- Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela, mon cher
Cyrus? demanda Gédéon Spilett.

-- Une assez grande, répondit l’ingénieur, car si l’épanchement se
fait à travers le massif, il est possible qu’il s’y trouve quelque
cavité, qu’il eût été facile de rendre habitable après avoir
détourné les eaux.

-- Mais n’est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux
s’écoulent par le fond même du lac, dit Harbert, et qu’elles
aillent à la mer par un conduit souterrain?

-- Cela peut être, en effet, répondit l’ingénieur, et, si cela
est, nous serons obligés de bâtir notre maison nous-mêmes, puisque
la nature n’a pas fait les premiers frais de construction.»

Les colons se disposaient donc à traverser le plateau pour
regagner les Cheminées, car il était cinq heures du soir, quand
Top donna de nouveaux signes d’agitation. Il aboyait avec rage,
et, avant que son maître eût pu le retenir, il se précipita une
seconde fois dans le lac.

Tous coururent vers la berge. Le chien en était déjà à plus de
vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tête
énorme émergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas
être profondes en cet endroit.

Harbert reconnut aussitôt l’espèce d’amphibie auquel appartenait
cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à
longs poils soyeux.

«Un lamantin!» s’écria-t-il.

Ce n’était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce,
comprise dans l’ordre des cétacés, qui porte le nom de «dugong»,
car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son
museau.

L’énorme animal s’était précipité sur le chien, qui voulut
vainement l’éviter en revenant vers la berge. Son maître ne
pouvait rien pour le sauver, et avant même qu’il fût venu à la
pensée de Gédéon Spilett ou d’Harbert d’armer leurs arcs, Top,
saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.

Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du
chien, décidé à s’attaquer au formidable animal jusque dans son
élément.

«Non, Nab», dit l’ingénieur, en retenant son courageux serviteur.

Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable,
car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister,
lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements
de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la
mort du chien! Mais soudain, au milieu d’un cercle d’écume, on vit
reparaître Top. Lancé en l’air par quelque force inconnue, il
s’éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la
berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre.
Circonstance non moins inexplicable encore! On eût dit que la
lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong,
attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien,
se battait pour son propre compte.

Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et
le corps du dugong, émergeant d’une nappe écarlate qui se propagea
largement, vint bientôt s’échouer sur une petite grève à l’angle
sud du lac.

Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort.
C’était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait
peser de trois à quatre mille livres. À son cou s’ouvrait une
blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante.
Quel était donc l’amphibie qui avait pu, par ce coup terrible,
détruire le formidable dugong? Personne n’eût pu le dire, et,
assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons
rentrèrent aux Cheminées.

CHAPITRE XVII

Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab
préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis
que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler
la provision de bois.

L’ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite
grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l’amphibie
était resté échoué. Déjà des bandes d’oiseaux s’étaient abattus
sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de
pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong
et l’utiliser pour les besoins de la colonie.

Quant à la chair de l’animal, elle ne pouvait manquer de fournir
une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la
Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes
indigènes. Mais cela, c’était l’affaire de Nab. En ce moment,
Cyrus Smith avait en tête d’autres pensées. L’incident de la
veille ne s’était point effacé de son esprit et ne laissait pas de
le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat
sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres
monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.

Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais
rien n’apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient
aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grève qui
supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes;
mais, à partir de ce point, le fond du lac s’abaissait peu à peu,
et il était probable qu’au centre, la profondeur devait être
considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large
vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.

«Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux
n’offrent rien de suspect?

-- Non, mon cher Spilett, répondit l’ingénieur, et je ne sais
vraiment comment expliquer l’incident d’hier!

-- J’avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet
amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer
davantage comment il a pu se faire que Top ait été si
vigoureusement rejeté hors des eaux? On croirait vraiment que
c’est un bras puissant qui l’a lancé ainsi, et que ce même bras,
armé d’un poignard, a ensuite donné la mort au dugong!

-- Oui, répondit l’ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là
quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous
davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j’ai été sauvé moi-
même, comment j’ai pu être arraché des flots et transporté dans
les dunes? Non, n’est-il pas vrai? Aussi je pressens là quelque
mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc,
mais n’insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre
besogne.»

On le sait, l’ingénieur n’avait encore pu découvrir par où
s’échappait le trop-plein du lac, mais comme il n’avait vu nul
indice qu’il débordât jamais, il fallait nécessairement qu’un
déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut
assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se
faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de
bois, et vit qu’ils se dirigeaient vers l’angle sud. Il suivit ce
courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe
méridionale du lac.

Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles
se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.

Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il
entendit très distinctement le bruit d’une chute souterraine.

«C’est là, dit-il en se relevant, là que s’opère la décharge des
eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de
granit elles s’en vont rejoindre la mer, à travers quelques
cavités que nous saurions utiliser à notre profit! Eh bien! je le
saurai!»

L’ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses
feuilles, et, en la plongeant à l’angle des deux rives, il
reconnut qu’il existait un large trou ouvert à un pied seulement
au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c’était l’orifice du
déversoir vainement cherché jusqu’alors, et la force du courant y
était telle, que la branche fut arrachée des mains de l’ingénieur
et disparut.

«Il n’y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est
l’orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.

-- Comment? demanda Gédéon Spilett.

-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.

-- Et comment abaisser leur niveau?

-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.

-- En quel endroit, Cyrus?

-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la
côte.

-- Mais c’est une rive de granit! fit observer le reporter.

-- Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit,
et les eaux, en s’échappant, baisseront de manière à découvrir cet
orifice...

-- Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le
reporter.

-- Une chute que nous utiliserons! répondit Cyrus. Venez, venez!»

L’ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus
Smith était telle qu’il ne doutait pas que l’entreprise ne
réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l’ouvrir,
comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits,
désagréger ces roches? N’était-ce pas un travail au-dessus de ses
forces, auquel l’ingénieur allait s’acharner?

Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y
trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de
bois.

«Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en
riant, et quand vous aurez besoin de maçons...

-- De maçons, non, mais de chimistes, répondit l’ingénieur.

-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l’île...

-- Sauter l’île! s’écria Pencroff.

-- En partie, du moins! répliqua Gédéon Spilett.

-- Écoutez-moi, mes amis», dit l’ingénieur.

Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant
lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il
prétendait pénétrer jusqu’à elle.

Pour ce faire, il fallait tout d’abord dégager l’ouverture par
laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser
leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là,
nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer
une forte saignée en un autre point de la rive. C’est ce qu’allait
tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à
sa disposition.

Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.

Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade,
cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maçon
ou bottier, puisque l’ingénieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce qu’on voudrait», même professeur de danse et de
maintien», dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.

Nab et Pencroff furent tout d’abord chargés d’extraire la graisse
du dugong, et d’en conserver la chair, qui était destinée à
l’alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus
d’explication. La confiance qu’ils avaient en l’ingénieur était
absolue. Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et
Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se
dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites
schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà
rapporté un échantillon.

Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de
ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs
tonnes.

Le lendemain, 8 mai, l’ingénieur commença ses manipulations. Ces
pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de
silice, d’alumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excès, --
il s’agissait d’isoler le sulfure de fer et de le transformer en
sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en
extrairait l’acide sulfurique.

C’était en effet le but à atteindre. L’acide sulfurique est un des
agents les plus employés, et l’importance industrielle d’une
nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet
acide serait plus tard d’une utilité extrême aux colons pour la
fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce
moment, l’ingénieur le réservait à un autre emploi.

Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont
le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de
branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux
de schistes pyriteux, arc-boutés les uns contre les autres; puis,
le tout fut recouvert d’une mince couche de pyrites, préalablement
réduites à la grosseur d’une noix.

Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua
aux schistes, lesquels s’enflammèrent, puisqu’ils contenaient du
charbon et du soufre.

Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées
de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé
de terre et d’herbes, après qu’on y eut ménagé quelques évents,
comme s’il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.

Puis, on laissa la transformation s’accomplir, et il ne fallait
pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût
changé en sulfate de fer et l’alumine en sulfate d’alumine, deux
substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé
et cendres, ne l’étant pas.

Pendant que s’accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit
procéder à d’autres opérations. On y mettait plus que du zèle.
C’était de l’acharnement.

Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été
recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il
s’agissait d’en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la
traiter par la soude ou la chaux. En effet, l’une ou l’autre de
ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon
en isolant la glycérine, et c’était cette glycérine que
l’ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait
pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait
donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au
contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les
nettoyages domestiques.

Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à
obtenir de la soude. Était-ce difficile?

Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes,
ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les
goémons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on
les fit d’abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en
plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant
plusieurs jours, de manière que la chaleur s’élevât au point d’en
fondre les cendres, et le résultat de l’incinération fut une masse
compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de
«soude naturelle.»

Ce résultat obtenu, l’ingénieur traita la graisse par la soude, ce
qui donna, d’une part, un savon soluble, et, de l’autre, cette
substance neutre, la glycérine.

Mais ce n’était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue
de sa préparation future, une autre substance, l’azotate de
potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de
salpêtre.

Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le
carbonate de potasse, qui s’extrait facilement des cendres des
végétaux, par de l’acide azotique. Mais l’acide azotique lui
manquait, et c’était précisément cet acide qu’il voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne
fût jamais sorti.

Très heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le
salpêtre, sans qu’il eût d’autre peine que de le ramasser. Harbert
en découvrit un gisement dans le nord de l’île, au pied du mont
Franklin, et il n’y eut plus qu’à purifier ce sel.

Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient
donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de
fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons
eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques d’une
disposition particulière qui devait servir à la distillation du
sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut
achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation
chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff,
habilement guidés par l’ingénieur, étaient devenus les plus
adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d’ailleurs, de tous
les maîtres, celui qu’on écoute le plus et qui enseigne le mieux.

Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu,
le résultat de l’opération, consistant en sulfate de fer, sulfate
d’alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans
un bassin rempli d’eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer,
puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en
dissolution du sulfate de fer et du sulfate d’alumine, les autres
matières étant restées solides, puisqu’elles étaient insolubles.
Enfin, ce liquide s’étant vaporisé en partie, des cristaux de
sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c’est-à-dire le
liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d’alumine, furent
abandonnées.

Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité
de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s’agissait d’extraire
l’acide sulfurique.

Dans la pratique industrielle, c’est une coûteuse installation que
celle qu’exige la fabrication de l’acide sulfurique. Il faut, en
effet, des usines considérables, un outillage spécial, des
appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à
l’acide, et dans lesquelles s’opère la transformation, etc.
L’ingénieur n’avait point cet outillage à sa disposition, mais il
savait qu’en Bohême particulièrement, on fabrique l’acide
sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l’avantage de
le produire à un degré supérieur de concentration.

C’est ainsi que se fait l’acide connu sous le nom d’acide de
Nordhausen.

Pour obtenir l’acide sulfurique, Cyrus Smith n’avait plus qu’une
seule opération à faire: calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manière que l’acide sulfurique se distillât en
vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l’acide par
condensation.

C’est à cette manipulation que servirent les poteries
réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le
four, dont la chaleur devait distiller l’acide sulfurique.
L’opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours
après avoir commencé, l’ingénieur était possesseur de l’agent
qu’il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.

Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour
produire l’acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre,
attaqué par l’acide sulfurique, lui donna précisément cet acide
par distillation.

Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide
azotique? C’est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il
n’avait pas dit le dernier mot de son travail.

Cependant, l’ingénieur touchait à son but, et une dernière
opération lui procura la substance qui avait exigé tant de
manipulations.

Après avoir pris de l’acide azotique, il le mit en présence de la
glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation
au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange
réfrigérant, plusieurs pintes d’un liquide huileux et jaunâtre.

Cette dernière opération, Cyrus Smith l’avait faite seul, à
l’écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers
d’explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses
amis, il se contenta de leur dire: «Voilà de la nitro-glycérine!»

C’était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance
explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire,
et qui a déjà causé tant d’accidents! Toutefois, depuis qu’on a
trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c’est-à-dire de le
mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse
pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus
de sécurité. Mais la dynamite n’était pas encore connue à l’époque
où les colons opéraient dans l’île Lincoln.

«Et c’est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers? dit
Pencroff d’un air assez incrédule.

-- Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et cette nitro-glycérine
produira d’autant plus d’effet, que ce granit est extrêmement dur
et qu’il opposera une résistance plus grande à l’éclatement.

-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?

-- Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine», répondit
l’ingénieur.

Le lendemain, -- 21 mai, -- dès l’aube, les mineurs se rendirent à
une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et à cinq cents
pas seulement de la côte. En cet endroit, le plateau était en
contre-bas des eaux, qui n’étaient retenues que par leur cadre de
granit. Il était donc évident que si l’on brisait ce cadre, les
eaux s’échapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau
qui, après avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait se
précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait abaissement
général du niveau du lac, et mise à découvert de l’orifice du
déversoir, -- ce qui était le but final.

C’était donc le cadre qu’il s’agissait de briser.

Sous la direction de l’ingénieur, Pencroff, armé d’un pic qu’il
maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le
revêtement extérieur. Le trou qu’il s’agissait de percer prenait
naissance sur une arête horizontale de la rive, et il devait
s’enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un niveau
sensiblement inférieur à celui des eaux du lac. De cette façon, la
force explosive, en écartant les roches, permettrait aux eaux de
s’épancher largement au dehors et, par suite, de s’abaisser
suffisamment.

Le travail fut long, car l’ingénieur, voulant produire un effet
formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de
nitro-glycérine à l’opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit
si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine était
achevé.

Restait la question d’inflammation de la substance explosive.
Ordinairement, la nitro-glycérine s’enflamme au moyen d’amorces de
fulminate qui, en éclatant, déterminent l’explosion. Il faut, en
effet, un choc pour provoquer l’explosion, et, allumée simplement,
cette substance brûlerait sans éclater.

Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce. À défaut
de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue
au coton-poudre, puisqu’il avait de l’acide azotique à sa
disposition.

Cette substance, pressée dans une cartouche, et introduite dans la
nitro-glycérine, aurait éclaté au moyen d’une mèche et déterminé
l’explosion.

Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la propriété de
détonner au choc. Il résolut donc d’utiliser cette propriété,
quitte à employer un autre moyen, si celui-là ne réussissait pas.
En effet, le choc d’un marteau sur quelques gouttes de nitro-
glycérine, répandues à la surface d’une pierre dure, suffit à
provoquer l’explosion. Mais l’opérateur ne pouvait être là, à
donner le coup de marteau, sans être victime de l’opération.

Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant, au-dessus du
trou de mine, et au moyen d’une fibre végétale, une masse de fer
pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, préalablement
soufrée, était attachée au milieu de la première par une de ses
extrémités, tandis que l’autre extrémité traînait sur le sol
jusqu’à une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu
étant mis à cette seconde fibre, elle brûlerait jusqu’à ce qu’elle
eût atteint la première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se
romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la nitro-
glycérine.

Cet appareil fut donc installé; puis l’ingénieur, après avoir fait
éloigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manière que la
nitro-glycérine vînt en affleurer l’ouverture, et il en jeta
quelques gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la masse
de fer déjà suspendue.

Ceci fait, Cyrus Smith prit l’extrémité de la fibre soufrée, il
l’alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses
compagnons aux Cheminées.

La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet,
vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner
l’idée, retentit. Il sembla que toute l’île tremblait sur sa base.
Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût
été vomie par un volcan. La secousse produite par l’air déplacé
fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons,
bien qu’ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent
renversés sur le sol.

Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau, et ils
coururent vers l’endroit où la berge du lac devait avoir été
éventrée par l’explosion... Un triple hurrah s’échappa de leurs
poitrines! Le cadre de granit était fendu sur une large place! Un
cours rapide d’eau s’en échappait, courait en écumant à travers le
plateau, en atteignait la crête, et se précipitait d’une hauteur
de trois cents pieds sur la grève!

CHAPITRE XVIII

Le projet de Cyrus Smith avait réussi; mais, suivant son habitude,
sans témoigner aucune satisfaction, les lèvres serrées, le regard
fixe, il restait immobile. Harbert était enthousiasmé; Nab
bondissait de joie; Pencroff balançait sa grosse tête et murmurait
ces mots: «Allons, il va bien notre ingénieur!»

En effet, la nitro-glycérine avait puissamment agi. La saignée,
faite au lac, était si importante, que le volume des eaux qui
s’échappaient alors par ce nouveau déversoir était au moins triple
de celui qui passait auparavant par l’ancien. Il devait donc en
résulter que, peu de temps après l’opération, le niveau du lac
aurait baissé de deux pieds, au moins.

Les colons revinrent aux Cheminées, afin d’y prendre des pics, des
épieux ferrés, des cordes de fibres, un briquet et de l’amadou;
puis, ils retournèrent au plateau. Top les accompagnait.

Chemin faisant, le marin ne put s’empêcher de dire à l’ingénieur:

«Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu’au moyen de cette
charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre
île tout entière?

-- Sans aucun doute, l’île, les continents, et la terre elle-même,
répondit Cyrus Smith. Ce n’est qu’une question de quantité.

-- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine au
chargement des armes à feu? demanda le marin.

-- Non, Pencroff, car c’est une substance trop brisante. Mais il
serait aisé de fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre
ordinaire, puisque nous avons l’acide azotique, le salpêtre, le
soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous
n’avons pas.

-- Oh! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un peu de bonne
volonté!...»

Décidément, Pencroff avait rayé le mot «impossible» du
dictionnaire de l’île Lincoln.

Les colons, arrivés au plateau de Grande-vue, se dirigèrent
immédiatement vers la pointe du lac, près de laquelle s’ouvrait
l’orifice de l’ancien déversoir, qui, maintenant, devait être à
découvert.

Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne
s’y précipiteraient plus, et il serait facile sans doute d’en
reconnaître la disposition intérieure. En quelques instants, les
colons avaient atteint l’angle inférieur du lac, et un coup d’oeil
leur suffit pour constater que le résultat avait été obtenu. En
effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du
niveau des eaux, apparaissait l’orifice tant cherché. Un étroit
épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux, permettait d’y
arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais
il n’en avait que deux de hauteur. C’était comme une bouche
d’égout à la bordure d’un trottoir. Cet orifice n’aurait donc pu
livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent
leur pic, et, en moins d’une heure, ils lui eurent donné une
hauteur suffisante.

L’ingénieur s’approcha alors et reconnut que les parois du
déversoir, dans sa partie supérieure, n’accusaient pas une pente
de plus de trente à trente-cinq degrés. Elles étaient donc
praticables, et, pourvu que leur déclivité ne s’accrût pas, il
serait facile de les descendre jusqu’au niveau même de la mer. Si
donc, ce qui était fort probable, quelque vaste cavité existait à
l’intérieur du massif granitique, on trouverait peut-être moyen de
l’utiliser.

«Eh bien, monsieur Cyrus, qu’est-ce qui nous arrête? demanda le
marin, impatient de s’aventurer dans l’étroit couloir? Vous voyez
que Top nous a précédés!

-- Bien, répondit l’ingénieur. Mais il faut y voir clair. -- Nab,
va couper quelques branches résineuses.»

Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombragées de pins
et autres arbres verts, et ils revinrent bientôt avec des branches
qu’ils disposèrent en forme de torches. Ces torches furent
allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête, les colons
s’engagèrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux
emplissait naguère.

Contrairement à ce qu’on eût pu supposer, le diamètre de ce boyau
allait en s’élargissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitôt, purent se tenir droit en descendant. Les parois
de granit, usées par les eaux depuis un temps infini, étaient
glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
s’étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d’une corde, ainsi
que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement,
quelques saillies du granit, formant de véritables marches,
rendaient la descente moins périlleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, s’irisaient çà et là sous le feu des torches,
et on eût pu croire que les parois étaient revêtues d’innombrables
stalactites.

L’ingénieur observa ce granit noir. Il n’y vit pas une strate, pas
une faille. La masse était compacte et d’un grain extrêmement
serré. Ce boyau datait donc de l’origine même de l’île. Ce
n’étaient point les eaux qui l’avaient creusé peu à peu. Pluton,
et non pas Neptune, l’avait foré de sa propre main, et l’on
pouvait distinguer sur la muraille les traces d’un travail éruptif
que le lavage des eaux n’avait pu totalement effacer.

Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n’étaient pas
sans éprouver une certaine émotion, à s’aventurer ainsi dans les
profondeurs de ce massif, que des êtres humains visitaient
évidemment pour la première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à plus d’un, que
quelque poulpe ou autre gigantesque céphalopode pouvait occuper
les cavités intérieures, qui se trouvaient en communication avec
la mer. Il fallait donc ne s’aventurer qu’avec une certaine
prudence.

Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe, et l’on pouvait
s’en rapporter à la sagacité du chien, qui ne manquerait point de
donner l’alarme, le cas échéant.

Après avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route
assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s’arrêta, et
ses compagnons le rejoignirent. L’endroit où ils firent halte
était évidé, de manière à former une caverne de médiocre
dimension. Des gouttes d’eau tombaient de sa voûte, mais elles ne
provenaient pas d’un suintement à travers le massif. C’étaient
simplement les dernières traces laissées par le torrent qui avait
si longtemps grondé dans cette cavité, et l’air, légèrement
humide, n’émettait aucune émanation méphitique.

«Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gédéon Spilett. Voici une
retraite bien ignorée, bien cachée dans ces profondeurs, mais, en
somme, elle est inhabitable.

-- Pourquoi inhabitable? demanda le marin.

-- Parce qu’elle est trop petite et trop obscure.

-- Ne pouvons-nous l’agrandir, la creuser, y pratiquer des
ouvertures pour le jour et l’air? répondit Pencroff, qui ne
doutait plus de rien.

-- Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre exploration.
Peut-être, plus bas, la nature nous aura-t-elle épargné ce
travail.

-- Nous ne sommes encore qu’au tiers de la hauteur, fit observer
Harbert.

-- Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous avons descendu
une centaine de pieds depuis l’orifice, et il n’est pas impossible
qu’à cent pieds plus bas...

-- Où est donc Top?...» demanda Nab en interrompant son maître.

On chercha dans la caverne. Le chien n’y était pas.

«Il aura probablement continué sa route, dit Pencroff.

-- Rejoignons-le», répondit Cyrus Smith.

La descente fut reprise. L’ingénieur observait avec soin les
déviations que le déversoir subissait, et, malgré tant de détours,
il se rendait assez facilement compte de sa direction générale,
qui allait vers la mer.

Les colons s’étaient encore abaissés d’une cinquantaine de pieds
suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attirée par
des sons éloignés qui venaient des profondeurs du massif. Ils
s’arrêtèrent et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir,
comme la voix à travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement
à l’oreille.

«Ce sont les aboiements de Top! s’écria Harbert.

-- Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien aboie même avec
fureur!

-- Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur
nos gardes, et en avant!

-- Cela est de plus en plus intéressant», murmura Gédéon Spilett à
l’oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.

Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent pour se porter au
secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus
perceptibles. On sentait dans sa voix saccadée une rage étrange.

Était-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troublé
la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils
s’exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d’une
irrésistible curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils
se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en
quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.

Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique caverne. Là,
Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab,
secouant leurs torches, jetèrent de grands éclats de lumière à
toutes les aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett, Harbert, l’épieu dressé, se tinrent prêts à tout
événement.

L’énorme caverne était vide. Les colons la parcoururent en tous
sens. Il n’y avait rien, pas un animal, pas un être vivant! Et,
cependant, Top continuait d’aboyer. Ni les caresses, ni les
menaces ne purent le faire taire.

«Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du
lac s’en allaient à la mer, dit l’ingénieur.

-- En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un
trou.

-- Va, Top, va!» cria Cyrus Smith.

Le chien, excité par les paroles de son maître, courut vers
l’extrémité de la caverne, et, là, ses aboiements redoublèrent.

On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut l’orifice d’un
véritable puits qui s’ouvrait dans le granit. C’était bien par là
que s’opérait la sortie des eaux autrefois engagées dans le
massif, et, cette fois, ce n’était plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il eût été
impossible de s’aventurer.

Les torches furent penchées au-dessus de l’orifice.

On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche enflammée et la
jeta dans cet abîme. La résine éclatante, dont le pouvoir
éclairant s’accrut encore par la rapidité de sa chute, illumina
l’intérieur du puits, mais rien n’apparut encore. Puis, la flamme
s’éteignit avec un léger frémissement indiquant qu’elle avait
atteint la couche d’eau, c’est-à-dire le niveau de la mer.

L’ingénieur, calculant le temps employé à la chute, put en estimer
la profondeur du puits, qui se trouva être de quatre-vingt-dix
pieds environ.

Le sol de la caverne était donc situé à quatre-vingt-dix pieds au-
dessus du niveau de la mer.

«Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.

-- Mais elle était occupée par un être quelconque, répondit Gédéon
Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosité satisfaite.

-- Eh bien, l’être quelconque, amphibie ou autre, s’est enfui par
cette issue, répondit l’ingénieur, et il nous a cédé la place.

-- N’importe, ajouta le marin, j’aurais bien voulu être Top, il y
a un quart d’heure, car enfin ce n’est pas sans raison qu’il a
aboyé!»

Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se
fût approché de lui l’eût entendu murmurer ces paroles:

«Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien
des choses!»

Cependant, les désirs des colons se trouvaient en grande partie
réalisés. Le hasard, aidé par la merveilleuse sagacité de leur
chef, les avait heureusement servis. Ils avaient là, à leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore
estimer la capacité à la lueur insuffisante des torches, mais
qu’il serait certainement aisé de diviser en chambres, au moyen de
cloisons de briques, et d’approprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux l’avaient abandonnée
et n’y pouvaient plus revenir.

La place était libre.

Restaient deux difficultés: premièrement, la possibilité
d’éclairer cette excavation creusée dans un bloc plein;
deuxièmement, la nécessité d’en rendre l’accès plus facile. Pour
l’éclairage, il ne fallait point songer à l’établir par le haut,
puisqu’une énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus d’elle;
mais peut-être pourrait-on percer la paroi antérieure, qui faisait
face à la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait
apprécié assez approximativement l’obliquité, et par conséquent la
longueur du déversoir, était fondé à croire que la partie
antérieure de la muraille devait n’être que peu épaisse. Si
l’éclairage était ainsi obtenu, l’accès le serait aussi, car il
était aussi facile de percer une porte que des fenêtres, et
d’établir une échelle extérieure.

Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.

«Alors, monsieur Cyrus, à l’ouvrage! répondit Pencroff. J’ai mon
pic, et je saurai bien me faire jour à travers ce mur. Où faut-il
frapper?

-- Ici», répondit l’ingénieur, en indiquant au vigoureux marin un
renfoncement assez considérable de la paroi, et qui devait en
diminuer l’épaisseur.

Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure, à la lueur
des torches, il en fit voler les éclats autour de lui. La roche
étincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gédéon Spilett après
Nab.

Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l’on pouvait donc
craindre qu’en cet endroit, la muraille n’excédât la longueur du
pic, quand, à un dernier coup porté par Gédéon Spilett,
l’instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.

«Hurrah! toujours hurrah!» s’écria Pencroff.

La muraille ne mesurait là que trois pieds d’épaisseur.

Cyrus Smith vint appliquer son oeil à l’ouverture, qui dominait le
sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s’étendait la lisière du
rivage, l’îlot, et, au delà, l’immense mer.

Mais par ce trou assez large, car la roche s’était désagrégée
notablement, la lumière entra à flots et produisit un effet
magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie
gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à sa partie
droite, elle était énorme, et sa voûte s’arrondissait à plus de
quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers
de granit, irrégulièrement disposés, en supportaient les retombées
comme celles d’une nef de cathédrale.

Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se
surbaissant en cintres, là s’élevant sur des nervures ogivales, se
perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les
capricieux arceaux dans l’ombre, ornée à profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un
mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine,
romane et gothique ont produit sous la main de l’homme. Et ici,
pourtant, ce n’était que l’oeuvre de la nature! Elle seule avait
creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit!

Les colons étaient stupéfaits d’admiration. Où ils ne croyaient
trouver qu’une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais
merveilleux, et Nab s’était découvert, comme s’il eût été
transporté dans un temple! Des cris d’admiration étaient partis de
toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre d’écho en écho jusqu’au fond des sombres nefs.

«Ah! mes amis, s’écria Cyrus Smith, quand nous aurons largement
éclairé l’intérieur de ce massif, quand nous aurons disposé nos
chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre
salle d’étude et notre musée!

-- Et nous l’appellerons?... demanda Harbert.

-- Granite-House», répondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons
saluèrent encore de leurs hurrahs.

En ce moment, les torches étaient presque entièrement consumées,
et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau
en remontant le couloir, il fut décidé que l’on remettrait au
lendemain les travaux relatifs à l’aménagement de la nouvelle
demeure.

Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-
dessus du puits sombre, qui s’enfonçait perpendiculairement
jusqu’au niveau de la mer. Il écouta avec attention. Aucun bruit
ne se produisit, pas même celui des eaux, que les ondulations de
la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une
résine enflammée fut encore jetée. Les parois du puits
s’éclairèrent un instant mais, pas plus cette fois que la
première, il ne se révéla rien de suspect.

Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris par le
retrait des eaux, il avait maintenant regagné le large par le
conduit souterrain qui se prolongeait sous la grève, et que
suivait le trop-plein du lac, avant qu’une nouvelle issue lui eût
été offerte.

Cependant, l’ingénieur, immobile, l’oreille attentive, le regard
plongé dans le gouffre, ne prononçait pas une seule parole.

Le marin s’approcha de lui, alors, et, le touchant au bras:

«Monsieur Smith? dit-il.

-- Que voulez-vous, mon ami? répondit l’ingénieur, comme s’il fût
revenu du pays des rêves.

-- Les torches vont bientôt s’éteindre.

-- En route!» répondit Cyrus Smith.

La petite troupe quitta la caverne et commença son ascension à
travers le sombre déversoir. Top fermait la marche, et faisait
encore entendre de singuliers grognements. L’ascension fut assez
pénible. Les colons s’arrêtèrent quelques instants à la grotte
supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à mi-hauteur de
ce long escalier de granit. Puis ils recommencèrent à monter.

Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, séchées
par l’évaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clarté
fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait Nab
s’éteignit, et, pour ne pas s’aventurer au milieu d’une obscurité
profonde, il fallait se hâter.

C’est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment
où la torche du marin s’éteignait à son tour, Cyrus Smith et ses
compagnons débouchaient par l’orifice du déversoir.

CHAPITRE XIX

Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à
l’appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux
colons, en effet, d’échanger, pour cette vaste et saine retraite,
creusée en plein roc, à l’abri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être
entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l’ingénieur
était d’en faire un atelier pour les gros ouvrages.

Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point
précis se développait la façade de Granite-House. Il se rendit sur
la grève, au pied de l’énorme muraille, et, comme le pic, échappé
des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l’endroit où le
trou avait été percé dans le granit.

Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s’ouvrait en
ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s’était fiché dans
le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette
étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que
l’on eût découvert Granite-House!

L’intention de l’ingénieur était de diviser la portion droite de
la caverne en plusieurs chambres précédées d’un couloir d’entrée,
et de l’éclairer au moyen de cinq fenêtres et d’une porte percées
sur la façade.

Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait
pas l’utilité de la porte, puisque l’ancien déversoir offrait un
escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d’avoir
accès dans Granite-House.

«Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s’il nous est facile d’arriver
à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à
d’autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir
à son orifice, le boucher hermétiquement.

-- Et comment entrerons-nous? demanda le marin.

-- Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle
de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l’accès de
notre demeure.

-- Mais pourquoi tant de précautions? dit Pencroff. Jusqu’ici les
animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être
habitée par des indigènes, notre île ne l’est pas!

-- En êtes-vous bien sûr, Pencroff? demanda l’ingénieur, en
regardant le marin.

-- Nous n’en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l’aurons
explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.

-- Oui, dit Cyrus Smith, car nous n’en connaissons encore qu’une
petite portion. Mais, en tout cas, si nous n’avons pas d’ennemis
au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais
parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions
contre toute éventualité.»

Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre
objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.

La façade de Granite-House allait donc être éclairée au moyen de
cinq fenêtres et d’une porte, desservant ce qui constituait
«l’appartement» proprement dit, et au moyen d’une large baie et
d’oeils-de-boeuf qui permettraient à la lumière d’entrer à
profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds
au-dessus du sol, était exposée à l’est, et le soleil levant la
saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette
portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle
sur l’embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement
tracée au-dessus de l’entassement de roches qui formaient les
Cheminées.

Ainsi les mauvais vents, c’est-à-dire ceux du nord-est, ne la
frappaient que d’écharpe, car elle était protégée par
l’orientation même du saillant.

D’ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent
faits, l’ingénieur avait l’intention de clore les ouvertures avec
des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la
pluie, et qu’il pourrait dissimuler au besoin.

Le premier travail consista donc à éviter ces ouvertures. La
manoeuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on
sait que Cyrus Smith était l’homme des grands moyens. Il avait
encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition,
et il l’employa utilement. L’effet de la substance explosive fut
convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça
aux places mêmes choisies par l’ingénieur. Puis, le pic et la
pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste
baie, des oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dégauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez capricieusement
arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux,
Granite-House était largement éclairé par cette lumière du levant,
qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.

Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l’appartement devait être
divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer: à droite, une
entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l’échelle,
puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une
salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir,
d’égale largeur, et enfin une «chambre d’amis», réclamée par
Pencroff, et qui confinait à la grande salle.

Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient
l’appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la
profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un
corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les
ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans l’île, ceux de la flore
comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions
excellentes de conservation, et complètement à l’abri de
l’humidité. L’espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait
être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à
leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande
caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.

Ce plan arrêté, il ne restait plus qu’à le mettre à exécution. Les
mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent
apportées et déposées au pied de Granite-House.

Jusqu’alors Cyrus Smith et ses compagnons n’avaient eu accès dans
la caverne que par l’ancien déversoir. Ce mode de communication
les obligeait d’abord à monter sur le plateau de Grande-vue en
faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux
cents pieds par le couloir, puis à remonter d’autant quand ils
voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues
considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à
la fabrication d’une solide échelle de corde, qui, une fois
relevée, rendrait l’entrée de Granite-House absolument
inaccessible.

Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses
montants, formés des fibres du «curry-jonc» tressées au moyen d’un
moulinet, avaient la solidité d’un gros câble. Quant aux échelons,
ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et
résistantes, qui les fournit, et l’appareil fut travaillé de main
de maître par Pencroff.

D’autres cordes furent également fabriquées avec des fibres
végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la
porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées
jusqu’au niveau de Granite-House. Le transport des matériaux se
trouvait ainsi très simplifié, et l’aménagement intérieur
proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et
quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées.
On dressa aisément la charpente des cloisons, très rudimentaire
d’ailleurs, et, en un temps très court, l’appartement fut divisé
en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.

Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de
l’ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune
main-d’oeuvre n’était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi
l’exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait
avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour
rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et
communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans
l’ingénieur était absolue. Rien n’eût pu la troubler.

Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout.
La question des vêtements et des chaussures, -- question grave
assurément, -- celle de l’éclairage pendant les nuits d’hiver, la
mise en valeur des portions fertiles de l’île, la transformation
de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait
facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il
rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des
richesses du sol, d’exploitations de carrières et de mines à
entreprendre, de machines propres à toutes pratiques
industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le
réseau couvrirait certainement un jour l’île Lincoln.

L’ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des
exagérations de ce brave coeur. Il savait combien la confiance est
communicative, il souriait même à l’entendre parler, et ne disait
rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l’avenir. En
effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des
navires, il pouvait craindre de n’être jamais secouru. C’était
donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient
compter, car la distance de l’île Lincoln à toute autre terre
était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.

«Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les
Robinsons d’autrefois, pour qui tout était miracle à faire.»

Et en effet, ils «savaient», et l’homme qui «sait» réussit là où
d’autres végéteraient et périraient inévitablement.

Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et
actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith
s’attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour
l’ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien
l’étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il
n’en était point jaloux.

Nab était Nab. Il était ce qu’il serait toujours, le courage, le
zèle, le dévouement, l’abnégation personnifiée. Il avait en son
maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin s’enthousiasmait, Nab avait toujours
l’air de lui répondre: «Mais rien n’est plus naturel.» Pencroff et
lui s’aimaient beaucoup, et n’avaient pas tardé à se tutoyer.

Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et
n’était pas le plus maladroit, -- ce dont s’étonnait toujours un
peu le marin. Un «journaliste» habile, non pas seulement à tout
comprendre, mais à tout exécuter!

L’échelle fut définitivement installée le 28 mai.

On n’y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur
perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu’elle mesurait. Cyrus
Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en
profitant d’un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une
quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier
auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi
diminué de moitié, et qu’une corde permettait de relever jusqu’au
niveau de Granite-House. Quant à la seconde échelle, on l’arrêta
aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la
saillie, qu’à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même.
De la sorte, l’ascension devint notablement plus facile.

D’ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur
hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps
aux habitants de Granite-House.

Les colons s’habituèrent promptement à se servir de cette échelle.
Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de
marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur
donner des leçons. Mais il fallut qu’il en donnât aussi à Top. Le
pauvre chien, avec ses quatre pattes, n’était pas bâti pour cet
exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par
exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à
l’échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques.
Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais
pourtant, et plus d’une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce
dont Top ne se plaignit jamais.

On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant
activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la
question alimentaire n’avait point été négligée. Tous les jours,
le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils
n’exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la
rivière, car, faute de pont et de canot, la Mercy n’avait pas
encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on
avait donné le nom de forêts du Far-West n’étaient donc point
explorées. On réservait cette importante excursion pour les
premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du
Jacamar étaient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y
abondaient, et les épieux ferrés, l’arc et les flèches des
chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers
l’angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de
prairie légèrement humide, recouverte de saules et d’herbes
aromatiques qui parfumaient l’air, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des
labiées, dont les lapins se montrent si friands. Sur l’observation
du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins,
il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux
chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste
aurait eu là l’occasion d’étudier bien des spécimens du règne
végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses
de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc.... qui
possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes
pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques
ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à
quoi servirait toute cette récolte d’herbes:

«À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand
nous serons malades.

-- Pourquoi serions-nous malades, puisqu’il n’y a pas de médecins
dans l’île?» répondit très sérieusement Pencroff.

À cela il n’y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n’en
fit pas moins sa récolte, qui fut très bien accueillie à Granite-
House. D’autant plus qu’à ces plantes médicinales, il put joindre
une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans
l’Amérique septentrionale, sous le nom de «thé d’Oswego», et
produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-là, en cherchant
bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement
de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.

«Des terriers! s’écria Harbert.

-- Oui, répondit le reporter, je les vois bien.

-- Mais sont-ils habités?

-- C’est la question.»

La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des
centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s’enfuirent
dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top
lui-même n’aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais
le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant
d’avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il
voulait en garnir l’office tout d’abord, quitte à domestiquer ceux
que l’on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à
l’orifice des terriers, l’opération ne pouvait manquer de réussir.
Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il
fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du
bâton, à faire, à force de patience, ce qu’on ne pouvait faire
autrement. Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gîte. C’étaient des lapins assez semblables à leurs
congénères d’Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom
de «lapins d’Amérique.»

Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-House, et il
figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n’étaient
point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une
précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être
inépuisable.

Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu’à
meubler les chambres, ce qui serait l’ouvrage des longs jours
d’hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui
servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors
donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus
simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il
ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur,
on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite
cuisine, et c’est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé,
aboutit comme celui d’un poêle en tôle. Peut-être, sans doute
même, par les grands vents d’est qui battaient directement la
façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et,
d’ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n’y regardait pas de si
près.

Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l’ingénieur
s’occupa d’obstruer l’orifice de l’ancien déversoir qui
aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette
voie. Des quartiers de roches furent roulés à l’ouverture et
cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet
qu’il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les
ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de
dissimuler l’obstruction au moyen d’herbes, arbustes ou
broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches,
et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.

Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu’à la
nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite
saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat,
et cette dérivation d’une source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.

L’eau ne devait donc jamais manquer à Granite-House. Enfin, tout
fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait.
D’épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade,
en attendant que l’ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre
à vitre.

Gédéon Spilett avait très artistement disposé, dans les saillies
du roc, autour des fenêtres, des plantes d’espèces variées, ainsi
que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les
ouvertures étaient encadrées d’une pittoresque verdure d’un effet
charmant.

Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient
donc être qu’enchantés de leur ouvrage.

Les fenêtres permettaient à leur regard de s’étendre sur un
horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord
et le cap Griffe au sud.

Toute la baie de l’Union se développait magnifiquement devant eux.
Oui, ces braves colons avaient lieu d’être satisfaits, et Pencroff
ne marchandait pas les éloges à ce qu’il appelait humoristiquement
«son appartement au cinquième au-dessus de l’entresol!»

CHAPITRE XX

La saison d’hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui
correspond au mois de décembre de l’hémisphère boréal. Il débuta
par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche.
Les hôtes de Granite-House purent apprécier les avantages d’une
demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.

L’abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les
rigueurs d’un hivernage, et il était à craindre que les grandes
marées, poussées par les vents du large, n’y fissent encore
irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en
prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.

Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé À des travaux
divers, qui n’excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les
réserves de l’office purent être abondamment entretenues.
Pencroff, dès qu’il en aurait le loisir, se proposait d’établir
des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n’était pas de
jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab
employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes,
ce qui lui assurait des conserves excellentes.

La question des vêtements fut alors très sérieusement discutée.
Les colons n’avaient d’autres habits que ceux qu’ils portaient,
quand le ballon les jeta sur l’île. Ces habits étaient chauds et
solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur
linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout
cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l’hiver
était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.

À ce sujet, l’ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait
dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l’alimentation,
et le froid pouvait le surprendre avant que la question des
vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce
premier hiver sans trop se plaindre.

La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces
mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de
l’exploration au mont Franklin, et, une fois la laine récoltée,
l’ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides
étoffes... Comment? il y songerait.

«Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à
Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n’y a
aucune raison de l’épargner.

-- D’ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l’île Lincoln n’est pas
située sous une latitude très élevée, et il est probable que les
hivers n’y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que
ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l’Espagne
dans l’autre hémisphère?

-- Sans doute, répondit l’ingénieur, mais certains hivers sont
très froids en Espagne! Neige et glace, rien n’y manque, et l’île
Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c’est
une île, et, comme telle, j’espère que la température y sera plus
modérée.

-- Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un
immense réservoir, dans lequel s’emmagasinent les chaleurs de
l’été. L’hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée
en été, mais moins basse en hiver.

-- Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point
m’inquiéter autrement du froid qu’il fera ou qu’il ne fera pas. Ce
qui est certain, c’est que les jours sont déjà courts et les
soirées longues. Si nous traitions un peu la question de
l’éclairage.

-- Rien n’est plus facile, répondit Cyrus Smith.

-- À traiter? demanda le marin.

-- À résoudre.

-- Et quand commencerons-nous?

-- Demain, en organisant une chasse aux phoques.

-- Pour fabriquer de la chandelle?

-- Fi donc! Pencroff, de la bougie.»

Tel était, en effet, le projet de l’ingénieur; projet réalisable,
puisqu’il avait de la chaux et de l’acide sulfurique, et que les
amphibies de l’îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa
fabrication.

On était au 4 juin. C’était le dimanche de la Pentecôte, et il y
eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent
suspendus, et des prières s’élevèrent vers le ciel. Mais ces
prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de
l’île Lincoln n’étaient plus les misérables naufragés jetés sur
l’îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.

Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour
l’îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir
à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l’on
construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la
Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l’île, qui
était remise aux premiers beaux jours.

Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs
épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et
Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-House que
leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la
fabrication de solides chaussures.

Le résultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents
livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la
fabrication des bougies.

L’opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des
produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables.
Cyrus Smith n’aurait eu à sa disposition que de l’acide
sulfurique, qu’en chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
-- dans l’espèce la graisse de phoque, -- il pouvait isoler la
glycérine; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement
séparé l’oléine, la margarine et la stéarine, en employant l’eau
bouillante. Mais, afin de simplifier l’opération, il préféra
saponifier la graisse au moyen de la chaux.

Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par
l’acide sulfurique, qui précipita la chaux à l’état de sulfate et
rendit libres les acides gras. De ces trois acides, oléique,
margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par
une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance même qui allait servir au moulage des bougies.

L’opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.

Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres
végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles
formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main,
auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
n’offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches,
imprégnées d’acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure
de leur combustion, et de se consumer entièrement; mais Cyrus
Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-
House.

Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l’intérieur de la
nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l’ouvrage. On
perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les
compléta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et
les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la
barbe, du moins la tailler à leur fantaisie.

Harbert n’en avait pas, Nab n’en avait guère, mais leurs
compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la
confection desdits ciseaux.

La fabrication d’une scie à main, du genre de celles qu’on appelle
égoïnes, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un
instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres
ligneuses du bois.

On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent
les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie
consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur
lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau
de briques, sa pierre à relaver, avait très bon air, et Nab y
fonctionnait gravement, comme s’il eût été dans un laboratoire de
chimiste.

Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les
charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de
mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l’un
sur le plateau de Grande-vue, l’autre sur la grève même.

Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient
transversalement coupés par un cours d’eau qu’il fallait
nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l’île.
Pour l’éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour
considérable et à remonter dans l’ouest jusqu’au delà des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d’établir, sur le
plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-
cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la
hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l’affaire de quelques
jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors
pour aller jusqu’à l’huîtrière qui avait été découverte au large
des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier
chariot, qui remplaçait l’ancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportèrent quelques milliers d’huîtres, dont
l’acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui
formaient autant de parcs naturels à l’embouchure de la Mercy. Ces
mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent
une consommation presque quotidienne.

On le voit, l’île Lincoln, bien que ses habitants n’en eussent
exploré qu’une très petite portion, fournissait déjà à presque
tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans
ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui
s’étendait depuis la Mercy jusqu’au promontoire du Reptile, elle
prodiguerait de nouveaux trésors. Une seule privation coûtait
encore aux colons de l’île Lincoln. La nourriture azotée ne leur
manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer
l’usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la
fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière
bien préférable à l’eau pure; ils avaient même fabriqué du sucre,
sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que
distille l’ «acer saccharinum», sorte d’érable de la famille des
acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont
l’île possédait un grand nombre; ils faisaient un thé très
agréable en employant les monardes rapportées de la garenne;
enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits
minéraux qui entre dans l’alimentation..., mais le pain faisait
défaut.

Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet
aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de
l’arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du
sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais
jusqu’alors on ne les avait pas rencontrés.

Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir
directement en aide aux colons, dans une proportion
infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute
son intelligence, toute son ingéniosité, n’aurait jamais pu
produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour
dans la doublure de sa veste, qu’il s’occupait de raccommoder.

Ce jour-là, -- il pleuvait à torrents, -- les colons étaient
rassemblés dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune
garçon s’écria tout d’un coup:

«Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé!»

Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa
poche trouée, s’était introduit dans la doublure de sa veste.

La présence de ce grain s’expliquait par l’habitude qu’avait
Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont
Pencroff lui avait fait présent.

«Un grain de blé? répondit vivement l’ingénieur.

-- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu’un seul!

-- Eh! mon garçon, s’écria Pencroff en souriant, nous voilà bien
avancés, ma foi! Qu’est-ce que nous pourrions bien faire d’un seul
grain de blé?

-- Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.

-- Du pain, des gâteaux, des tartes! répliqua le marin. Allons! Le
pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt!»

Harbert, n’attachant que peu d’importance à sa découverte, se
disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit,
l’examina, reconnut qu’il était en bon état, et, regardant le
marin bien en face:

«Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un
grain de blé peut produire d’épis?

-- Un, je suppose! répondit le marin, surpris de la question.

-- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains?

-- Ma foi, non.

-- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous
plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit
cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent
quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la
quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la
proportion.»

Les compagnons de Cyrus Smith l’écoutaient sans répondre. Ces
chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.

«Oui, mes amis, reprit l’ingénieur. Telles sont les progressions
arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu’est-ce que cette
multiplication du grain de blé, dont l’épi ne porte que huit cents
grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux
mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent
soixante mille? En quelques années, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient
toute la terre.»

Mais l’ingénieur n’avait pas terminé son petit interrogatoire.

«Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre
cents milliards de grains représentent de boisseaux?

-- Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c’est que je ne
suis qu’une bête!

-- Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente
mille par boisseau, Pencroff.

-- Trois millions! s’écria Pencroff.

-- Trois millions.

-- Dans quatre ans?

-- Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans,
si, comme je l’espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir
deux récoltes par année.»

À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir
répliquer autrement que par un hurrah formidable.

«Ainsi, Harbert, ajouta l’ingénieur, tu as fait là une découverte
d’une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous
servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne
l’oubliez pas.

-- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l’oublierons pas, répondit
Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui
se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que
je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui
nous reste à faire?

-- Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.

-- Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui
sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.

-- Pourvu qu’il pousse! s’écria le marin.

-- Il poussera», répondit Cyrus Smith.

On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet
unique et précieux grain de blé. Il fut d’abord question de le
planter dans un pot; mais, après réflexion, on résolut de s’en
rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la
terre. C’est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile
d’ajouter que toutes les précautions furent prises pour que
l’opération réussît.

Le temps s’étant légèrement éclairci, les colons gravirent les
hauteurs de Granite-House. Là, sur le plateau, ils choisirent un
endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait
verser toute sa chaleur. L’endroit fut nettoyé, sarclé avec soin,
fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit
une couche de bonne terre amendée d’un peu de chaux; on l’entoura
d’une palissade; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.

Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d’un
édifice? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son
unique allumette, et tous les soins qu’il apporta à cette
opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet,
les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu,
soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance
humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il
venait à périr!

CHAPITRE XXI

Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que
Pencroff allât visiter ce qu’il appelait sérieusement son «champ
de blé.» Et malheur aux insectes qui s’y aventuraient! Ils
n’avaient aucune grâce à attendre.

Vers la fin du mois de juin, après d’interminables pluies, le
temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre
Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-
dessus de zéro (6, 67 degrés centigrades au-dessous de glace).

Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31

Décembre de l’année boréale, était un vendredi. Nab fit observer
que l’année finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui
répondit que, naturellement, l’autre commençait par un bon, -- ce
qui valait mieux. En tout cas, elle débuta par un froid très vif.
Des glaçons s’entassèrent à l’embouchure de la Mercy, et le lac ne
tarda pas à se prendre sur toute son étendue.

On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de
combustible. Pencroff n’avait pas attendu que la rivière fût
glacée pour conduire d’énormes trains de bois à leur destination.
Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à
charrier du bois flotté jusqu’au moment où le froid vint
l’enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on
joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu’il fallut aller
chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante
chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse
température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13
degrés centigrades au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait
été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en
commun.

Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n’eut qu’à s’applaudir
d’avoir dérivé jusqu’à Granite-House un petit filet des eaux du
lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites
par l’ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et
arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à
l’angle de l’arrière-magasin, et dont le trop-plein s’enfuyait par
le puits jusqu’à la mer.

Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons,
aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée
à l’exploration de la partie de l’île comprise au sud-est entre la
Mercy et le cap Griffe. C’était un vaste terrain marécageux, et il
pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux
aquatiques devaient y pulluler.

Il fallait compter de huit à neuf milles à l’aller, autant au
retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme
il s’agissait aussi de l’exploration d’une portion inconnue de
l’île, toute la colonie dut y prendre part. C’est pourquoi, le 5
juillet, dès six heures du matin, l’aube se levant à peine, Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d’épieux, de
collets, d’arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes,
quittèrent Granite-House, précédés de Top, qui gambadait devant
eux.

On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la
Mercy sur les glaçons qui l’encombraient alors.

«Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer
un pont sérieux!» aussi, la construction d’un pont «sérieux»
était-elle notée dans la série des travaux à venir.

C’était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive
droite de la Mercy, et s’aventuraient au milieu de ces grands et
superbes conifères, alors couverts de neige.

Mais ils n’avaient pas fait un demi-mille, que, d’un épais fourré,
s’échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu
domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.

«Ah! on dirait des renards!» s’écria Harbert, quand il vit toute
la bande décamper au plus vite.

C’étaient des renards, en effet, mais des renards de très grande
taille, qui faisaient entendre une sorte d’aboiement, dont Top
parut lui-même fort étonné, car il s’arrêta dans sa poursuite, et
donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.

Le chien avait le droit d’être surpris, puisqu’il ne savait pas
l’histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards,
gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une
bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert
leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de «culpeux.»
Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et
sur tous ces parages américains traversés par les trentième et
quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n’eût pu
s’emparer de l’un de ces carnivores.

«Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considérait
jamais les représentants de la faune de l’île qu’à un point de vue
spécial.

-- Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n’ont pas encore
reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et
s’il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement
dit.»

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire en entendant la réflexion
du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin,
du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu’une basse-cour
serait établie à Granite-House, il fit observer qu’il serait bon
de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces
pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Après avoir tourné la pointe de l’épave, les colons trouvèrent une
longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures
du matin. Le ciel était très pur, ainsi qu’il arrive par les
grands froids prolongés; mais, échauffés par leur course, Cyrus
Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les
piqûres de l’atmosphère.

D’ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend
infiniment plus supportables les forts abaissements de la
température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique,
sortait alors de l’Océan, et son énorme disque se balançait à
l’horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme
celle d’un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap
Griffe, recourbé en forme de yatagan, s’effilait nettement à
quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du
marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors d’un trait de feu.

Certes, en cette partie de la baie de l’Union, que rien ne
couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus
des vents d’est, n’eussent trouvé aucun abri. On sentait à la
tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux,
à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à
l’absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que
l’Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans
l’ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles,
les premières lignes d’arbres des forêts du Far-West. On se serait
cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des
régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons
firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles
et de varechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de
viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d’Oswego.

Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l’île Lincoln
était réellement stérile et contrastait avec toute la région
occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que
si le hasard eût tout d’abord jeté les naufragés sur cette plage,
ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.

«Je crois même que nous n’aurions pas pu l’atteindre, répondit
l’ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas
un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-House, au moins, il
y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que l’abîme!

-- Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette
île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette
diversité d’aspect n’appartient logiquement qu’aux continents
d’une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de l’île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée
par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord
et du sud-est s’étendent sur une sorte de mer Arctique.

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c’est
une observation que j’ai faite aussi. Cette île, dans sa forme
comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de
tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas
surpris qu’elle eût été continent autrefois.

-- Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s’écria Pencroff.

-- Pourquoi pas? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l’Australie, la
Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent
l’Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n’auraient-ils
formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que
l’Europe ou l’Asie, que l’Afrique ou les deux Amériques? Mon
esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées
de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d’un continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques
antéhistoriques.

-- Comme fut autrefois l’Atlantide, répondit Harbert.

-- Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.

-- Et l’île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là? demanda
Pencroff.

-- C’est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait
assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.

-- Et le nombre considérable d’animaux qui l’habitent encore,
ajouta Harbert.

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, et tu me fournis là un
nouvel argument à l’appui de ma thèse. Il est certain, d’après ce
que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l’île, et,
ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement
variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c’est que l’île
Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui
s’est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.

-- Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas
être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent
pourra disparaître à son tour, et il n’y aura plus rien entre
l’Amérique et l’Asie?

-- Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents,
que des milliards de milliards d’animalcules travaillent à bâtir
en ce moment.

-- Et quels sont ces maçons-là? demanda Pencroff.

-- Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui
ont fabriqué, par un travail continu, l’île Clermont-Tonnerre, les
atolls, et autres nombreuses îles à coraux que compte l’océan
Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour
peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu’ils
absorbent, avec les éléments solides de l’eau qu’ils s’assimilent,
ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme
d’énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la
solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières
époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les
terres par soulèvement; mais maintenant elle charge des animaux
microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance
dynamique, à l’intérieur du globe, a évidemment diminué, -- ce que
prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la
surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant
aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra
se changer un jour en un vaste continent, que des générations
nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.

-- Ce sera long! dit Pencroff.

-- La nature a le temps pour elle, répondit l’ingénieur.

-- Mais à quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me
semble que l’étendue actuelle des contrées habitables est
suffisante à l’humanité. Or, la nature ne fait rien d’inutile.

-- Rien d’inutile, en effet, reprit l’ingénieur, mais voici
comment on pourrait expliquer dans l’avenir la nécessité de
continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale
occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me
paraît plausible.

-- Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

-- Voici ma pensée: les savants admettent généralement qu’un jour
notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n’y
sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu’il
subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d’accord, c’est sur la cause
de ce refroidissement. Les uns pensent qu’il proviendra de
l’abaissement de température que le soleil éprouvera après des
millions d’années; les autres, de l’extinction graduelle des feux
intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus
prononcée qu’on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour
cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune
est bien véritablement un astre refroidi, lequel n’est plus
habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa
surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s’est refroidie,
c’est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les
astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont
complètement éteints. Enfin, quelle qu’en soit la cause, notre
globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s’opérera
que peu à peu. Qu’arrivera-t-il alors? C’est que les zones
tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas
plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires.
Donc, les populations d’hommes, comme les agrégations d’animaux,
reflueront vers les latitudes plus directement soumises à
l’influence solaire. Une immense émigration s’accomplira.
L’Europe, l’Asie centrale, l’Amérique du Nord seront peu à peu
abandonnées, tout comme l’Australasie ou les parties basses de
l’Amérique du Sud. La végétation suivra l’émigration humaine. La
flore reculera vers l’équateur en même temps que la faune. Les
parties centrales de l’Amérique méridionale et de l’Afrique
deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et
les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer
polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu’à
cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites
pour contenir l’humanité terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la
prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l’émigration
végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous
l’équateur, les bases d’un continent nouveau, et n’aurait-elle pas
chargé les infusoires de le construire? J’ai souvent réfléchi à
toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l’aspect
de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par
suite de l’exhaussement de nouveaux continents, les mers
couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des
Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l’Himalaya ou
du mont Blanc, restes d’une Amérique, d’une Asie et d’une Europe
englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour,
deviendront eux-mêmes inhabitables; la chaleur s’éteindra comme la
chaleur d’un corps que l’âme vient d’abandonner, et la vie
disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins
momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il,
se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des
conditions supérieures! Mais tout cela, mes amis, c’est le secret
de l’Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des
infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à
scruter les secrets de l’avenir.

-- Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour
moi des prophéties, et elles s’accompliront un jour.

-- C’est le secret de Dieu, dit l’ingénieur.

-- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté
de toutes ses oreilles, mais m’apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si
l’île Lincoln a été construite par vos infusoires?

-- Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d’origine
volcanique.

-- Alors, elle disparaîtra un jour?

-- C’est probable.

-- J’espère bien que nous n’y serons plus.

-- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n’y serons plus, puisque
nous n’avons aucune envie d’y mourir et que nous finirons peut-
être par nous en tirer.

-- En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme
pour l’éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi.»

Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé.
L’exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où
commençait la région marécageuse.

C’était bien un marais, dont l’étendue, jusqu’à cette côte
arrondie qui terminait l’île au sud-est, pouvait mesurer vingt
milles carrés. Le sol était formé d’un limon argilo-siliceux, mêlé
de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des
carex, des scirpes, çà et là quelques couches d’herbages, épais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées
scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les
pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n’avaient
pu former ces réserves d’eau. On en devait naturellement conclure
que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et
cela était en effet. Il était même à craindre que l’air ne s’y
chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les
fièvres paludéennes. Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface
des eaux stagnantes, voltigeait un monde d’oiseaux.

Chasseurs au marais et huttiers de profession n’auraient pu y
perdre un seul coup de fusil.

Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par
bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement
approcher. Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient
pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche.
Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l’avantage
de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d’une arme à
feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se
contentèrent donc, pour cette fois, d’une douzaine de canards,
blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire,
blanche et rousse, bec aplati, qu’Harbert reconnut pour des
«tadornes.»

Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le
nom fut donné à cette partie marécageuse de l’île. Les colons
avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le
temps venu, il ne s’agirait plus que de l’exploiter
convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces
oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés
aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la
main des consommateurs.

Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes
(Tadorn’s-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de
glaces.

À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-House.

CHAPITRE XXII

Ces froids intenses durèrent jusqu’au 15 août, sans dépasser
toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu’alors.
Quand l’atmosphère était calme, cette basse température se
supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait
dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter
que l’île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d’ours,
plutôt qu’à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure
laissait à désirer.

«Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne
demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l’hiver la chaude
capote qu’ils ont sur le corps.

-- Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne
consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne
sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là!

-- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait», répliquait
Pencroff d’un ton tout à fait autoritaire. Mais ces formidables
carnassiers n’existaient point dans l’île, ou, du moins, ils ne
s’étaient pas montrés jusqu’alors.

Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s’occupèrent d’établir
des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la
forêt. Suivant l’opinion du marin, tout animal, quel qu’il fût,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-
House.

Ces trappes furent, d’ailleurs, extrêmement simples: des fosses
creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et
d’herbes, qui en dissimulait l’orifice, au fond quelque appât dont
l’odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire
aussi qu’elles n’avaient point été creusées au hasard, mais à
certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de
fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient
visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y
trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà
sur la rive droite de la Mercy.

«Ah çà! il n’y a donc que des renards dans ce pays-ci! s’écria
Pencroff, la troisième fois qu’il retira un de ces animaux de la
fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à
rien!

-- Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose!

-- Et à quoi donc?

-- À faire des appâts pour en attirer d’autres!»

Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées
avec ces cadavres de renards.

Le marin avait également fabriqué des collets en employant les
fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que
les trappes. Il était rare qu’un jour se passât sans que quelque
lapin de la garenne se laissât prendre. C’était toujours du lapin,
mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient
pas à se plaindre.

Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d’août, les
trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des
culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers
qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n’eut pas
besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se
voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d’Amérique ou
d’Europe.

«Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t’en
préviens, Pencroff.

-- Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et
en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de
ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire
que ce sont des cochons!

-- Et pourquoi?

-- Parce que cela me fait plaisir!

-- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?

-- J’aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses
pieds, et s’il en avait huit au lieu de quatre, je l’aimerais deux
fois davantage!»

Quant aux animaux en question, c’étaient des pécaris appartenant à
l’un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même
de l’espèce des «tajassous», reconnaissables à leur couleur foncée
et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs
congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il
était probable qu’ils abondaient dans les parties boisées de
l’île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds,
et Pencroff ne leur en demandait pas plus.

Vers le 15 août, l’état atmosphérique se modifia subitement par
une saute de vent dans le nord-ouest.

La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs
accumulées dans l’air ne tardèrent pas à se résoudre en neige.
Toute l’île se couvrit d’une couche blanche, et se montra à ses
habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux
pieds.

Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de
Granite-House, on entendait la mer gronder sur les récifs. À
certains angles, il se faisait de rapides remous d’air, et la
neige, s’y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à
ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les
bâtiments attaquent à coups de canon.

Toutefois, l’ouragan, venant du nord-ouest, prenait l’île à
revers, et l’orientation de Granite-House la préservait d’un
assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible
que s’il se fût produit sur quelque contrée polaire, ni Cyrus
Smith, ni ses compagnons ne purent, malgré leur envie, s’aventurer
au dehors, et ils restèrent renfermés pendant cinq jours, du 20 au
25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar,
qui devaient en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans
doute, mais Pencroff s’en consolait en songeant qu’il n’aurait pas
la peine de les abattre.

«Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire», répétait-il.

Et, d’ailleurs, il n’y aurait eu aucun moyen de l’en empêcher.

Combien les hôtes de Granite-House durent alors remercier le ciel
de leur avoir ménagé cette solide et inébranlable retraite! Cyrus
Smith avait bien sa légitime part dans les remerciements, mais
enfin, c’était la nature qui avait creusé cette vaste caverne, et
il n’avait fait que la découvrir. Là, tous étaient en sûreté, et
les coups de la tempête ne pouvaient les atteindre. S’ils eussent
construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de
bois, elle n’aurait certainement pas résisté aux fureurs de cet
ouragan. Quant aux Cheminées, rien qu’au fracas des lames qui se
faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu’elles
étaient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus
l’îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-House, au
milieu de ce massif, contre lequel n’avaient prise ni l’eau ni
l’air, rien à craindre.

Pendant ces quelques jours de séquestration, les colons ne
restèrent pas inactifs. Le bois, débité en planches, ne manquait
pas dans le magasin, et, peu à peu, on compléta le mobilier, en
tables et en chaises, solides à coup sûr, car la matière n’y fut
pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur
nom, qui fait de leur mobilité une condition essentielle, mais ils
firent l’orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas
changés contre des meubles de Boule.

Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne réussirent pas
mal dans cette nouvelle fabrication. On avait découvert, vers
cette pointe que le lac projetait au nord, une féconde oseraie, où
poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison
des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien séparées alors, pouvaient être
efficacement employées. Les premiers essais furent informes, mais,
grâce à l’adresse et à l’intelligence des ouvriers, se consultant,
se rappelant les modèles qu’ils avaient vus, rivalisant entre eux,
des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent
bientôt le matériel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et
Nab enferma dans des corbeilles spéciales ses récoltes de
rhizomes, d’amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.

Pendant la dernière semaine de ce mois d’août, le temps se modifia
encore une fois. La température baissa un peu, et la tempête se
calma. Les colons s’élancèrent au dehors. Il y avait certainement
deux pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de cette
neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith
et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-vue. Quel
changement! Ces bois, qu’ils avaient laissés verdoyants, surtout
dans la partie voisine où dominaient les conifères,
disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout était blanc,
depuis le sommet du mont Franklin jusqu’au littoral, les forêts,
la prairie, le lac, la rivière, les grèves.

L’eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque
flux et reflux, faisait débâcle et se brisait avec fracas. De
nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac, canards et
bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se déversait la cascade à la lisière du
plateau étaient hérissés de glaces. On eût dit que l’eau
s’échappait d’une monstrueuse gargouille fouillée avec toute la
fantaisie d’un artiste de la Renaissance. Quant à juger des
dommages causés à la forêt par l’ouragan, on ne le pouvait encore,
et il fallait attendre que l’immense couche blanche se fût
dissipée.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent pas cette
occasion d’aller visiter leurs trappes.

Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige qui les
recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne point se laisser
choir dans l’une ou l’autre, ce qui eût été dangereux et humiliant
à la fois: se prendre à son propre piège! Mais enfin ils évitèrent
ce désagrément, et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes.
Aucun animal n’y était tombé, et, cependant, les empreintes
étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques
de griffes très nettement accusées. Harbert n’hésita pas à
affirmer que quelque carnassier du genre des félins avait passé
là, ce qui justifiait l’opinion de l’ingénieur sur la présence de
fauves dangereux à l’île Lincoln. Sans doute, ces fauves
habitaient ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais,
pressés par la faim, ils s’étaient aventurés jusqu’au plateau de
Grande-vue. Peut-être sentaient-ils les hôtes de Granite-House?

«En somme, qu’est-ce que c’est que ces félins? demanda Pencroff.

-- Ce sont des tigres, répondit Harbert.

-- Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que dans les pays
chauds?

-- Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on les
observe depuis le Mexique jusqu’aux Pampas de Buenos-Aires. Or,
comme l’île Lincoln est à peu près sous la même latitude que les
provinces de la Plata, il n’est pas étonnant que quelques tigres
s’y rencontrent.

-- Bon, on veillera», répondit Pencroff.

Cependant, la neige finit par se dissiper sous l’influence de la
température, qui se releva. La pluie vint à tomber, et, grâce à
son action dissolvante, la couche blanche s’effaça. Malgré le
mauvais temps, les colons renouvelèrent leur réserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes,
liqueur d’érable, pour la partie végétale; lapins de garenne,
agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela nécessita
quelques excursions dans la forêt, et l’on constata qu’une
certaine quantité d’arbres avaient été abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le chariot,
jusqu’au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de
combustible. Ils virent en passant que la cheminée du four à
poteries avait été très endommagée par le vent et découronnée de
six bons pieds au moins. En même temps que le charbon, la
provision de bois fut également renouvelée à Granite-House, et on
profita du courant de la Mercy, qui était redevenu libre, pour en
amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la période des
grands froids ne fût pas achevée. Une visite avait été faite
également aux Cheminées, et les colons ne purent que s’applaudir
de ne pas y avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait laissé
là des marques incontestables de ses ravages.

Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l’îlot,
elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi
ensablés, et d’épaisses couches de varech recouvraient les roches.
Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient
les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett
s’occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la
forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu’ils avaient
été tout d’abord par l’entassement des sables.

Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été
refaite. Les colons n’en avaient pas fini avec les froids
rigoureux. On sait que, dans l’hémisphère boréal, le mois de
février se signale principalement par de grands abaissements de la
température. Il devait en être de même dans l’hémisphère austral,
et la fin du mois d’août, qui est le février de l’Amérique du
Nord, n’échappa pas à cette loi climatique.

Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie,
le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint
extrêmement vif. Suivant l’estime de l’ingénieur, la colonne
mercurielle d’un thermomètre Fahrenheit n’eût pas marqué moins de
huit degrés au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous
de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse
encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours.
Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et,
comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de
la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement
de l’air, la consommation de bougies fut considérable.

Afin de les économiser, les colons ne s’éclairèrent souvent
qu’avec la flamme des foyers, où l’on n’épargnait pas le
combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent
sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à
chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-House, et ce
n’était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se
retenaient aux bâtons de l’échelle. Par ce froid intense, les
échelons leur brûlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait
aux hôtes de Granite-House.

Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer
à huis clos.

On sait que les colons n’avaient à leur disposition d’autre sucre
que cette substance liquide qu’ils tiraient de l’érable, en
faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait
donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
l’employaient en cet état à divers usages culinaires, et d’autant
mieux, qu’en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à
prendre une consistance sirupeuse.

Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à
ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs.

«Raffineurs! répondit Pencroff. C’est un métier un peu chaud, je
crois?

-- Très chaud! répondit l’ingénieur.

-- Alors, il sera de saison!» répliqua le marin.

Que ce mot de raffinage n’éveille pas dans l’esprit le souvenir de
ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non! pour
cristalliser cette liqueur, il suffisait de l’épurer par une
opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de
grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine
évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu’elle
commença à s’épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule
de bois, -- ce qui devait accélérer son évaporation et l’empêcher
en même temps de contracter un goût empyreumatique.

Après quelques heures d’ébullition sur un bon feu, qui faisait
autant de bien aux opérateurs qu’à la substance opérée, celle-ci
s’était transformée en un sirop épais. Ce sirop fut versé dans des
moules d’argile, préalablement fabriqués dans le fourneau même de
la cuisine, et auxquels on avait donné des formes variées. Le
lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes.
C’était du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et d’un goût parfait.

Le froid continua jusqu’à la mi-septembre, et les prisonniers de
Granite-House commençaient à trouver leur captivité bien longue.
Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne
pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à
l’aménagement de la demeure. On causait en travaillant.

Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il
leur expliquait principalement les applications pratiques de la
science. Les colons n’avaient point de bibliothèque à leur
disposition; mais l’ingénieur était un livre toujours prêt,
toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui
leur résolvait toutes les questions et qu’ils feuilletaient
souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient
point redouter l’avenir.

Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât.
Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la
cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été
vêtus de manière à pouvoir le braver, que d’excursions ils
auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le
gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été
fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne
ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et
ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement,
après Pencroff toutefois, c’était Top. Le fidèle chien se trouvait
fort à l’étroit dans Granite-House. Il allait et venait d’une
chambre à l’autre, et témoignait à sa manière son ennui d’être
caserné.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu’il s’approchait de ce
puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont
l’orifice s’ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait
été recouvert d’un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait
à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s’il eût voulu le
soulever.

Il jappait alors d’une façon particulière, qui indiquait à la fois
colère et inquiétude.

L’ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu’y avait-il donc
dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l’intelligent
animal? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se
ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de
l’île?

Était-il en communication avec quelques autres cavités
intérieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en
temps, respirer au fond de ce puits? L’ingénieur ne savait que
penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications
bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités
scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner
dans le domaine de l’étrange et presque du surnaturel; mais
comment s’expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n’ont
jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s’obstinât à sonder du
flair et de l’ouïe cet abîme, si rien ne s’y passait qui dût
éveiller son inquiétude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith
plus qu’il ne lui paraissait raisonnable de se l’avouer à lui-
même. En tout cas, l’ingénieur ne communiqua ses impressions qu’à
Gédéon Spilett, trouvant inutile d’initier ses compagnons aux
réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n’était
peut-être qu’une lubie de Top. Enfin, les froids cessèrent. Il y
eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des
coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace
s’était dissoute, la neige s’était fondue; la grève, le plateau,
les berges de la Mercy, la forêt, étaient redevenus praticables.
Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-House, et,
bientôt, ils n’y passèrent plus que les heures du sommeil et des
repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui
amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à
feu qu’il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.

Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui
serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre
quelque service, reculait toujours et remettait l’opération à plus
tard. Il faisait, d’ailleurs, observer qu’Harbert et Gédéon
Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes
d’animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons,
outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de
plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on
pouvait attendre. Mais l’entêté marin n’entendait point de cette
oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l’ingénieur que celui-
ci n’eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste,
Pencroff.

«Si l’île, comme on en peut douter, disait-il, renferme des
animaux féroces, il faut penser à les combattre et à les
exterminer. Un moment peut venir où ce soit notre premier devoir.»

Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question des armes à
feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vêtements. Ceux
que portaient les colons avaient passé l’hiver, mais ils ne
pourraient pas durer jusqu’à l’hiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, c’était ce qu’il fallait se
procurer à tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas,
il convenait d’aviser aux moyens d’en former un troupeau qui
serait élevé pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux
animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les volatiles,
en un mot, une sorte de ferme à fonder en quelque point de l’île,
tels seraient les deux projets importants à exécuter pendant la
belle saison. En conséquence, et en vue de ces établissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans
toute la partie ignorée de l’île Lincoln, c’est-à-dire sous ces
hautes forêts qui s’étendaient sur la droite de la Mercy, depuis
son embouchure jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Serpentine,
ainsi que sur toute la côte occidentale.

Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait s’écouler encore
avant que cette exploration pût être entreprise utilement.

On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident
se produisit, qui vint surexciter encore ce désir qu’avaient les
colons de visiter en entier leur domaine.

On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter
les trappes, qu’il tenait toujours convenablement amorcées. Dans
l’une d’elles, il trouva trois animaux qui devaient être bienvenus
à l’office. C’était une femelle de pécari et ses deux petits.

Pencroff revint donc à Granite-House, enchanté de sa capture, et,
comme toujours, le marin fit grand étalage de sa chasse.

«Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! s’écria-t-il.
Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!

-- Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu’est-ce
que je mangerai?

-- Du cochon de lait.

-- Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff? À vous entendre, je
croyais que vous rapportiez un perdreau truffé!

-- Comment? s’écria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon
de lait, par hasard?

-- Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme,
et pourvu qu’on n’en abuse pas...

-- C’est bon, c’est bon, monsieur le journaliste, riposta le
marin, qui n’aimait pas à entendre déprécier sa chasse, vous
faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons
débarqué dans l’île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un
pareil gibier!...

-- Voilà, voilà, répondit le reporter. L’homme n’est jamais ni
parfait, ni content.

-- Enfin, reprit Pencroff, j’espère que Nab se distinguera. Voyez!
Ces deux petits pécaris n’ont pas seulement trois mois! Ils seront
tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! J’en surveillerai
moi-même la cuisson.»

Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s’absorba dans ses
travaux culinaires.

On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent donc un
repas magnifique, les deux petits pécaris, un potage de kangourou,
un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de
dragonnier, du thé d’Oswego, -- enfin, tout ce qu’il y avait de
meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier
rang les savoureux pécaris, accommodés à l’étuvée.

À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-House.
Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva
excellent. Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff voulut
découper lui-même, et dont il servit des portions monstrueuses à
chacun des convives.

Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et Pencroff
dévorait sa part avec un entrain superbe, quand tout à coup un cri
et un juron lui échappèrent.

«Qu’y a-t-il? demanda Cyrus Smith.

-- Il y a... il y a... que je viens de me casser une dent!
répondit le marin.

-- Ah çà! il y a donc des cailloux dans vos pécaris? dit Gédéon
Spilett.

-- Il faut croire», répondit Pencroff, en retirant de ses lèvres
l’objet qui lui coûtait une mâchelière!...

Ce n’était point un caillou... C’était un grain de plomb.

PARTIE 2
L’ABANDONNÉ
CHAPITRE I

Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon
avaient été jetés sur l’île Lincoln. Depuis cette époque, quelque
recherche qu’ils eussent faite, aucun être humain ne s’était
montré à eux. Jamais une fumée n’avait trahi la présence de
l’homme à la surface de l’île.

Jamais un travail manuel n’y avait attesté son passage, ni à une
époque ancienne, ni à une époque récente. Non seulement elle ne
semblait pas être habitée, mais on devait croire qu’elle n’avait
jamais dû l’être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage
de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans
le corps d’un inoffensif rongeur!

C’est qu’en effet, ce plomb était sorti d’une arme à feu, et quel
autre qu’un être humain avait pu s’être servi de cette arme?

Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses
compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les
conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.

L’apparition subite d’un être surnaturel ne les eût pas
impressionnés plus vivement.

Cyrus Smith n’hésita pas à formuler tout d’abord les hypothèses
que ce fait, aussi surprenant qu’inattendu, devait provoquer. Il
prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
l’index et le pouce. Puis:

«Vous êtes en mesure d’affirmer, demanda-t-il à Pencroff, que le
pécari, blessé par ce grain de plomb, était à peine âgé de trois
mois?

-- À peine, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il tétait encore sa
mère quand je l’ai trouvé dans la fosse.

-- Eh bien, dit l’ingénieur, il est par cela même prouvé que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil a été tiré dans l’île
Lincoln.

-- Et qu’un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett, a atteint, mais
non mortellement, ce petit animal.

-- Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles
conséquences il convient de déduire de cet incident: ou l’île
était habitée avant notre arrivée, ou des hommes y ont débarqué
depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés
volontairement ou involontairement, par le fait d’un atterrissage
ou d’un naufrage? Ce point ne pourra être élucidé que plus tard.
Quant à ce qu’ils sont, européens ou malais, ennemis ou amis de
notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s’ils
habitent encore l’île, ou s’ils l’ont quittée, nous ne le savons
pas davantage. Mais ces questions nous intéressent trop
directement pour que nous restions plus longtemps dans
l’incertitude.

-- Non! Cent fois non! Mille fois non! s’écria le marin en se
levant de table. Il n’y a pas d’autres hommes que nous sur l’île
Lincoln! Que diable!

L’île n’est pas grande, et, si elle eût été habitée, nous aurions
bien aperçu déjà quelques-uns de ses habitants!

-- Le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit Harbert.

-- Mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit observer le
reporter, que ce pécari fût né avec un grain de plomb dans le
corps!

-- À moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n’ait eu...

-- Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J’aurais, sans m’en
être aperçu, depuis tantôt cinq ou six mois, un grain de plomb
dans la mâchoire! Mais où se serait-il caché? Ajouta le marin, en
ouvrant la bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une
dent creuse dans ce râtelier-là, je te permets de lui en arracher
une demi-douzaine!

-- L’hypothèse de Nab est inadmissible, en effet, répondit Cyrus
Smith, qui, malgré la gravité de ses pensées, ne put retenir un
sourire. Il est certain qu’un coup de fusil a été tiré dans l’île,
depuis trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre que les
êtres quelconques qui ont atterri sur cette côte n’y sont que
depuis très peu de temps ou qu’ils n’ont fait qu’y passer, car si,
à l’époque à laquelle nous explorions l’île du haut du mont
Franklin, elle eût été habitée, nous l’aurions vu ou nous aurions
été vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines
seulement, des naufragés ont été jetés par une tempête sur un
point de la côte. Quoi qu’il en soit, il nous importe d’être fixés
sur ce point.

-- Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.

-- C’est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement à craindre que ce ne soient des pirates malais qui
aient débarqué sur l’île!

-- Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable,
avant d’aller à la découverte, de construire un canot qui nous
permît, soit de remonter la rivière, soit au besoin de contourner
la côte? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.

-- Votre idée est bonne, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais nous
ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour
construire un canot...

-- Un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous n’avons pas
besoin d’une embarcation destinée à tenir la mer, et, en cinq
jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue
suffisante pour naviguer sur la Mercy.

-- En cinq jours, s’écria Nab, fabriquer un bateau?

-- Oui, Nab, un bateau à la mode indienne.

-- En bois? demanda le nègre d’un air peu convaincu.

-- En bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce. Je vous
répète, Monsieur Cyrus, qu’en cinq jours l’affaire peut être
enlevée!

-- En cinq jours, soit! répondit l’ingénieur.

-- Mais d’ici là, nous ferons bien de nous garder sévèrement! dit
Harbert.

-- Très sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith, et je vous
prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de
Granite-House.»

Le dîner finit moins gaiement que n’avait espéré Pencroff.

Ainsi donc, l’île était ou avait été habitée par d’autres que par
les colons. Depuis l’incident du grain de plomb, c’était un fait
désormais incontestable, et une pareille révélation ne pouvait que
provoquer de vives inquiétudes chez les colons.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer au repos,
s’entretinrent longuement de ces choses.

Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident n’aurait pas
quelque connexité avec les circonstances inexplicables du
sauvetage de l’ingénieur et autres particularités étranges qui les
avaient déjà frappés à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
après avoir discuté le pour et le contre de la question, finit par
dire:

«En somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon cher Spilett?

-- Oui, Cyrus.

-- Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions l’île,
nous ne trouverons rien!»

Dès le lendemain, Pencroff se mit à l’ouvrage. Il ne s’agissait
pas d’établir un canot avec membrure et bordage, mais tout
simplement un appareil flottant, à fond plat, qui serait excellent
pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses
sources, où l’eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux
d’écorce, cousus l’un à l’autre, devaient suffire à former la
légère embarcation, et au cas où, par suite d’obstacles naturels,
un portage deviendrait nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni
encombrante.

Pencroff comptait former la suture des bandes d’écorce au moyen de
clous rivés, et assurer, avec leur adhérence, le parfait
étanchement de l’appareil.

Il s’agissait donc de choisir des arbres dont l’écorce, souple et
tenace, se prêtât à ce travail.

Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une certaine
quantité de douglas, qui convenaient parfaitement à ce genre de
construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il
n’y avait plus qu’à les écorcer, mais ce fut là le plus difficile,
vu l’imperfection des outils que possédaient les colons. En somme,
on en vint à bout.

Pendant que le marin, secondé par l’ingénieur, s’occupait ainsi,
sans perdre une heure, Gédéon Spilett et Harbert ne restèrent pas
oisifs. Ils s’étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser d’admirer le jeune garçon, qui avait
acquis une adresse remarquable dans le maniement de l’arc ou de
l’épieu.

Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce
sang-froid que l’on pourrait justement appeler «le raisonnement de
la bravoure.» Les deux compagnons de chasse, tenant compte,
d’ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus
d’un rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les
premières rampes de la forêt fournissaient un tribut suffisant
d’agoutis, de cabiais, de kangourous, de pécaris, etc., et si le
rendement des trappes était peu important depuis que le froid
avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son contingent
accoutumé, qui eût pu nourrir toute la colonie de l’île Lincoln.

Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gédéon Spilett
de cet incident du grain de plomb, et des conséquences qu’en avait
tirées l’ingénieur, et un jour -- c’était le 26 octobre-il lui
dit:

«Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas très extraordinaire
que si quelques naufragés ont débarqué sur cette île, ils ne se
soient pas encore montrés du côté de Granite-House?

-- Très étonnant, s’ils y sont encore, répondit le reporter, mais
pas étonnant du tout, s’ils n’y sont plus!

-- Ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté l’île?
Reprit Harbert.

-- C’est plus que probable, mon garçon, car si leur séjour s’y fût
prolongé, et surtout s’ils y étaient encore, quelque incident eût
fini par trahir leur présence.

-- Mais s’ils ont pu repartir, fit observer le jeune garçon, ce
n’étaient pas des naufragés?

-- Non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce que
j’appellerai des naufragés provisoires. Il est très possible, en
effet, qu’un coup de vent les ait jetés sur l’île, sans avoir
désemparé leur embarcation, et que, le coup de vent passé, ils
aient repris la mer.

-- Il faut avouer une chose, dit Harbert, c’est que M Smith a
toujours paru plutôt redouter que désirer la présence d’êtres
humains sur notre île.

-- En effet, répondit le reporter, il ne voit guère que des malais
qui puissent fréquenter ces mers, et ces gentlemen-là sont de
mauvais chenapans qu’il est bon d’éviter.

-- Il n’est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que
nous retrouvions, un jour ou l’autre, des traces de leur
débarquement, et peut-être serons-nous fixés à cet égard?

-- Je ne dis pas non, mon garçon. Un campement abandonné, un feu
éteint, peuvent nous mettre sur la voie, et c’est ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine.»

Le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient
dans une portion de la forêt voisine de la Mercy, remarquable par
des arbres de toute beauté. Là, entre autres, s’élevaient, à une
hauteur de près de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns
de ces superbes conifères auxquels les indigènes donnent le nom de
«kauris» dans la Nouvelle-Zélande.

«Une idée, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais à la cime
de l’un de ces kauris, je pourrais peut-être observer le pays dans
un rayon assez étendu?

-- L’idée est bonne, répondit le reporter, mais pourras-tu grimper
jusqu’au sommet de ces géants-là?

-- Je vais toujours essayer», répondit Harbert.

Le jeune garçon, agile et adroit, s’élança sur les premières
branches, dont la disposition rendait assez facile l’escalade du
kauri, et, en quelques minutes, il était arrivé à sa cime, qui
émergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les
ramures arrondies de la forêt. De ce point élevé, le regard
pouvait s’étendre sur toute la portion méridionale de l’île,
depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu’au promontoire du Reptile,
au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui
masquait un grand quart de l’horizon.

Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait précisément
observer toute cette portion encore inconnue de l’île, qui avait
pu donner ou donnait refuge aux étrangers dont on soupçonnait la
présence.

Le jeune garçon regarda avec une attention extrême. Sur la mer
d’abord, rien en vue. Pas une voile, ni à l’horizon, ni sur les
atterrages de l’île.

Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il
était possible qu’un bâtiment, surtout un bâtiment désemparé de sa
mâture, eût accosté la terre de très près, et, par conséquent, fût
invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non
plus. La forêt formait un impénétrable dôme, mesurant plusieurs
milles carrés, sans une clairière, sans une éclaircie. Il était
même impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnaître
le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.

Peut-être d’autres creeks couraient-ils vers l’ouest, mais rien ne
permettait de le constater.

Mais, du moins, si tout indice de campement échappait à Harbert,
ne pouvait-il surprendre dans l’air quelque fumée qui décelât la
présence de l’homme? L’atmosphère était pure, et la moindre vapeur
s’y fût nettement détachée sur le fond du ciel.

Pendant un instant, Harbert crut voir une légère fumée monter dans
l’ouest, mais une observation plus attentive lui démontra qu’il se
trompait. Il regarda avec un soin extrême, et sa vue était
excellente... non, décidément, il n’y avait rien.

Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs
revinrent à Granite-House. Là, Cyrus Smith écouta le récit du
jeune garçon, secoua la tête et ne dit rien. Il était bien évident
qu’on ne pourrait se prononcer sur cette question qu’après une
exploration complète de l’île.

Le surlendemain, -- 28 octobre, -- un autre incident se produisit,
dont l’explication devait encore laisser à désirer. En rôdant sur
la grève, à deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent
assez heureux pour capturer un magnifique échantillon de l’ordre
des chélonées. C’était une tortue franche du genre mydase, dont la
carapace offrait d’admirables reflets verts.

Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre les roches pour
gagner la mer.

«À moi, Nab, à moi!» cria-t-il.

Nab accourut.

«Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?

-- Rien n’est plus aisé, Nab, répondit Harbert. Nous allons
retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus
s’enfouir. Prenez votre épieu et imitez-moi.»

Le reptile, sentant le danger, s’était retiré entre sa carapace et
son plastron. On ne voyait plus ni sa tête, ni ses pattes, et il
était immobile comme un roc.

Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous le sternum de
l’animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans
peine, à le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois
pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.

«Bon! s’écria Nab, voilà qui réjouira l’ami Pencroff!» en effet,
l’ami Pencroff ne pouvait manquer d’être réjoui, car la chair de
ces tortues, qui se nourrissent de zostères, est extrêmement
savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que
sa tête petite, aplatie, mais très élargie postérieurement par de
grandes fosses temporales, cachées sous une voûte osseuse.

«Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne
pouvons pas le traîner à Granite-House!

-- Laissons-le ici, puisqu’il ne peut se retourner, répondit
Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.

-- C’est entendu.»

Toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le soin, que Nab
jugeait superflu, de caler l’animal avec de gros galets. Après
quoi, les deux chasseurs revinrent à Granite-House, en suivant la
grève que la marée, basse alors, découvrait largement.

Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne lui dit rien du
«superbe échantillon des chélonées»

Qu’il avait retourné sur le sable; mais deux heures après, Nab et
lui étaient de retour, avec le chariot, à l’endroit où ils
l’avaient laissé. Le «superbe échantillon des chélonées» n’y était
plus.

Nab et Harbert se regardèrent d’abord, puis ils regardèrent autour
d’eux. C’était pourtant bien à cette place que la tortue avait été
laissée. Le jeune garçon retrouva même les galets dont il s’était
servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se tromper.

«Ah çà! dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là?

-- Il paraît, répondit Harbert, qui n’y pouvait rien comprendre et
regardait les galets épars sur le sable.

-- Eh bien, c’est Pencroff qui ne sera pas content!

-- Et c’est M Smith qui sera peut-être bien embarrassé pour
expliquer cette disparition! pensa Harbert.

-- Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure, nous n’en
parlerons pas.

-- Au contraire, Nab, il faut en parler», répondit Harbert.

Et tous deux, reprenant le chariot, qu’ils avaient inutilement
amené, revinrent à Granite-House.

Arrivé au chantier, où l’ingénieur et le marin travaillaient
ensemble, Harbert raconta ce qui s’était passé.

«Ah! Les maladroits! s’écria le marin. Avoir laissé échapper
cinquante potages au moins!

-- Mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n’est pas notre faute si la
bête s’est enfuie, puisque je te dis que nous l’avions retournée!

-- Alors, vous ne l’aviez pas assez retournée! riposta plaisamment
l’intraitable marin.

-- Pas assez!» s’écria Harbert.

Et il raconta qu’il avait pris soin de caler la tortue avec des
galets.

«C’est donc un miracle! répliqua Pencroff.

-- Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une
fois placées sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs
pattes, surtout quand elles étaient de grande taille?

-- Cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.

-- Alors, comment a-t-il pu se faire...?

-- À quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette tortue?
demanda l’ingénieur, qui, ayant suspendu son travail,
réfléchissait à cet incident.

-- À une quinzaine de pieds, au plus, répondit Harbert.

-- Et la marée était basse, à ce moment?

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, répondit l’ingénieur, ce que la tortue ne pouvait
faire sur le sable, il se peut qu’elle l’ait fait dans l’eau. Elle
se sera retournée quand le flux l’a reprise, et elle aura
tranquillement regagné la haute mer.

-- Ah! Maladroits que nous sommes! s’écria Nab.

-- C’est précisément ce que j’avais eu l’honneur de vous dire!»
répondit Pencroff.

Cyrus Smith avait donné cette explication, qui était admissible
sans doute. Mais était-il bien convaincu de la justesse de cette
explication? On n’oserait l’affirmer.

CHAPITRE II

Le 29 octobre, le canot d’écorce était entièrement achevé.
Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la
coque était membrée au moyen de baguettes flexibles de crejimba,
avait été construite en cinq jours. Un banc à l’arrière, un second
banc au milieu, pour maintenir l’écartement, un troisième banc à
l’avant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons,
une godille pour gouverner, complétaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant à
l’opération du lancement, elle fut extrêmement simple. La légère
pirogue fut portée sur le sable, à la lisière du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.

Pencroff, qui sauta aussitôt dedans, la manoeuvra à la godille, et
put constater qu’elle était très convenable pour l’usage qu’on en
voulait faire.

«Hurrah! s’écria le marin, qui ne dédaigna pas de célébrer ainsi
son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour...

-- Du monde? demanda Gédéon Spilett.

-- Non, de l’île. Quelques cailloux pour lest, un mât sur l’avant,
et un bout de voile que M Smith nous fabriquera un jour, et on ira
loin! Eh bien! Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et vous,
Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre
nouveau bâtiment? Que diable! Il faut pourtant voir s’il peut nous
porter tous les cinq!»

En effet, c’était une expérience à faire. Pencroff, d’un coup de
godille, ramena l’embarcation près de la grève par un étroit
passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu
qu’on ferait, ce jour même, l’essai de la pirogue, en suivant le
rivage jusqu’à la première pointe où finissaient les rochers du
sud. Au moment d’embarquer, Nab s’écria:

«Mais il fait pas mal d’eau, ton bâtiment, Pencroff!

-- Ce n’est rien, Nab, répondit le marin. Il faut que le bois
s’étanche! Dans deux jours il n’y paraîtra plus, et notre pirogue
n’aura pas plus d’eau dans le ventre qu’il n’y en a dans l’estomac
d’un ivrogne. Embarquez!»

On s’embarqua donc, et Pencroff poussa au large.

Le temps était magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent
été contenues dans les rives étroites d’un lac, et la pirogue
pouvait l’affronter avec autant de sécurité que si elle eût
remonté le tranquille courant de la Mercy. Des deux avirons, Nab
prit l’un, Harbert l’autre, et Pencroff resta à l’arrière de
l’embarcation, afin de la diriger à la godille.

Le marin traversa d’abord le canal et alla raser la pointe sud de
l’îlot. Une légère brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans
le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue
sentait à peine, car elle était lourdement chargée, gonflaient
régulièrement la surface de la mer. On s’éloigna environ d’un
demi-mille de la côte, de manière à apercevoir tout le
développement du mont Franklin.

Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers l’embouchure de la
rivière. La pirogue suivit alors le rivage, qui, s’arrondissant
jusqu’à la pointe extrême, cachait toute la plaine marécageuse des
Tadornes.

Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure
de la côte, était environ à trois milles de la Mercy. Les colons
résolurent d’aller à son extrémité et de ne la dépasser que du peu
qu’il faudrait pour prendre un aperçu rapide de la côte jusqu’au
cap Griffe.

Le canot suivit donc le littoral à une distance de deux encablures
au plus, en évitant les écueils dont ces atterrages étaient semés
et que la marée montante commençait à couvrir. La muraille allait
en s’abaissant depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à la
pointe. C’était un amoncellement de granits, capricieusement
distribués, très différents de la courtine, qui formaient le
plateau de Grande-vue, et d’un aspect extrêmement sauvage.

On eût dit qu’un énorme tombereau de roches avait été vidé là.
Point de végétation sur ce saillant très aigu qui se prolongeait à
deux milles en avant de la forêt, et cette pointe figurait assez
bien le bras d’un géant qui serait sorti d’une manche de verdure.

Le canot, poussé par les deux avirons, avançait sans peine. Gédéon
Spilett, le crayon d’une main, le carnet de l’autre, dessinait la
côte à grands traits.

Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de
leur domaine, nouvelle à leurs yeux, et, à mesure que la pirogue
descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se
déplacer et fermer plus étroitement la baie de l’Union.

Quant à Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et, à la
défiance qu’exprimait son regard, il semblait toujours qu’il
observât quelque contrée étrange.

Cependant, après trois quarts d’heure de navigation, la pirogue
était arrivée presque à l’extrémité de la pointe, et Pencroff se
préparait à la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache
noire, en disant:

«Qu’est-ce que je vois donc là-bas sur la grève?»

Tous les regards se portèrent vers le point indiqué.

«En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une
épave à demi enfoncée dans le sable.

-- Ah! s’écria Pencroff, je vois ce que c’est!

-- Quoi donc? demanda Nab.

-- Des barils, des barils, qui peuvent être pleins! répondit le
marin.

-- Au rivage, Pencroff!» dit Cyrus Smith.

En quelques coups d’aviron, la pirogue atterrissait au fond d’une
petite anse, et ses passagers sautaient sur la grève.

Pencroff ne s’était pas trompé. Deux barils étaient là, à demi
enfoncés dans le sable, mais encore solidement attachés à une
large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flotté jusqu’au
moment où elle était venue s’échouer sur le rivage.

«Il y a donc eu un naufrage dans les parages de l’île? demanda
Harbert.

-- Évidemment, répondit Gédéon Spilett.

-- Mais qu’y a-t-il dans cette caisse? s’écria Pencroff avec une
impatience bien naturelle. Qu’y a-t-il dans cette caisse? Elle est
fermée, et rien pour en briser le couvercle! Eh bien, à coups de
pierre alors...»

Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des
parois de la caisse, quand l’ingénieur, l’arrêtant:

«Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modérer votre impatience
pendant une heure seulement?

-- Mais, Monsieur Cyrus, songez donc! Il y a peut-être là-dedans
tout ce qui nous manque!

-- Nous le saurons, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais croyez-
moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous être utile.
Transportons-la à Granite-House, où nous l’ouvrirons plus
facilement et sans la briser. Elle est toute préparée pour le
voyage, et, puisqu’elle a flotté jusqu’ici, elle flottera bien
encore jusqu’à l’embouchure de la rivière.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, et j’avais tort, répondit le
marin, mais on n’est pas toujours maître de soi!»

L’avis de l’ingénieur était sage. En effet, la pirogue n’aurait pu
contenir les objets probablement renfermés dans cette caisse, qui
devait être pesante, puisqu’il avait fallu la «soulager» au moyen
de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusqu’au rivage de Granite-House.

Et maintenant, d’où venait cette épave? C’était là une importante
question. Cyrus Smith et ses compagnons regardèrent attentivement
autour d’eux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre débris ne leur apparut.

La mer fut observée également. Harbert et Nab montèrent sur un roc
élevé, mais l’horizon était désert. Rien en vue, ni un bâtiment
désemparé, ni un navire à la voile.

Cependant, il y avait eu naufrage, ce n’était pas douteux. Peut-
être même cet incident se rattachait-il à l’incident du grain de
plomb? Peut-être des étrangers avaient-ils atterri sur un autre
point de l’île? Peut-être y étaient-ils encore? Mais la réflexion
que firent naturellement les colons, c’est que ces étrangers ne
pouvaient être des pirates malais, car l’épave avait évidemment
une provenance soit américaine, soit européenne.

Tous revinrent auprès de la caisse, qui mesurait cinq pieds de
long sur trois de large. Elle était en bois de chêne, très
soigneusement fermée, et recouverte d’une peau épaisse que
maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques,
hermétiquement bouchées, mais qu’on sentait vides au choc,
adhéraient à ses flancs au moyen de fortes cordes, nouées de
noeuds que Pencroff reconnut aisément pour des «noeuds marins.»
Elle paraissait être dans un parfait état de conservation, ce qui
s’expliquait par ce fait, qu’elle s’était échouée sur une grève de
sable et non sur des récifs. On pouvait même affirmer, en
l’examinant bien, que son séjour dans la mer n’avait pas été long,
et aussi que son arrivée sur ce rivage était récente. L’eau ne
semblait point avoir pénétré au dedans, et les objets qu’elle
contenait devaient être intacts.

Il était évident que cette caisse avait été jetée par-dessus le
bord d’un navire désemparé, courant vers l’île, et que, dans
l’espérance qu’elle arriverait à la côte, où ils la retrouveraient
plus tard, des passagers avaient pris la précaution de l’alléger
au moyen d’un appareil flottant.

«Nous allons remorquer cette épave jusqu’à Granite-House, dit
l’ingénieur, et nous en ferons l’inventaire; puis, si nous
découvrons sur l’île quelques survivants de ce naufrage présumé,
nous la remettrons à ceux auxquels elle appartient. Si nous ne
retrouvons personne...

-- Nous la garderons pour nous! s’écria Pencroff. Mais, pour dieu,
qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là dedans!»

La marée commençait déjà à atteindre l’épave, qui devait
évidemment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui
attachaient les barils fut en partie déroulée et servit d’amarre
pour lier l’appareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab
creusèrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
déplacement de la caisse, et bientôt l’embarcation, remorquant la
caisse, commença à doubler la pointe, à laquelle fut donné le nom
de pointe de l’épave (flotson-point). La remorque était lourde, et
les barils suffisaient à peine à soutenir la caisse hors de l’eau.
Aussi le marin craignait-il à chaque instant qu’elle ne se
détachât et ne coulât par le fond. Mais, heureusement, ses
craintes ne se réalisèrent pas, et une heure et demie après son
départ-il avait fallut tout ce temps pour franchir cette distance
de trois milles-la pirogue accostait le rivage devant Granite-
House.

Canot et épave furent alors halés sur le sable, et, comme la mer
se retirait déjà, ils ne tardèrent pas à demeurer à sec. Nab avait
été prendre des outils pour forcer la caisse, de manière à ne la
détériorer que le moins possible, et on procéda à son inventaire.

Pencroff ne chercha point à cacher qu’il était extrêmement ému.

Le marin commença par détacher les deux barils, qui, étant en fort
bon état, pourraient être utilisés, cela va sans dire. Puis, les
serrures furent forcées au moyen d’une pince, et le couvercle se
rabattit aussitôt. Une seconde enveloppe en zinc doublait
l’intérieur de la caisse, qui avait été évidemment disposée pour
que les objets qu’elle renfermait fussent, en toutes
circonstances, à l’abri de l’humidité.

«Ah! s’écria Nab, est-ce que ce seraient des conserves qu’il y a
là dedans!

-- J’espère bien que non, répondit le reporter.

-- Si seulement il y avait... dit le marin à mi-voix.

-- Quoi donc? Lui demanda Nab, qui l’entendit.

-- Rien!»

La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue
sur les côtés de la caisse, et, peu à peu, divers objets de nature
très différente furent extraits et déposés sur le sable. À chaque
nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert
battait des mains, et Nab dansait... comme un nègre. Il y avait là
des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des
ustensiles de cuisine que Nab eût couverts de baisers!

Du reste, les colons eurent lieu d’être extrêmement satisfaits,
car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments,
des vêtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte,
telle qu’elle fut portée sur le carnet de Gédéon Spilett:

Outils: 3 couteaux à plusieurs lames.
2 haches de bûcheron.
2 haches de charpentier.
Outils: 3 rabots.
2 herminettes.
1 besaiguë.
6 ciseaux à froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarières.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.
Outils: 2 boîtes d’aiguilles.
Armes: 2 fusils à pierre.
2 fusils à capsule.
2 carabines à inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres d’abordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.
12 boîtes d’amorces fulminantes.
Instruments: 1 sextant 1 jumelle.
Instruments: 1 longue-vue.
1 boîte de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomètre de fahrenheit 1 baromètre anéroïde.
1 boîte renfermant tout un appareil photographique, objectif,
plaques, produits chimiques, etc.
Vêtements: 2 douzaines de chemises d’un tissu particulier qui
ressemblait à de la laine, mais dont l’origine était évidemment
végétale.
3 douzaines de bas de même tissu.
Ustensiles: 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre étamé.
3 plats de fer.
10 couverts d’aluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
Livres: 1 bible contenant l’ancien et le nouveau testament.
1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynésiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres à pages blanches.

«Il faut avouer, dit le reporter, après que l’inventaire eut été
achevé, que le propriétaire de cette caisse était un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien n’y manque! On dirait vraiment qu’il s’attendait à faire
naufrage et qu’il s’y était préparé d’avance!

-- Rien n’y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d’un air pensif.

-- Et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui portait cette
caisse et son propriétaire n’était pas un pirate malais!

-- À moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n’eût été fait
prisonnier par des pirates...

-- Ce n’est pas admissible, répondit le reporter. Il est plus
probable qu’un bâtiment américain ou européen a été entraîné dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
nécessaire, ont préparé ainsi cette caisse et l’ont jetée à la
mer.

-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible qu’au moment, ou en prévision d’un
naufrage, on ait réuni dans cette caisse divers objets de première
utilité, pour les retrouver en quelque point de la côte...

-- Même la boîte à photographie! fit observer le marin d’un air
assez incrédule.

-- Quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je n’en comprends
pas bien l’utilité, et mieux eût valu pour nous, comme pour tous
autres naufragés, un assortiment de vêtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!

-- Mais n’y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnaître la provenance?» demanda Gédéon Spilett.

C’était à voir. Chaque objet fut donc attentivement examiné,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement à ce qui se fait
d’habitude, ne portaient la marque du fabricant; ils étaient,
d’ailleurs, en parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même
particularité pour les outils et les ustensiles; tout était neuf,
ce qui prouvait, en somme, que l’on n’avait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait été médité et leur classement
fait avec soin. C’était aussi ce qu’indiquait cette seconde
enveloppe de métal qui les avait préservés de toute humidité et
qui n’aurait pu être soudée dans un moment de hâte.

Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynésiens, tous deux étaient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom d’éditeur, ni aucune date de publication. De même pour
la bible, imprimée en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir été souvent
feuilleté.

Quant à l’atlas, c’était un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphères dressés suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature était en
français, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom d’éditeur.

Il n’y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pût en
indiquer la provenance, et rien, par conséquent, de nature à faire
soupçonner la nationalité du navire qui avait dû récemment passer
sur ces parages. Mais d’où que vînt cette caisse, elle faisait
riches les colons de l’île Lincoln.

Jusqu’alors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce à leur intelligence, ils
s’étaient tirés d’affaire.

Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu les
récompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
l’industrie humaine? Leurs remerciements s’élevèrent donc
unanimement vers le ciel.

Toutefois, l’un d’eux n’était pas absolument satisfait.

C’était Pencroff. Il paraît que la caisse ne renfermait pas une
chose à laquelle il semblait tenir énormément, et, à mesure que
les objets en étaient retirés, ses hurrahs diminuaient
d’intensité, et, l’inventaire fini, on l’entendit murmurer ces
paroles:

«Tout cela, c’est bel et bon, mais vous verrez qu’il n’y aura rien
pour moi dans cette boîte!»

Ce qui amena Nab à lui dire:

«Ah çà! Ami Pencroff, qu’attendais-tu donc?

-- Une demi-livre de tabac! répondit sérieusement Pencroff, et
rien n’aurait manqué à mon bonheur!»

On ne put s’empêcher de rire à l’observation du marin.

Mais il résultait de cette découverte de l’épave que, maintenant
et plus que jamais, il était nécessaire de faire une exploration
sérieuse de l’île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manière à atteindre la côte occidentale.

Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point de cette côte,
il était à craindre qu’ils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.

Pendant cette journée, les divers objets furent transportés à
Granite-House et disposés méthodiquement dans la grande salle.

Ce jour-là -- 29 octobre -- était précisément un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda à l’ingénieur s’il ne
voudrait pas leur lire quelque passage de l’évangile.

«Volontiers», répondit Cyrus Smith.

Il prit le livre sacré, et allait l’ouvrir, quand Pencroff,
l’arrêtant, lui dit:

«Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons s’il s’applique à notre situation.»

Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se rendant à son
désir, il ouvrit l’évangile précisément à un endroit où un signet
en séparait les pages.

Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix rouge, qui,
faite au crayon, était placée devant le verset 8 du chapitre VII
de l’évangile de saint Mathieu.

Et il lut ce verset, ainsi conçu: Quiconque demande reçoit, et qui
cherche trouve.

CHAPITRE III

Le lendemain, -- 30 octobre, -- tout était prêt pour l’exploration
projetée, que les derniers événements rendaient si urgente. En
effet, les choses avaient tourné ainsi, que les colons de l’île
Lincoln pouvaient s’imaginer n’en être plus à demander des
secours, mais bien à pouvoir en porter.

Il fut donc convenu que l’on remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu’à un
point avancé dans l’ouest de l’île.

Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l’on
emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être
de ramener à Granite-House. S’il y avait eu un naufrage sur la
côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot
eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en
rendait l’emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer
le regret que la caisse n’eût pas contenu, en même temps que «sa
demi-livre de tabac», une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie!

Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur
fermentée, c’est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à
l’exploration. D’ailleurs, on comptait, au besoin, se
réapprovisionner en route, et Nab n’eut garde d’oublier le petit
fourneau portatif. En fait d’outils, les colons prirent les deux
haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans
l’épaisse forêt, et, en fait d’instruments, la lunette et la
boussole de poche.

Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans
cette île que n’eussent été des fusils à système, les premiers
n’employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, qu’un fréquent usage eût
promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais l’ingénieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à
feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient s’aventurer dans cette vaste
forêt avec quelque chance de se tirer d’affaire.

Inutile d’ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés,
étaient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur eût
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité.

À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous
s’embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l’embouchure
de la Mercy.

La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine
trois jours après, et la pirogue, qu’il suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans qu’il fût nécessaire d’accroître sa vitesse avec l’aide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au
coude que formait la Mercy, et précisément à l’angle où, sept mois
auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois.

Après cet angle assez aigu, la rivière, en s’arrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous
l’ombrage de grands conifères à verdure permanente.

L’aspect des rives de la Mercy était magnifique.

Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu’admirer sans réserve
ces beaux effets qu’obtient si facilement la nature avec de l’eau
et des arbres.

À mesure qu’ils s’avançaient, les essences forestières se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s’étageaient de
magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes,
si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se
conserver longtemps dans l’eau. Puis, c’étaient de nombreux
groupes appartenant à la même famille, entre autres des
micocouliers, dont l’amande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux
flexibles, macérés dans l’eau, fournissent d’excellents cordages,
et deux ou trois troncs d’ébénacées, qui présentaient une belle
couleur noire coupée de capricieuses veines. De temps en temps, à
certains endroits, où l’atterrissage était facile, le canot
s’arrêtait.

Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et
précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante qu’il ne fallait point
dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il
découvrit une sorte d’épinards sauvages de la famille des
chénopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant
au genre chou, qu’il serait certainement possible de «civiliser»
par la transplantation; c’étaient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues,
hautes d’un mètre, qui produisaient des graines presque brunes.

«Sais-tu ce que c’est que cette plante-là? demanda Harbert au
marin.

-- Du tabac! s’écria Pencroff, qui, évidemment, n’avait jamais vu
sa plante de prédilection que dans le fourneau de sa pipe.

-- Non! Pencroff! répondit Harbert, ce n’est pas du tabac, c’est
de la moutarde.

-- Va pour la moutarde! répondit le marin, mais si, par hasard, un
plant de tabac se présentait, mon garçon, veuillez ne point le
dédaigner.

-- Nous en trouverons un jour! dit Gédéon Spilett.

-- Vrai! s’écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je ne sais
vraiment plus ce qui manquera à notre île!»

Ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec soin, furent
transportées dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith,
toujours absorbé dans ses réflexions.

Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi plusieurs
fois, tantôt sur la rive droite de la Mercy, tantôt sur sa rive
gauche. Celle-ci était moins abrupte, mais celle-là plus boisée.
L’ingénieur put reconnaître, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivière depuis le premier coude était
sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une
longueur de trois milles environ. Mais il était supposable que
cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait
au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient
l’alimenter de leurs eaux.

Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett parvint à s’emparer
de deux couples de gallinacés vivants. C’étaient des volatiles à
becs longs et grêles, à cous allongés, courts d’ailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de
«tinamous», et il fut résolu qu’on en ferait les premiers hôtes de
la future basse-cour.

Mais jusqu’alors les fusils n’avaient point parlé, et la première
détonation qui retentit dans cette forêt du Far-West fut provoquée
par l’apparition d’un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement à
un martin-pêcheur.

«Je le reconnais!» s’écria Pencroff, et on peut dire que son coup
partit malgré lui.

«Que reconnaissez-vous? demanda le reporter.

-- Le volatile qui nous a échappé à notre première excursion et
dont nous avons donné le nom à cette partie de la forêt.

-- Un jacamar!» s’écria Harbert.

C’était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez
rude est revêtu d’un éclat métallique. Quelques grains de plomb
l’avaient jeté à terre, et Top le rapporta au canot, en même temps
qu’une douzaine de «touracos-loris», sortes de grimpeurs de la
grosseur d’un pigeon, tout peinturlurés de vert, avec une partie
des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonnée d’un
liseré blanc. Au jeune garçon revint l’honneur de ce beau coup de
fusil, et il s’en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on
eût difficilement persuadé à Pencroff qu’il n’avait point tué le
roi des volatiles comestibles.

Il était dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second
coude de la Mercy, environ à cinq milles de son embouchure. On fit
halte en cet endroit pour déjeuner, et cette halte, à l’abri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.

La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix pieds de large,
et son lit cinq à six pieds de profondeur. L’ingénieur avait
observé que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais
ce n’étaient que de simples rios innavigables. Quant à la forêt,
aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts
du Far-West, elle s’étendait à perte de vue. Nulle part, ni sous
les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne
se décelait la présence de l’homme. Les explorateurs ne purent
trouver une trace suspecte, et il était évident que jamais la
hache du bûcheron n’avait entaillé ces arbres, que jamais le
couteau du pionnier n’avait tranché ces lianes tendues d’un tronc
à l’autre, au milieu des broussailles touffues et des longues
herbes. Si quelques naufragés avaient atterri sur l’île, ils n’en
avaient point encore quitté le littoral, et ce n’était pas sous
cet épais couvert qu’il fallait chercher les survivants du
naufrage présumé.

L’ingénieur manifestait donc une certaine hâte d’atteindre la côte
occidentale de l’île Lincoln, distante, suivant son estime, de
cinq milles au moins.

La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle,
la Mercy parût courir, non vers le littoral, mais plutôt vers le
mont Franklin, il fut décidé que l’on se servirait de la pirogue,
tant qu’elle trouverait assez d’eau sous sa quille pour flotter.
C’était à la fois bien des fatigues épargnées, c’était aussi du
temps gagné, car il aurait fallu se frayer un chemin à la hache à
travers les épais fourrés.

Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la marée
baissât, -- et en effet elle devait baisser à cette heure, -- soit
qu’elle ne se fît plus sentir à cette distance de l’embouchure de
la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se
placèrent sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage de
la rivière fut continué.

Il semblait alors que la forêt tendait à s’éclaircir du côté du
Far-West. Les arbres y étaient moins pressés et se montraient
souvent isolés. Mais, précisément parce qu’ils étaient plus
espacés, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour d’eux, et ils étaient magnifiques. Quels
splendides échantillons de la flore de cette latitude! Certes,
leur présence eût suffi à un botaniste pour qu’il nommât sans
hésitation le parallèle que traversait l’île Lincoln!

«Des eucalyptus!» s’était écrié Harbert.

C’étaient, en effet, ces superbes végétaux, les derniers géants de
la zone extra-tropicale, les congénères de ces eucalyptus de
l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, toutes deux situées sur la
même latitude que l’île Lincoln. Quelques-uns s’élevaient à une
hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de
tour à sa base, et leur écorce, sillonnée par les réseaux d’une
résine parfumée, comptait jusqu’à cinq pouces d’épaisseur. Rien de
plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces énormes
échantillons de la famille des myrtacées, dont le feuillage se
présentait de profil à la lumière et laissait arriver jusqu’au sol
les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe fraîche
tapissait le sol, et du milieu des touffes s’échappaient des
volées de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets
lumineux comme des escarboucles ailées.

«Voilà des arbres! s’écria Nab, mais sont-ils bons à quelque
chose?

-- Peuh! répondit Pencroff. Il en doit être des végétaux-géants
comme des géants humains. Cela ne sert guère qu’à se montrer dans
les foires!

-- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, répondit Gédéon
Spilett, et que le bois d’eucalyptus commence à être employé très
avantageusement dans l’ébénisterie.

-- Et j’ajouterai, dit le jeune garçon, que ces eucalyptus
appartiennent à une famille qui comprend bien des membres utiles:
le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les
clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l’
«eugenia cauliflora», dont les fruits servent à la fabrication
d’un vin passable; le myrte «ugni», qui contient une excellente
liqueur alcoolique; le myrte «caryophyllus», dont l’écorce forme
une cannelle estimée; l’ «eugenia pimenta», d’où vient le piment
de la Jamaïque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer
le poivre; l’ «eucalyptus robusta», qui produit une sorte de manne
excellente; l’ «eucalyptus gunei», dont la sève se transforme en
bière par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le
nom «d’arbres de vie» ou «bois de fer», qui appartiennent à cette
famille des myrtacées, dont on compte quarante-six genres et
treize cents espèces!»

On laissait aller le jeune garçon, qui débitait avec beaucoup
d’entrain sa petite leçon de botanique.

Cyrus Smith l’écoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment
de fierté impossible à rendre.

«Bien, Harbert, répondit Pencroff, mais j’oserais jurer que tous
ces échantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des
géants comme ceux-ci!

-- En effet, Pencroff.

-- Cela vient donc à l’appui de ce que j’ai dit, répliqua le
marin, à savoir: que les géants ne sont bons à rien!

-- C’est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l’ingénieur, et
précisément ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont
bons à quelque chose.

-- Et à quoi donc?

-- À assainir le pays qu’ils habitent. -- savez-vous comment on
les appelle dans l’Australie et la Nouvelle-Zélande?

-- Non, Monsieur Cyrus.

-- On les appelle les «arbres à fièvre.»

-- Parce qu’ils la donnent?

-- Non, parce qu’ils l’empêchent!

-- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.

-- Notez donc, mon cher Spilett, car il paraît prouvé que la
présence des eucalyptus suffit à neutraliser les miasmes
paludéens. On a essayé de ce préservatif naturel dans certaines
contrées du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, dont le sol
était absolument malsain, et qui ont vu l’état sanitaire de leurs
habitants s’améliorer peu à peu. Plus de fièvres intermittentes
dans les régions que recouvrent les forêts de ces myrtacées. Ce
fait est maintenant hors de doute, et c’est une heureuse
circonstance pour nous autres, colons de l’île Lincoln.

-- Ah! Quelle île! Quelle île bénie! s’écria Pencroff! Je vous le
dis, il ne lui manque rien... Si ce n’est...

-- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, répondit l’ingénieur;
mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la
rivière pourra porter notre pirogue!»

L’exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au
milieu d’une contrée couverte d’eucalyptus, qui dominaient tous
les bois de cette portion de l’île. L’espace qu’ils couvraient
s’étendait hors des limites du regard de chaque côté de la Mercy,
dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes
berges verdoyantes. Ce lit était souvent obstrué de hautes herbes
et même de roches aiguës qui rendaient la navigation assez
pénible. L’action des rames en fut gênée, et Pencroff dut pousser
avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu à peu,
et que le moment n’était pas éloigné où le canot, faute d’eau,
serait obligé de s’arrêter. Déjà le soleil déclinait à l’horizon
et projetait sur le sol les ombres démesurées des arbres. Cyrus
Smith, voyant qu’il ne pourrait atteindre dans cette journée la
côte occidentale de l’île, résolut de camper à l’endroit même où,
faute d’eau, la navigation serait forcément arrêtée. Il estimait
qu’il devait être encore à cinq ou six milles de la côte, et cette
distance était trop grande pour qu’il tentât de la franchir
pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.

L’embarcation fut donc poussée sans relâche à travers la forêt,
qui peu à peu se refaisait plus épaisse et semblait plus habitée
aussi, car, si les yeux du marin ne le trompèrent pas, il crut
apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis.
Quelquefois même, deux ou trois de ces animaux s’arrêtèrent à
quelque distance du canot et regardèrent les colons sans
manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la
première fois, ils n’avaient pas encore appris à les redouter. Il
eût été facile d’abattre ces quadrumanes à coups de fusil, mais
Cyrus Smith s’opposa à ce massacre inutile qui tentait un peu
l’enragé Pencroff. D’ailleurs, c’était prudent, car ces singes,
vigoureux, doués d’une extrême agilité, pouvaient être
redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une
agression parfaitement inopportune.

Il est vrai que le marin considérait le singe au point de vue
purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont
uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque
les provisions abondaient, il était inutile de dépenser les
munitions en pure perte.

Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint très
difficile, car son cours était obstrué de plantes aquatiques et de
roches. Les berges s’élevaient de plus en plus, et déjà le lit de
la rivière se creusait entre les premiers contreforts du mont
Franklin. Ses sources ne pouvaient donc être éloignées,
puisqu’elles s’alimentaient de toutes les eaux des pentes
méridionales de la montagne.

«Avant un quart d’heure, dit le marin, nous serons forcés de nous
arrêter, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, nous nous arrêterons, Pencroff, et nous organiserons
un campement pour la nuit.

-- À quelle distance pouvons-nous être de Granite-House? demanda
Harbert.

-- À sept milles à peu près, répondit l’ingénieur, mais en tenant
compte, toutefois, des détours de la rivière, qui nous ont portés
dans le nord-ouest.

-- Continuons-nous à aller en avant? demanda le reporter.

-- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, répondit
Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le
canot, nous franchirons en deux heures, j’espère, la distance qui
nous sépare de la côte, et nous aurons la journée presque tout
entière pour explorer le littoral.

-- En avant!» répondit Pencroff.

Mais bientôt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivière,
dont la largeur alors ne dépassait pas vingt pieds. Un épais
berceau de verdure s’arrondissait au-dessus de son lit et
l’enveloppait d’une demi-obscurité. On entendait aussi le bruit
assez accentué d’une chute d’eau, qui indiquait, à quelques cents
pas en amont, la présence d’un barrage naturel.

Et, en effet, à un dernier détour de la rivière, une cascade
apparut à travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et,
quelques instants après, il était amarré à un tronc, près de la
rive droite.

Il était cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se
glissaient sous l’épaisse ramure et frappaient obliquement la
petite chute, dont l’humide poussière resplendissait des couleurs
du prisme. Au delà, le lit de la Mercy disparaissait sous les
taillis, où il s’alimentait à quelque source cachée. Les divers
rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une
véritable rivière, mais alors ce n’était plus qu’un ruisseau
limpide et sans profondeur.

On campa en cet endroit même, qui était charmant. Les colons
débarquèrent, et un feu fut allumé sous un bouquet de larges
micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses
compagnons eussent, au besoin, trouvé un refuge pour la nuit.

Le souper fut bientôt dévoré, car on avait faim, et il ne fut plus
question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature
suspecte s’étant fait entendre avec la tombée du jour, le foyer
fut alimenté pour la nuit, de manière à protéger les dormeurs de
ses flammes pétillantes. Nab et Pencroff veillèrent même à tour de
rôle et n’épargnèrent pas le combustible. Peut-être ne se
trompèrent-ils pas, lorsqu’ils crurent voir quelques ombres
d’animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit
entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le
lendemain, 31 octobre, à cinq heures du matin, tous étaient sur
pied, prêts à partir.

CHAPITRE IV

Ce fut à six heures du matin que les colons, après un premier
déjeuner, se remirent en route, avec l’intention de gagner par le
plus court la côte occidentale de l’île. En combien de temps
pourraient-ils l’atteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures,
mais cela dépendait évidemment de la nature des obstacles qui se
présenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serrée de
bois, comme eût été un immense taillis composé d’essences
extrêmement variées. Il était donc probable qu’il faudrait se
frayer une voie à travers les herbes, les broussailles, les
lianes, et marcher la hache à la main, -- et le fusil aussi, sans
doute, si on s’en rapportait aux cris de fauves entendus dans la
nuit.

La position exacte du campement avait pu être déterminée par la
situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans
le nord à une distance de moins de trois milles, il ne s’agissait
que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour
atteindre la côte occidentale.

On partit, après avoir soigneusement assuré l’amarrage de la
pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient
suffire à nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins.

Il n’était plus question de chasser, et l’ingénieur recommanda
même à ses compagnons d’éviter toute détonation intempestive, afin
de ne point signaler leur présence aux environs du littoral.

Les premiers coups de hache furent donnés dans les broussailles,
au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la
cascade, et, sa boussole à la main, Cyrus Smith indiqua la route à
suivre.

La forêt se composait alors d’arbres dont la plupart avaient été
déjà reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue.
C’étaient des déodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers,
des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cèdres et
autres essences, généralement de taille médiocre, car leur nombre
avait nui à leur développement. Les colons ne purent donc avancer
que lentement sur cette route qu’ils se frayaient en marchant, et
qui, dans la pensée de l’ingénieur, devrait être reliée plus tard
à celle du Creek-Rouge. Depuis leur départ, les colons
descendaient les basses rampes qui constituaient le système
orographique de l’île, et sur un terrain très sec, mais dont la
luxuriante végétation laissait pressentir soit la présence d’un
réseau hydrographique à l’intérieur du sol, soit le cours prochain
de quelque ruisseau.

Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion
au cratère, d’avoir reconnu d’autre cours d’eau que ceux du Creek-
Rouge et de la Mercy.

Pendant les premières heures de l’excursion, on revit des bandes
de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue
de ces hommes, dont l’aspect était nouveau pour eux. Gédéon
Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes
quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme
des frères dégénérés! Et franchement, de simples piétons, à chaque
pas gênés par les broussailles, empêchés par les lianes, barrés
par les troncs d’arbres, ne brillaient pas auprès de ces souples
animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien
n’arrêtait dans leur marche. Ces singes étaient nombreux, mais,
très heureusement, ils ne manifestèrent aucune disposition
hostile.

On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et
autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff eût
volontiers adressé quelques charges de plomb.

«Mais, disait-il, la chasse n’est pas ouverte. Gambadez donc, mes
amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au
retour!»

À neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement
dans le sud-ouest, se trouva tout à coup barrée par un cours d’eau
inconnu, large de trente à quarante pieds, et dont le courant vif,
provoqué par la pente de son lit et brisé par des roches
nombreuses, se précipitait avec de rudes grondements.

Ce creek était profond et clair, mais il eût été absolument
innavigable.

«Nous voilà coupés! s’écria Nab.

-- Non, répondit Harbert, ce n’est qu’un ruisseau, et nous saurons
bien le passer à la nage.

-- À quoi bon, répondit Cyrus Smith. Il est évident que ce creek
court à la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et
je serai bien étonné s’il ne nous mène pas très promptement à la
côte. En route!

-- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis?
Ne laissons pas notre géographie incomplète.

-- Juste! dit Pencroff.

-- Nomme-le, mon enfant, dit l’ingénieur en s’adressant au jeune
garçon.

-- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l’ayons reconnu jusqu’à
son embouchure? fit observer Harbert.

-- Soit, répondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrêter.

-- Un instant encore! dit Pencroff.

-- Qu’y a-t-il? demanda le reporter.

-- Si la chasse est défendue, la pêche est permise, je suppose,
dit le marin.

-- Nous n’avons pas de temps à perdre, répondit l’ingénieur.

-- Oh! cinq minutes! répliqua Pencroff. Je ne vous demande que
cinq minutes dans l’intérêt de notre déjeuner!»

Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les
eaux vives et fit bientôt sauter quelques douzaines de belles
écrevisses qui fourmillaient entre les roches.

«Voilà qui sera bon! s’écria Nab, en venant en aide au marin.

-- Quand je vous dis qu’excepté du tabac, il y a de tout dans
cette île!» murmura Pencroff avec un soupir.

Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pêche miraculeuse,
car les écrevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacés,
dont le test présentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient
un rostre armé d’une petite dent, on remplit un sac, et la route
fut reprise. Depuis qu’ils suivaient la berge de ce nouveau cours
d’eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement.
D’ailleurs, les rives étaient vierges de toute empreinte humaine.
De temps en temps, on relevait quelques traces laissées par des
animaux de grande taille, qui venaient habituellement se
désaltérer à ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n’était pas
encore dans cette partie du Far-West que le pécari avait reçu le
grain de plomb qui coûtait une mâchelière à Pencroff.

Cependant, en considérant ce rapide courant qui fuyait vers la
mer, Cyrus Smith fut amené à supposer que ses compagnons et lui
étaient beaucoup plus loin de la côte occidentale qu’ils ne le
croyaient. Et, en effet, à cette heure, la marée montait sur le
littoral et aurait dû rebrousser le cours du creek, si son
embouchure n’eût été qu’à quelques milles seulement.

Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l’eau suivait la
pente naturelle du lit. L’ingénieur dut donc être très étonné, et
il consulta fréquemment sa boussole, afin de s’assurer que quelque
crochet de la rivière ne le ramenait pas à l’intérieur du Far-
West.

Cependant, le creek s’élargissait peu à peu, et ses eaux
devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite
étaient aussi pressés que ceux de sa rive gauche, et il était
impossible à la vue de s’étendre au delà; mais ces masses boisées
étaient certainement désertes, car Top n’aboyait pas, et
l’intelligent animal n’eût pas manqué de signaler la présence de
tout étranger dans le voisinage du cours d’eau.

À dix heures et demie, à la grande surprise de Cyrus Smith,
Harbert, qui s’était porté un peu en avant, s’arrêtait soudain et
s’écriait: «La mer!»

Et quelques instants après, les colons, arrêtés sur la lisière de
la forêt, voyaient le rivage occidental de l’île se développer
sous leurs yeux.

Mais quel contraste entre cette côte et la côte est, sur laquelle
le hasard les avait d’abord jetés! Plus de muraille de granit,
aucun écueil au large, pas même une grève de sable. La forêt
formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames,
se penchaient sur les eaux. Ce n’était point un littoral, tel que
le fait habituellement la nature, soit en étendant de vastes tapis
de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisière
faite des plus beaux arbres du monde. La berge était surélevée de
manière à dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce
sol luxuriant, supporté par une base de granit, les splendides
essences forestières semblaient être aussi solidement implantées
que celles qui se massaient à l’intérieur de l’île.

Les colons se trouvaient alors à l’échancrure d’une petite crique
sans importance, qui n’eût même pas pu contenir deux ou trois
barques de pêche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais,
disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter à la mer par
une embouchure à pente douce, tombaient d’une hauteur de plus de
quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi, à l’heure où le
flot montait, il ne s’était point fait sentir en amont du creek.
En effet, les marées du Pacifique, même à leur maximum
d’élévation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivière,
dont le lit formait un bief supérieur, et des millions d’années,
sans doute, s’écouleraient encore avant que les eaux eussent rongé
ce radier de granit et creusé une embouchure praticable. Aussi,
d’un commun accord, donna-t-on à ce cours d’eau le nom de «rivière
de la chute» (falls-river). Au delà, vers le nord, la lisière,
formée par la forêt, se prolongeait sur un espace de deux milles
environ; puis les arbres se raréfiaient, et, au delà, des hauteurs
très pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite,
qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du
littoral comprise entre la rivière de la chute et le promontoire
du Reptile, ce n’était que masses boisées, arbres magnifiques, les
uns droits, les autres penchés, dont la longue ondulation de la
mer venait baigner les racines. Or, c’était vers ce côté, c’est-à-
dire sur toute la presqu’île Serpentine, que l’exploration devait
être continuée, car cette partie du littoral offrait des refuges
que l’autre, aride et sauvage, eût évidemment refusés à des
naufragés, quels qu’ils fussent.

Le temps était beau et clair, et du haut d’une falaise, sur
laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard
pouvait s’étendre au loin.

L’horizon était parfaitement net, et il n’y avait pas une voile au
large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait
atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l’ingénieur
ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu’il aurait exploré
la côte jusqu’à l’extrémité même de la presqu’île Serpentine.

Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie,
Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit
l’arête d’une falaise, soit une grève de sable, les colons durent
suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral.

La distance qui séparait l’embouchure de la rivière de la chute du
promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre
heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons
auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double
de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les
broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans
cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement
leur route.

Du reste, il n’y avait rien qui témoignât d’un naufrage récent sur
ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon
Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu’il ne
fallait pas conclure, de ce qu’on n’en trouvait plus aucune trace,
qu’un navire n’eût pas été jeté à la côte sur cette partie de
l’île Lincoln.

Le raisonnement du reporter était juste, et, d’ailleurs,
l’incident du grain de plomb prouvait d’une façon irrécusable que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans
l’île.

Il était déjà cinq heures, et l’extrémité de la presqu’île
Serpentine se trouvait encore à deux milles de l’endroit alors
occupé par les colons. Il était évident qu’après avoir atteint le
promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n’auraient
plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement
qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là,
nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les
provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de
poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n’était qu’un
littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient,
jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets,
kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n’eût
un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d’ailes!

Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue,
arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement
découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la
presqu’île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait
l’aspect accoutumé d’une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses
grèves. Il était donc possible qu’un navire désemparé se fût mis
au plein sur cette portion de l’île, mais la nuit venait, et il
fallut remettre l’exploration au lendemain.

Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit
propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la
forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux,
le jeune garçon reconnut d’épais bouquets de bambous.

«Bon! dit-il, voilà une précieuse découverte.

-- Précieuse? répondit Pencroff.

-- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que
l’écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des
paniers ou des corbeilles; que cette écorce, réduite en pâte et
macérée, sert à la fabrication du papier de Chine; que les tiges
fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de
pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment
d’excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui
ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n’ajouterai même pas
qu’en sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le
fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on
obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage
chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...

-- Mais?...

-- Mais je t’apprendrai, si tu l’ignores, que, dans l’Inde, on
mange ces bambous en guise d’asperges.

-- Des asperges de trente pieds! s’écria le marin. Et elles sont
bonnes?

-- Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des
tiges de trente pieds que l’on mange, mais bien de jeunes pousses
de bambous.

-- Parfait, mon garçon, parfait! répondit Pencroff.

-- J’ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite
dans du vinaigre, forme un condiment très apprécié.

-- De mieux en mieux, Harbert.

-- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une
liqueur sucrée, dont on peut faire une très agréable boisson.

-- Est-ce tout? demanda le marin.

-- C’est tout!

-- Et ça ne se fume pas, par hasard?

-- Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!»

Harbert et le marin n’eurent pas à chercher longtemps un
emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage -
- très divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer
sous l’influence des vents du sud-ouest -- présentaient des
cavités qui devaient leur permettre de dormir à l’abri des
intempéries de l’air. Mais, au moment où ils se disposaient à
pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements
les arrêtèrent.

«En arrière! s’écria Pencroff. Nous n’avons que du petit plomb
dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s’en
soucieraient comme d’un grain de sel!»

Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l’entraîna à l’abri
des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à
l’entrée de la caverne.

C’était un jaguar, d’une taille au moins égale à celle de ses
congénères d’Asie, c’est-à-dire qu’il mesurait plus de cinq pieds
de l’extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage
fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires
régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son
ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien
autrement redoutable que le couguar, qui n’est que le rival du
loup!

Le jaguar s’avança et regarda autour de lui, le poil hérissé,
l’oeil en feu, comme s’il n’eût pas senti l’homme pour la première
fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et
Harbert, s’imaginant qu’il n’avait pas aperçu le jaguar, allait
s’élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la
main et continua de marcher. Il n’en était pas à son premier
tigre, et, s’avançant jusqu’à dix pas de l’animal, il demeura
immobile, la carabine à l’épaule, sans qu’un de ses muscles
tressaillît.

Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au
moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux
yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus
Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants
à contempler l’animal, étendu sur le sol, dont la magnifique
dépouille ferait l’ornement de la grande salle de Granite-House.

«Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie!
s’écria Harbert dans un accès d’enthousiasme bien naturel.

-- Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait
autant.

-- Moi! un pareil sang-froid! ...

-- Figure-toi, Harbert, qu’un jaguar est un lièvre, et tu le
tireras le plus tranquillement du monde.

-- Voilà! répondit Pencroff. Ce n’est pas plus malin que cela!

-- Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté
son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne
l’occuperions pas pendant la nuit?

-- Mais d’autres peuvent revenir! dit Pencroff.

-- Il suffira d’allumer un feu à l’entrée de la caverne, dit le
reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil.

-- À la maison des jaguars, alors!» répondit le marin en tirant
après lui le cadavre de l’animal.

Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis
que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le
seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait
abondamment.

Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en
couper une certaine quantité, qu’il mêla au combustible du foyer.

Cela fait, on s’installa dans la grotte, dont le sable était
jonché d’ossements; les armes furent chargées à tout hasard, pour
le cas d’une agression subite; on soupa, et puis, le moment de
prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé
À l’entrée de la caverne. Aussitôt, une véritable pétarade
d’éclater dans l’air! C’étaient les bambous, atteints par la
flamme, qui détonaient comme des pièces d’artifice!

Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus
audacieux!

Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n’était pas
l’ingénieur qui l’avait inventé, car, suivant Marco Polo, les
tartares, depuis bien des siècles, l’emploient avec succès pour
éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l’Asie
centrale.

CHAPITRE V

Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d’innocentes
marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée
à leur disposition. Au soleil levant, tous étaient sur le rivage,
à l’extrémité même du promontoire, et leurs regards se portaient
encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de
sa circonférence. Une dernière fois, l’ingénieur put constater
qu’aucune voile, aucune carcasse de navire n’apparaissaient sur la
mer, et la longue-vue n’y put découvrir aucun point suspect.

Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie
rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur
de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres
dissimulait le reste de la côte, et même, de l’extrémité de la
presqu’île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe,
caché par de hautes roches.

Restait donc le rivage méridional de l’île à explorer. Or,
tenterait-on d’entreprendre immédiatement cette exploration et lui
consacrerait-on cette journée du 2 novembre?

Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la
pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été
convenu qu’après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la
reprendre, et que l’on retournerait à Granite-House par la route
de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental
pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un
navire en cours régulier de navigation; mais, du moment que ce
littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur
celui du sud de l’île ce qu’on n’avait pu trouver sur celui de
l’ouest.

Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l’exploration, de
manière que la question du naufrage présumé fût complètement
résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap
Griffe de l’extrémité de la presqu’île.

«À trente milles environ, répondit l’ingénieur, si nous tenons
compte des courbures de la côte.

-- Trente milles! Reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée
de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite-
House en suivant le rivage du sud.

-- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-House, il
faudra encore compter dix milles, au moins.

-- Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et
n’hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral
inconnu, et nous n’aurons pas à recommencer cette exploration.

-- Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?

-- La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la
Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux
jours! Jusqu’à présent, nous ne pouvons guère dire que l’île soit
infestée de voleurs!

-- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l’histoire de la
tortue, je n’ai pas plus de confiance qu’il ne faut.

-- La tortue! La tortue! répondit le reporter. Ne savez-vous pas
que c’est la mer qui l’a retournée?

-- Qui sait? Murmura l’ingénieur.

-- Mais...» dit Nab.

Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait
la bouche pour parler et ne parlait pas.

«Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l’ingénieur.

-- Si nous retournons par le rivage jusqu’au cap Griffe, répondit
Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés...

-- Par la Mercy! En effet, répondit Harbert, et nous n’aurons ni
pont, ni bateau pour la traverser!

-- Bon, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs
flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière!

-- N’importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un
pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West!

-- Un pont! s’écria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n’est
pas ingénieur de son état? Mais il nous fera un pont, quand nous
voudrons avoir un pont! Quant à vous transporter ce soir sur
l’autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos
vêtements, je m’en charge. Nous avons encore un jour de vivres,
c’est tout ce qu’il nous faut, et, d’ailleurs, le gibier ne fera
peut-être pas défaut aujourd’hui comme hier. En route!»

La proposition du reporter, très vivement soutenue par le marin,
obtint l’approbation générale, car chacun tenait à en finir avec
ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l’exploration serait
complète. Mais il n’y avait pas une heure à perdre, car une étape
de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter
atteindre Granite-House avant la nuit.

À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En
prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre
pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait
ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt.

À partir de l’extrémité du promontoire qui formait la queue de la
presqu’île, la côte s’arrondissait sur une distance de cinq
milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses
investigations eussent relevé la moindre trace d’un débarquement
ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les
cendres d’un feu éteint, ni une empreinte de pas!

Les colons, arrivés à l’angle sur lequel la courbure finissait
pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington,
purent alors embrasser du regard le littoral sud de l’île dans
toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par
le cap Griffe, qui s’estompait à peine dans la brume du matin, et
qu’un phénomène de mirage rehaussait, comme s’il eût été suspendu
entre la terre et l’eau. Entre la place occupée par les colons et
le fond de l’immense baie, le rivage se composait, d’abord, d’une
large grève très unie et très plate, bordée d’une lisière d’arbres
en arrière-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort
irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques
roches noirâtres s’accumulaient dans un pittoresque désordre pour
finir au cap Griffe.

Tel était le développement de cette partie de l’île, que les
explorateurs voyaient pour la première fois, et qu’ils
parcoururent d’un coup d’oeil, après s’être arrêtés un instant.

«Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff,
serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent
au large, et plus loin, des écueils! Mauvais parages!

-- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit
observer le reporter.

-- Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien
sur les sables, répondit le marin.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches,
engloutissent tout ce qui s’y jette, et que quelques jours
suffisent pour que la coque d’un navire de plusieurs centaines de
tonneaux y disparaisse entièrement!

-- Ainsi, Pencroff, demanda l’ingénieur, si un bâtiment s’était
perdu sur ces bancs, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il n’y
en eût plus maintenant aucune trace?

-- Non, Monsieur Smith, avec l’aide du temps ou de la tempête.
Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris
de mâture, des espars n’eussent pas été jetés sur le rivage, au
delà des atteintes de la mer.

-- Continuons donc nos recherches», répondit Cyrus Smith.

À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la
baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.

On fit halte pour déjeuner.

Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et
couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux
bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas
tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brisées aux têtes de rocs, s’y développer en longues franges
écumeuses. De ce point jusqu’au cap Griffe, la grève était peu
spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la
forêt.

La marche allait donc devenir plus difficile, car d’innombrables
roches éboulées encombraient le rivage.

La muraille de granit tendait aussi à s’exhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, qu’aucun souffle n’animait.

Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de
la grève. Pencroff et Nab s’aventurèrent même au milieu des
écueils, toutes les fois qu’un objet attirait leur regard. Mais
d’épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu’une
communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.

Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé
n’apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque d’un bâtiment par exemple, eût été visible
alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l’avait
été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il
n’y avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une
étroite crique bien fermée, à laquelle n’aboutissait aucun cours
d’eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils
ménageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée,
évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui
pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par
conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.

Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l’appétit de
chacun, et, bien que ce ne fût pas l’heure du dîner, personne ne
refusa de se réconforter d’un morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre d’attendre le souper à Granite-House. Quelques minutes
après, les colons, assis au pied d’un magnifique bouquet de pins
maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son
havre-sac.

L’endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et,
passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de l’Union. Mais ni l’îlot, ni le
plateau de Grande-vue n’étaient visibles et ne pouvaient l’être
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement l’horizon du nord.

Inutile d’ajouter que, malgré l’étendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
l’ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l’eau, aucun
navire ne fut aperçu. De même, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le
même soin depuis la grève jusqu’aux récifs, et aucune épave
n’apparut dans le champ de l’instrument.

«Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de l’île Lincoln!

-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n’est pourtant
pas imaginaire, je suppose!

-- Mille diables, non! s’écria Pencroff, en pensant à sa
mâchelière absente.

-- Alors que conclure? demanda le reporter.

-- Ceci, répondit l’ingénieur: c’est qu’il y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...

-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu’il s’est englouti sans laisser
aucune trace? s’écria le reporter.

-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s’il est certain
qu’un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas
moins certain qu’il l’a quittée maintenant.

-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...

-- Évidemment.

-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.

-- Sans retour, je le crains.

-- Eh bien! Puisque l’occasion est perdue, en route», dit
Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-House.

Mais, à peine s’était-il levé, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau d’étoffe souillée de boue.

Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.

C’était un morceau de forte toile.

Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait
inviter son maître à le suivre dans la forêt.

«Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! s’écria Pencroff.

-- Un naufragé! répondit Harbert.

-- Blessé, peut-être! dit Nab.

-- Ou mort!» répondit le reporter.

Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.

Ils durent s’avancer assez profondément sous bois; mais, à leur
grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même
les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les
plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d’admettre
qu’une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un être doué de volonté qui suit une idée.

Après sept à huit minutes de marche, Top s’arrêta.

Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands
arbres, regardèrent autour d’eux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs d’arbres.

«Mais qu’y a-t-il, Top?» dit Cyrus Smith.

Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d’un gigantesque
pin.

Tout à coup, Pencroff de s’écrier:

«Ah! bon! Ah! parfait!

-- Qu’est-ce? demanda Gédéon Spilett.

-- Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre!

-- Eh bien?

-- Eh bien, c’est en l’air qu’elle se trouve!»

Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché
à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur
le sol.

«Mais ce n’est point là une épave! s’écria Gédéon Spilett.

-- Demande pardon! répondit Pencroff.

-- Comment? C’est?...

-- C’est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon
qui s’est échoué là-haut, au sommet de cet arbre!»

Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:

«En voilà de la bonne toile! Voilà de quoi nous fournir de linge
pendant des années! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu’est-ce que vous dites d’une
île où les chemises poussent sur les arbres?»

C’était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
l’île Lincoln, que l’aérostat, après avoir fait son dernier bond
dans les airs, fût retombé sur l’île et qu’ils eussent cette
chance de le retrouver.

Ou ils garderaient l’enveloppe sous cette forme, s’ils voulaient
tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines d’aunes d’une toile de coton
de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partagée.

Mais cette enveloppe, il fallait l’enlever de l’arbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de
l’arbre, durent faire des prodiges d’adresse pour dégager l’énorme
aérostat dégonflé.

L’opération dura près de deux heures, et non seulement
l’enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, c’est-à-dire un lot considérable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et l’ancre du ballon
étaient sur le sol. L’enveloppe, sauf la fracture, était en bon
état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.

C’était une fortune qui était tombée du ciel.

«Tout de même, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons
jamais à quitter l’île, ce ne sera pas en ballon, n’est-ce pas? Ça
ne va pas où on veut, les navires de l’air, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous m’en croyez, nous construirons
un bon bateau d’une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira à nous habiller!

-- Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.

-- En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté», dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était
considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant
leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu’au rivage, où
ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son
orientation.

«Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent
d’en dissimuler l’ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à
deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes!»

À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné
à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié
de «port ballon», on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
l’ingénieur causaient de divers projets qu’il convenait de mettre
à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin d’établir une communication facile avec
le sud de l’île; puis, le chariot reviendrait chercher l’aérostat,
car le canot n’eût pu suffire à le transporter; puis, on
construirait une chaloupe pontée; puis, Pencroff la gréerait en
cotre, et l’on pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de l’île; puis, etc.

Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de l’épave, à l’endroit même où ils
avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus
qu’ailleurs, il n’y avait rien qui indiquât qu’un naufrage
quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith. De la pointe
de l’épave à Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il était plus de minuit, quand,
après avoir suivi le littoral jusqu’à l’embouchure de la Mercy,
les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.

Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu’il
était malaisé de franchir, mais Pencroff s’était chargé de vaincre
cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.

Il faut en convenir, les colons étaient exténués.

L’étape avait été longue, et l’incident du ballon n’avait pas été
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte
d’être rentrés à Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont eût été construit, en un quart d’heure ils se fussent trouvés
à domicile.

La nuit était très obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d’opérer
le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment fût venu d’aider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop s’écarter.

Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint
précipitamment, et, montrant la Mercy en amont:

«Qu’est-ce donc qui dérive là?» s’écria-t-il.

Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile
qui apparaissait confusément dans l’ombre.

«Un canot!» dit-il.

Tous s’approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une
embarcation qui suivait le fil de l’eau.

«Oh! du canot!» cria le marin par un reste d’habitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu
garder le silence.

Pas de réponse. L’embarcation dérivait toujours, et elle n’était
plus qu’à une dizaine de pas, quand le marin s’écria:

«Mais c’est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer qu’elle arrivera à propos!

-- Notre pirogue?...» murmura l’ingénieur.

Pencroff avait raison. C’était bien le canot, dont l’amarre
s’était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il était donc important de le saisir au passage avant
qu’il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de
son embouchure, et c’est ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen d’une longue perche.

Le canot accosta la rive. L’ingénieur, s’y embarquant le premier,
en saisit l’amarre et s’assura au toucher que cette amarre avait
été réellement usée par son frottement sur des roches.

«Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l’on peut
appeler une circonstance...

-- Étrange!» répondit Cyrus Smith.

Étrange ou non, elle était heureuse! Harbert, le reporter, Nab et
Pencroff s’embarquèrent à leur tour. Eux ne mettaient pas en doute
que l’amarre ne se fût usée; mais le plus étonnant de l’affaire,
c’était véritablement que la pirogue fût arrivée juste au moment
où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage, car, un
quart d’heure plus tard, elle eût été se perdre en mer.

Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le
droit de penser que l’île était hantée par un être surnaturel qui
mettait sa puissance au service des naufragés! En quelques coups
d’aviron, les colons arrivèrent à l’embouchure de la Mercy. Le
canot fut halé sur la grève jusqu’auprès des Cheminées, et tous se
dirigèrent vers l’échelle de Granite-House.

Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait
le premier échelon, poussa un cri... il n’y avait plus d’échelle.

CHAPITRE VI

Cyrus Smith s’était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons
cherchèrent dans l’obscurité, aussi bien sur les parois de la
muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l’échelle, qu’au ras
du sol, pour le cas où elle se fût détachée... mais l’échelle
avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque
l’avait relevée jusqu’au premier palier, à mi-paroi, cela était
impossible dans cette nuit profonde.

«Si c’est une plaisanterie, s’écria Pencroff, elle est mauvaise!
Arriver chez soi, et ne plus trouver d’escalier pour monter à sa
chambre, cela n’est pas pour faire rire des gens fatigués!

Nab, lui, se perdait en exclamations!

«Il n’a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.

-- Je commence à trouver qu’il se passe des choses singulières
dans l’île Lincoln! dit Pencroff.

-- Singulières? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien
n’est plus naturel. Quelqu’un est venu pendant notre absence, a
pris possession de la demeure et a retiré l’échelle!

-- Quelqu’un! s’écria le marin. Et qui donc?...

-- Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À
quoi servirait-il, si ce n’est à expliquer notre mésaventure?

-- Eh bien, s’il y a quelqu’un là-haut, répondit Pencroff en
jurant, car l’impatience commençait à le gagner, je vais le héler,
et il faudra bien qu’il réponde.»

Et d’une voix de tonnerre, le marin fit entendre un «ohé!»
prolongé, que les échos répercutèrent avec force.

Les colons prêtèrent l’oreille, et ils crurent entendre à la
hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne
purent reconnaître l’origine.

Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença
inutilement son vigoureux appel.

Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les
plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces
indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout
incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois
qu’ils habitaient l’île, aucun ne s’était présenté avec un
caractère aussi surprenant.

Quoi qu’il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la
singularité de l’événement, ils étaient au pied de Granite-House,
ne sachant que penser, ne sachant que faire, s’interrogeant sans
pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus
inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très
désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d’autant plus
que les provisions de voyage étaient épuisées et qu’il n’avait
aucun moyen de les renouveler en ce moment.

«Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n’avons qu’une chose à
faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances.
Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à
l’abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons
dormir.

-- Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là?» demanda
encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de
l’aventure.

Quel que fût le «sans-gêne», la seule chose à faire était, comme
l’avait dit l’ingénieur, de regagner les Cheminées et d’y attendre
le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les
fenêtres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top
l’exécutait sans faire d’observation. Le brave chien resta donc au
pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se
réfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgré leur
lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait
altérer la vérité. Non seulement ils ne pouvaient qu’être fort
anxieux de reconnaître l’importance de ce nouvel incident, soit
qu’il fût le résultat d’un hasard dont les causes naturelles leur
apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu’il fût l’oeuvre
d’un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi
qu’il en soit, d’une façon ou d’une autre, leur demeure était
occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.

Or, Granite-House, c’était plus que leur demeure, c’était leur
entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes,
instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout
cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur
aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cédant
à l’inquiétude, l’un ou l’autre sortait-il, à chaque instant, pour
voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec
sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s’exaspérât de
se sentir en face d’un fait absolument inexplicable, et il
s’indignait en songeant qu’autour de lui, au-dessus de lui peut-
être, s’exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un
nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard,
et tous deux s’entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix,
des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur
perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un
mystère dans cette île, et comment le pénétrer? Harbert, lui, ne
savait qu’imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith.

Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le
regardait pas, que cela regardait son maître, et, s’il n’eût pas
craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi
cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s’il eût reposé
sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff
enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.

«C’est une farce, disait-il, c’est une farce qu’on nous a faite!
Eh bien, je n’aime pas les farces, moi, et malheur au farceur,
s’il tombe sous ma main!»

Dès que les premières lueurs du jour s’élevèrent dans l’est, les
colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la
lisière des récifs.

Granite-House, frappée directement par le soleil levant, ne devait
pas tarder à s’éclairer des lumières de l’aube, et en effet, avant
cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos,
apparurent à travers leurs rideaux de feuillage. De ce côté, tout
était en ordre, mais un cri s’échappa de la poitrine des colons,
quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu’ils avaient
fermée cependant avant leur départ. Quelqu’un s’était introduit
dans Granite-House. Il n’y avait plus à en douter.

L’échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte,
était à sa place; mais l’échelle inférieure avait été retirée et
relevée jusqu’au seuil. Il était plus qu’évident que les intrus
avaient voulu se mettre à l’abri de toute surprise.

Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n’était pas
possible encore, puisqu’aucun d’eux ne se montrait.

Pencroff héla de nouveau.

Pas de réponse.

«Les gueux! s’écria le marin. Voilà-t-il pas qu’ils dorment
tranquillement, comme s’ils étaient chez eux! Ohé! Pirates,
bandits, corsaires, fils de John Bull!»

Quand Pencroff, en sa qualité d’américain, avait traité quelqu’un
de «fils de John Bull», il s’était élevé jusqu’aux dernières
limites de l’insulte.

En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de
Granite-House s’illumina sous les rayons du soleil. Mais, à
l’intérieur comme à l’extérieur, tout était muet et calme.

Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée
ou non, et, pourtant, la position de l’échelle le démontrait
suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels
qu’ils fussent, n’avaient pu s’enfuir! Mais comment arriver
jusqu’à eux?

Harbert eut alors l’idée d’attacher une corde à une flèche, et de
lancer cette flèche de manière qu’elle vînt passer entre les
premiers barreaux de l’échelle, qui pendaient au seuil de la
porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, d